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Full text of "La durée et l'étendue du voyage d'Hérodote en Égypte"

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http://archive.org/details/ladureetltenduedOOsour 



A 



LA DUREE ET L'ETENDUE 



VOYAGE D'HERODOTE EN EGYPTE 



ni 



LA DURÉE ET L'ÉTENDUE 



DU 



VOYAGE D'HÉRODOTE 



EN EGYPTE 



Camille SOURDILLE 

ancien élève de l'école normale supérieure 

et de l'école pratique des hautes études 

professeur agrégé de l'université 

ancien chargé de mission en egypte 

docteur es lettres 



AVEC UNE CARTE DE L EGYPTE HORS TEXTE 



PARIS 
ERNEST LEROUX, ÉDITEUR 

28, RUE BONAPARTE (VI e ) 

1910 



65, 
5ï 




779117 



1/ 



A Monsieur G. PERROT 



SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES 

PROFESSEUR HONORAIRE D'ARCHÉOLOGIE A LA SORBONNE 

DIRECTEUR HONORAIRE DE L'ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE 



1 



LA DURÉE ET L'ÉTENDUE 



DU 



VOYAGE DHÉRODOTE EN EGYPTE 



La valeur des renseignements fournis par un écrivain sur 
un pays déterminé dépend, sinon uniquement, du moins 
dans une large mesure, à la fois du temps plus ou moins long 
pendant lequel il a été directement en contact avec ce pays, 
et du plus ou moins grand nombre de localités qu'il y a visi- 
tées. Plus il y a séjourné et voyagé, plus il a été à même d'en 
comprendre le caractère et la civilisation, par conséquent 
d'éviter ces erreurs qu'une vue rapide et superficielle impose 
nécessairement aux intelligences les plus avisées. Hérodote 
affirme être allé en Egypte; dans le second livre et une par- 
tie du troisième de ses Histoires il nous a laissé de nom- 
breuses données sur cette terre qui fut pour lui l'objet d'une 
admiration singulièrement vive. Le but de la présente étude 
est de déterminer la durée et l'étendue vraisemblables de ce 
voyage fait par Hérodote aux bords du Nil (1). 

Remarquons tout de suite que, sous le rapport des circons- 
tances politiques, l'Egypte, au temps où l'historien grec la 

(i) Sur ce sujet M. Sayce a publié dans le Journal of Philology, London 
and Cambridge, XIV, i885, p. 267-286, un article intitulé The season and 
e.xtent of thetravels of Herodotos in Egijpt (cf. id., The ancien! Empires of 
the East, Herodotos I-HI, London, i883, Introd., p. xxvi-xxvii). M. Heath 
y ;i répondu dans le même périodique [The Journal of Philology, XV, 1886, 
p. 2i5-?4° : Herodotus in Egypt.). Le présent ouvrage, reprenant directe- 

C. SOUKDILLE. 1 



visita, n'offrait rien qui fût de nature à y restreindre soit 
l'étendue de son itinéraire, soit la durée de son séjour. Elle 
était alors sous la domination des Perses (1) : ceux-ci n'avaient 
aucune raison d'interdire, et en fait, que nous sachions, 
n'ont interdit à aucune nationalité l'accès de la vallée du Nil. 
Sans doute cette domination n'alla pas sans des révoltes qui 
troublèrent parfois profondément, à l'époque même de notre 
auteur, tout au moins le Delta (2). Peu après l'avènement 
d'Artaxerxès (3), le fils de Psammétichos III, Inaros, qui 
régnait en Libye, réussit avec le puissant concours des 
Grecs, notamment des Athéniens, à s'emparer de Memphis 
et à infliger près de Paprémis une sanglante défaite à l'armée 
du Grand Roi (4). Après que cette rébellion eût été étouffée (5), 
Amyrtée essaya lui aussi de chasser les conquérants, et l'ar- 
mée athénienne aurait de nouveau prêté son concours si, 
sur les entrefaites, son chef Gimon n'était mort (6). On a 
précisément pensé qu'Hérodote a pu circuler librement dans 
la Basse Egypte parce qu'elle était au pouvoir des Athé- 
niens (7). En réalité notre auteur ne vit qu'une Egypte paci- 

ment le même sujet, n'a pas pour but de faire la critique de ces travaux; 
toutefois on aura l'occasion, chemin faisant, de dire les principales raisons 
pour lesquelles on n'en adopte généralement ici ni les arguments ni les 
conclusions. 

(i) Hérodote, II, 3o, g8, 99; III, 7, i5. — (2) Il paraît bien que la Haute 
Egypte resta tranquille et ne s'associa pas aux luttes du Nord. Une ins- 
cription trouvée près de Goptos (Lepsius, Denkmàler aus Aegypten und 
Aethiopien, III, 283 p) montre que, l'an V d'Artaxerxès, ce territoire obéis- 
sait aux Perses. Cf. Wiedemann, Herodots zweites Buch, p 19. 

(3) Son avènement eut lieu en 464- Cf. Unger, Chronologie des Manetho, 
Berlin, 1867, p. 289. — (4) Thucydide, I, io4; Ctésias, ch. 32 (Mûller-Didot, 
p. 52) ; Diodore, XI, 71, 74. Pour le récit suivi des événements voir Wiede- 
mann, Geschichte Aegyptens von Psammetich I bis auf Alexander den Gros- 
sen, Leipzig, 1880, p. 249-260; Maspero, Histoire ancienne des peuples de 
l'Orient, in-12 , 7e éd. (1905), p. 723-724. 

(5) Thucydide, I, 109, 110; Ctésias, ch. 33-34; Diodore, XI, 75, 77. Ci'. 
Wiedemann, 1. 1., p. 261-252; Maspero, 1. 1., p. 724-725. — (G) Thucydide, I, 
110, 112. Voir Wiedemann, 1. 1., p. 262. Cimon est mort en 449- 

(7) Rawlinson, The History o/Herodotus, I (i858), Introd., p. i3 : « Il 
est évident que son voyage en Egypte, avec lequel quelques-uns de ses 
autres voyages furent nécessairement en rapport, prit place après la ré- 
volte d'Inaros (46o av. J.-C); car il rapporte qu'il vit les crânes de ceux 
qui furent tués dans la grande bataille de Paprémis, par laquelle Inaros 



LES CIRCONSTANCES POLITIQUES 3 

fiée : suivant son propre témoignage, les révoltes dont il 
vient d'être parlé étaient alors apaisées, sans doute depuis 
quelque temps déjà (1) ; les Perses occupaient Memphis (2) ; 
ils tenaient garnison à Daphnœ à l'est, à Eléphantine au 
sud (3), et ne craignaient rien à l'ouest du côté de la Libye (4) ; 

établit sa puissance (III, 12) ; et cependant ce voyage ne saurait avoir eu 
lieu bien longtemps après ; autrement Hérodote n'aurait sans doute pas 
été reçu avec une si grande bienveillance, il n'aurait pas eu un aussi libre 
accès auxtemples et aux archives des Égyptiens. C'est autant de raisons de 
conclure que son voyage tomba dans la période de six années (de 4^o à 
455 inclus) pendant laquelle les armées athéniennes furent en possession 
du pays : les Égyptiens, par reconnaissance envers leurs sauveurs, ont dû 
alors recevoir à bras ouverts tous les Grecs qui leur faisaient visite. » En 
réalité l'œuvre d'HÉRODOTE ne laisse rien paraître d'une particulière bien- 
veillance des Égyptiens à son égard ; et l'on aura l'occasion de montrer 
plus loin qu'il n'eut libre accès ni à leurs temples ni à leurs archives. 

(1) Hérodote parle (III, 12) des « ossements de ceux qui furent vaincus 
avec Achœménès, fils de Darios, par Inaros, roi de Libye » (cf. VII, 7); II, 
i4o, d'Amyrtée dans les marais (l'île d'Elbo) ; III, i5, de « Thannyras, fils 
d'inaros, roi de Libye, à qui les Perses rendirent le royaume possédé par 
son père », et de « Pausiris, fils d'Amyrtée, qui rentra aussi en possession 
du gouvernement paternel ». 

(2) II, 99. - (3) II, 3o. 

(4) Parlant des Égyptiens qui passèrent en Ethiopie, Hérodote s'exprime 
en ces termes (II, 00) : « Sous le règne de Psammétichos, ils avaient été 
mis en garnison dans la ville à' Eléphantine contre les Éthiopiens, à Daphnœ 
pélusienne contre les Arabes et les Assyriens, enfin à Maréa contre la 
Libye. Encore maintenant les Perses ont des garnisons dans les mêmes 
places où il y en avait sous Psammétichos, car il y a garnison perse à Elé- 
phantine et à Daphnœ. » Évidemment les paroles d'HÉRODOTE manquent un 
peu de cohérence : si les Perses tenaient garnison dans les mêmes places 
qu'avaient occupées les troupes de Psammétichos, ils devaient être établis 
non-seulement à Eléphantine et à Daphnae, mais aussi à Maréa. Pourquoi 
omet-il cette dernière ville? C'est que, répond Stein, d'après III, i3, 91, et 
[V, 1G7, « les Libyens limitrophes de l'Egypte jusqu'à Cyrène étaient sou- 
mis aux Perses, tandis que les Arabes et les Éthiopiens ne dépendaient 
d'eux que dans une faible mesure. » En effet Hérodote affirme ailleurs 
que « les Arabes ne furent jamais esclaves des Perses, mais qu'ils furent 
leurs hôtes pour avoir donné à Cambyse passage vers l'Egypte (II, 88) », 
et que les Éthiopiens voisins de l'Egypte étaient soumis au même régime 
que les Perses eux-mêmes, c'est-à-dire étaient exempts d'impôts et n'of- 
fraient que des dons gratuits (III, 97). Il était donc nécessaire de couvrir 
la frontière contre ceux-ci et ceux-là, non contre lesLybiens. Mais pour 
Kkai.i. (Zn <ler âgypt. Reise Herodots, dans lesSitzungsberichte der philos. - 
histor. Classe der Kaiserl. Akad. der Wissensch . , Wien, vol. 116 [1888], 
j). 696), « l'explication usuelle que les Libyens étaient soumis aux Perses et 
que par suite une garnison à Maréa [Krall dit par erreur à Daphnae] était 
inutile, ne paraîtpas acceptable, car les garnisons n'avaient pas seulement 



4 LE VOYAGE D HERODOTE EN EGYPTE 

ils continuaient à percevoir le tribut dans le Delta (1) aussi 
bien qu'ailleurs ; la vie du pays, avec son commerce, ses cul- 
tes, ses fêtes, avait repris son cours régulier, et pour der- 
nière preuve que les Athéniens n'étaient plus les maîtres, un 
Grec, — Hérodote lui-même, — pouvait faire tout haut 
l'éloge du vainqueur (2). Aucun obstacle d'ordre politique 
ne s'opposa donc à ce qu'Hérodote prît de la civilisation de 
l'Egypte une claire connaissance en y séjournant tout à loisir. 

pour but de protéger la frontière, mais aussi de tenir en bride les peuples 
soumis. Le fond de ma pensée [ajoute-t-il] est qu'à Maréa résidaient 
des princes libyens, à savoir, sous Artaxerxès, d'abord Inaros, puis Than- 
nyras, comme vassaux des Perses. C'est de Maréa que le premier se souleva 
contre la domination perse (Thucydide, io4) », ce qui n'empêcha pas Than- 
nyras de recevoir des Perses l'investiture du gouvernement paternel (Hé- 
rod., III, i5). — Ni l'une ni l'autre de ces explications ne semble satisfai- 
sante. Elles ne montrent pas pourquoi Hérodote, après avoir déclaré que 
les Perses tenaient garnison dans les mêmes lieux que Psammétichos, par 
conséquent à Éléphantine, à Daphnœ et à Maréa, passe ensuite Maréa 
sous silence sans aucune explication, comme s'il craignait de trop s'a- 
vancer à son sujet. Voici, je pense la solution. Il a visité la région de Pé- 
luse (III, 12, cf. io) où se trouvait Daphnœ ; de même, il déclare être allé à 
Éléphantine (II, 29). Mais en aucun endroit il ne laisse supposer qu'il se 
soit rendu à Maréa. Sans doute il a parlé d'une réponse faite par Zeus- 
Ammon aux gens de Maréa et d'Apis, mais il n'en a eu connaissance, af- 
firme-t-il, qu'après s'être fait une certaine idée de l'Egypte (II, 18). On sait 
que Maréa se trouvait au sud-ouest du lac Maréotis, en somme relative- 
ment proche de l'embouchure canopique.Si l'on admet, comme je n'hésite 
pas à le faire, et comme on l'admet généralement, que l'historien est venu 
en Egypte par la bouche canopique (voir p. 8-9, 32) et qu'il en est parti 
par un autre chemin, on croira sans peine qu'il n'est pas retourné sur ses 
pas presque jusqu'à cette bouche pour aller se renseigner à Maréa. A mon 
sentiment, Hérodote, après avoir reproduit le renseignement à lui fourni 
(jue les Perses avaient des garnisons dans les mêmes places où Psammé- 
tichos en avait eu, a pu en affirmer l'exactitude pour Daphnœ et pour Elé- 
phantine ; mais n'ayant pu contrôler le fait pour Maréa, et sachant du 
reste que les Perses étaient maîtres de la Libye, il s'est tenu au sujet de 
cette dernière ville dans une prudente réserve. 

(1) Hérodote déclare (II, 98) que, depuis la domination perse, la ville 
d'Anthylla était assignée à l'épouse du roi pour lui fournir la chaussure. 

(2) C'est avec une complaisance évidente qu'HÉRODOTE (III, i5) s'étend 
sur la magnanimité des Perses rendant aux fils les royaumes perdus par 
les pères, même lorsque ceux-ci avaient été des révoltés. Son insistance 
sur ce sujet a pour but de justifier le supplice infligé à Psamménitos qui 
cherchait à reconquérir le pouvoir. Il déclare que celui-ci a « reçu son 
salaire » pour « n'avoir pas su rester tranquille » et avoir « ourdi des ma- 
chinations mauvaises ». 



CHAPITRE PREMIER 



DUREE DU VOYAGE D'HERODOTE EN EGYPTE 



Au point de vue hydrographique et climatologique, la 
vallée du Nil présente, suivant les saisons, des caractères 
nettement tranchés. Rechercher quelles particularités de cette 
double nature Hérodote a observées lui-même est donc le 
meilleur moyen de déterminer pendant quelle partie de Tan- 
née il y séjourna. 

On sait que tous les ans, vers le 30 mai à la première cata- 
racte, vers le 18 juin au Caire, — non loin du site de l'anti- 
que Memphis (1), — passe le premier flot de la crue prove- 
nant du Nil bleu, bientôt rejoint par les eaux que le Nil 
blanc apporte des grands lacs équatoriaux. Dès le milieu de 
juillet le fleuve est assez haut pour se répandre sur ses ber- 
ges ; augmentant sans cesse, il ne tarde pas à couvrir toute 
la plaine. A la fin de septembre il atteint son plus haut 
niveau. Après être resté quelques jours à peine stationnaire, 
il commence à se retirer ; au début de novembre il rentre 
dans son lit, où il continue de décroître de plus en plus len- 
tement jusqu'à la crue prochaine. Le voyageur qui visite 

(i) Le site de l'ancienne Memphis, près du/ village de Saqqarah, est à 
une vingtaine de kilomètres au-dessus du Caire. 



6 CHAPITRE I. DUREE DU VOYAGE D HERODOTE 

l'Egypte de la fin de juillet à la fin d'octobre n'aperçoit 
qu'une vaste plaine liquide, d'où émergent les villes et les 
bourgades, et que découpent en un bizarre échiquier les 
levées jetées entre les unes et les autres. Même lorsque le 
fleuve est rentré dans ses limites normales, des nappes 
d'eau persistent çà et là, et forment des marécages que le 
soleil met jusqu'à deux et trois mois à dessécher. 

Hérodote a parlé des principales phases du régime du 
grand fleuve. « J'avais à cœur, dit-il, d'apprendre des Égyp- 
tiens (1) pourquoi le Nil, commençant à grossir à partir du 
solstice d'été, croît pendant cent jours, et pourquoi, après 
avoir crû pendant ce nombre de jours, il se retire et baisse 
au point de rester petit l'hiver tout entier jusqu'au retour 
du solstice d'été ». Il faut observer qu'il ne prétend point 
avoir été le témoin oculaire de ces différentes phases : on peut 
montrer que, suivant toute vraisemblance, il n'en a vu 
qu'une partie. 

Il ne s'est manifestement pas trouvé en Egypte au moment 
où le Nil commence à grossir, ni pendant la période anté- 
rieure au débordement du fleuve, c'est-à-dire avant la fin de 
juillet. S'il s'y était trouvé, il n'est pas certain qu'il eût signalé 
le phénomène, pourtant curieux, du début de la crue, à 
savoir la coloration franchement verte suivie bientôt de la 
coloration rouge-sang des eaux (2) ; mais puisqu'il a cité les 



(i) II, 19 : « Quant à la nature du fleuve, je n'ai rien pu en apprendre 
des prêtres ni de personne autre. Pourtant j'avais à cœur, etc. » Il faut com- 
prendre : « de personne autre parmi les Egyptiens », car les Grecs, d'après 
le début du chapitre suivant, avaient imaginé de la crue du Nil, « pour se 
faire valoir », des explications que notre auteur juge absurdes. 

(2) Wiedemann, Herodots zweites Bnch, p. 100 : a Hérodote donne remar- 
quablement peu de détails dans la description de la marche de l'inonda- 
tion. C'est ainsi qu'il passe complètement sous silence l'extraordinaire 
changement de couleur qui s'y produit. » Mais, en principe, l'on ne doit 
qu'avec une extrême prudence tirer argument des omissions de notre 
auteur dans la partie purement descriptive de son ouvrage. Si je fais état 
de l'omission des fêtes du Nil, c'est qu'HÉnoDon; a décrit systématique- 
ment et avec un numéro d'ordre les principales fêtes religieuses de 
l'Egypte, et que celles du Nil paraissent bien avoir compté parmi les plus 
caractéristiques et les plus généralement célébrées. 



HÉRODOTE ET LA PERIODE \NTERIEURE A L'iNONDATION 7 

principales fêtes religieuses des Égyptiens (1), il n'eût pas 
manqué, semble-t-il, tout au moins de mentionner celles qui 
se célébraient en l'honneur du dieu Nil à l'occasion d'un évé- 
nement si impatiemment attendu. Ces fêtes ne sont pas 
directement attestées pour l'époque d'Hérodote, mais nous 
savons qu'elles avaient lieu dès la plus haute antiquité, et 
qu'elles existaient encore au temps d'Héliodore; la tradition 
n'en est pas aujourd'hui complètement perdue (2). Non-seu- 
lement notre auteur n'a pas parlé de ces fêtes bruyantes, 
mais même à peine le Nil apparaît-il comme un dieu dans 
son ouvrage (3). Sur les particularités de cette période, — le 
fait est très remarquable, eu égard aux données relativement 
nombreuses et exactes qui concernent la période de l'inon- 
dation, — il ne nous donne guère qu'un seul renseignement, 
et ce renseignement est faux. « Quand le Nil, dit-il, se met 
à croître, les fossés et les lagunes situés près des bords com- 
mencent à se remplir par l'infiltration des eaux ; dès qu'ils 
sont pleins, aussitôt ils fourmillent tous de petits pois- 
sons » (4). La raison du fait ne lui paraît pas malaisée à décou- 
vrir : ces poissons proviennent des œufs enfouis dans le 
limon séché de l'inondation précédente (5). L'explication n'a 
pas plus de valeur que le fait n'a de réalité. Le Nil ne s'étend 
pas par infiltration ; bien plus, ce ne sont pas généralement 
les parties du sol immédiatement proches du fleuve qui sont 
couvertes les premières: les poissons arrivent par les canaux 
qui amènent les eaux elles-mêmes (6). Hérodote a parlé ici 
de particularités dont il n'a pas été le témoin oculaire. 

Qu'il ait vu l'Egypte au temps de l'inondation, c'est ce qu'il 

(i) II, 59-63. 

(2) Voir sur ces fêtes C. Sourdille, Hérodote et la religion de V Egypte : 
comparaison des données.., p. 201. Pour les superstitions actuelles qui se 
rattachent au début de la crue, voir Lane, Manners and Customs of the mo- 
dem Egyplians, éd. E. Rhys (Everyman's Librarij n° 3i5j, p. /190-496. Cf. 
Palanque, Le .Vit à l'époque pharaonique, chap. I, §§1 et 2. 

(3) Voir C. Sourdii.le, Hérodote et la religion de l'Egypte : comparaison 
des données.., p. 199. — (4) II, 93. — (5) Ibid. 

(6) Sur ce dernier point cf. A. H. Sayce, The ancient Empires of the 
East. Herodotos /-///. p, 174,'n. 6; Wiédemann, Hérodote zwei tes ZJ//c/t,p.38i. 



8 CHAPITRE I. DURÉE DU VOYAGE d'hÉRODOTE 

est impossible de nier. « Quand le Nil a débordé sur la con- 
trée, on ne voit que les villes qui émergent, tout à fait sem- 
blables aux îles de la mer Egée. En effet, pour le reste 
l'Egypte devient une mer: seules émergent les villes. Tant 
que l'inondation a lieu, on ne navigue plus par les différents 
bras du fleuve, mais par le milieu de la plaine. En remontant 
[alors] par bateau de Naucratis à Memphis, la navigation se 
fait par les pyramides mêmes (1) : ce n'est pas la navigation 
[usuelle], qui a lieu parla pointe du Delta et [la ville de]Ker- 
kasore. En venant par bateau de la mer et de Ganope à Nau- 
cratis par la plaine, on passe par Anthylla et la ville d'Ar- 
chandros ». Suivent quelques mots sur ces deux villes (2). 
Ce texte est certainement inspiré par une vue directe du 

(i) Ce qu'HÉRODOTE ne dit pas, mais ce qu'il faut bien entendre, c'est que 
l'inondation permettait normalement aux embarcations de circuler, non 
pas à volonté sur cette sorte de mer, mais sur les canaux, qui alors deve- 
naient navigables. En effet, outre que la profondeur des eaux sur les 
champs inondés est fort variable, les différents bassins étaient alors, 
comme aujourd'hui, nécessairement entourés de levées de terre, et ces 
levées ne pouvaient livrer passage aux baris qu'aux endroits où les cou- 
pait le canal qui les faisait communiquer entre eux et avec le fleuve. 
Voici ce que M. Pétrie dit au sujet de la navigation décrite par Hérodote 
de Naucratis à Memphis par les pyramides : « Il était possible de remon- 
ter de Naucratis à Memphis par un canal sans passer par la pointe du 
Delta et par Cercasore... Le texte suggère ave z force que la ville était 
située sur un canal et non sur le fleuve, puisqu'il y est dit qu'on pouvait 
passer de Naucratis à Memphis par les pyramides ou plutôt le long des 
pyramides mêmes. Ceci se rapporte clairement au canal qu'on peut voir 
encore courir juste au-dessous du plateau des pyramides, distinct du 
cours ordinaire du Nil... L'ancienne ligne décrite, par laquelle les Grecs 
faisaient voile de Naucratis à Memphis par les pyramides est toujours 
visible et presque toute utilisée comme canal encore aujourd'hui. La route 
grecque durant le bas Nil, quand il n'y avait pas assez d'eau dans le 
canal pour un vaisseau, doit avoir été de passer du canal de Naucratis 
dans le grand bras du fleuve ou branche canopique, probablement près 
du moderne Selamun, où le canal rejoint encore le Nil » {Naucratis, 
Part I, 1886, p. 2). Ce canal, sur lequel M. Pétrie revient quelques pages 
plus loin (p. 10), était, d'après lui, d'une telle importance, qu'il y voit la 
principale raison, avec la proximité de Sais, du choix du site de Naucra- 
tis par les Grecs. « Avoir un quartier général de commerce où les grands 
vaisseaux pussent arriver, et d'où les bateaux légers, à faible tirant, du 
pays pussent faire les transports pour le commerce intérieur, situé sur un 
canal tranquille, toujours accessible pendant l'année, et libre des bancs 
mouvants du bras principal, était alors une considération capitale » 
(p._n). — (2) II, 97-98. 



HERODOTE ET LA PERIODE DE L INONDATION y 

voyageur, et il y a lieu de croire que l'itinéraire dont il y est 
question fut effectivement le sien. Sans doute il en décrit 
ailleurs un autre tout différent. « De la mer, dit-il, jusqu'à 
Héliopolis par le milieu des terres, l'Egypte est large, plate, 
bien arrosée et formée de limon. En remontant de la mer à 
Héliopolis... il y ajuste 1500 stades » (1). A l'examen, il n'est 
pas difficile de se rendre compte que ce dernier itinéraire 
ne fut pas celui d'Hérodote. Ce n'est pas en effet directement 
de la mer, mais de Memphis, qu'il s'est rendu à Héliopo- 
lis (2); d'autre part le vague de cette dernière description, 
constituée de trois ou quatre adjectifs (3), contraste singuliè- 
rement avec la précision de la première, où la vue des villes 
au milieu de l'inondation rappelle expressément et avec 
insistance à notre auteur les îles de la mer Egée, où les 
repères de la navigation et jusqu'aux villes traversées — 
villes grecques — sont indiquées avec tant de minutie. C'est 
à l'époque de la pleine inondation qu'Hérodote est venu en 
Egypte. 

« En remontant à' Héliopolis à Thèbes, dit-il ailleurs, il y a 
neuf jours de navigation » (4). Héliopolis était encore, au 
temps d'Hérodote, une des cités importantes de la vallée du 
Nil; il a tenu à s'y rendre, d'autant plus que les habitants 
en avaient une réputation de science très répandue (5). Or il 
parait bien que pour lui Héliopolis était située au bord même 
du fleuve, qu'il l'a vue ainsi, puisqu'il suppute à partir de 
cette ville la durée de la navigation jusqu'à Thèbes. Cette 
particularité n'a pas été sans provoquer un étonnement pro- 
fond. Comme, en fait, Héliopolis est en dehors du Delta, à 
six kilomètres du Nil vers l'est, on a été jusqu'à croire qu'il 
y avait eu deux villes de ce nom : l'une à l'est, et l'autre dans 
le Delta même, sur la branche sébennytique (6). C'est une 

(i) II, 7. — (2) II, 3. — (3) H y a bien la précision de la distance de la 
mer à Héliopolis, mais cette mesure n'est évidemment pas le fait d'Héro- 
dote; on en dira autant à propos des mesures de la Haute Egypte (cf. ci- 
dessous, p. 107-110). — (4) II, 9. — (5) II, 3. 

(6) C'est la théorie de Gaucher : «La ville d'Héliopolis dont parle 
Diodore [I, 57], n'est pas la même que celle dont il est fait mention dans 



10 CHAPITRE I. — DURÉE DU VOYAGE d'hÉRODOTE 

erreur: l'emplacement de l'antique Héliopolis, de la cité du 
Soleil-Râ, est bien connu ; un obélisque de Senouosrit 1 er 
(Ousirtasenl or ) en atteste encore le site, et il n'y avaitsûrement 
pas à une faible distance de là une autre localité du même 
nom, surtout si l'on songe à l'importance qu'elle aurait dû 
avoir pour justifier les données de l'historien. Pour d'autres, 
le langage d'Hérodote s'expliquerait parce fait qu'un canal 
dérivé du Nil devait aller jusqu'à Héliopolis (1). L'existence 
de ce canal n'est pas douteuse, et Strabon y fait une claire 
allusion (2), mais l'importance de ces canaux d'irrigation 
n'était pas telle, qu'à six kilomètres du fleuve ils pussent 
être confondus avec le fleuve lui-même (3). En réalité le 
voyageur grec a vu les eaux du Nil proches d'Héliopolis 
parce qu'il a connu la cité pendant l'inondation. 

C'est pendant la même période de l'année qu'il visita vrai- 
semblablement Memphis. D'après la description qu'il fait du 
site de la ville, celle-ci se trouvait dans une véritable « île 
artificielle » (4). Selon lui en effet, à cent stades environ au 
sud, une forte digue la protégeait en obligeant le fleuve à 
couler au milieu de la plaine étroite qui sépare la chaîne 
libyque de la chaîne arabique; à l'ouest et au nord, elle était 
flanquée de deux lacs creusés par Menés et communiquant 

Hérodote, comme je le prouverai dans une dissertation particulière. Si 
M. d'Anville eût fait attention qu'il y avait en Egypte deux villes de ce 
nom, il n'aurait point reproché au père de l'Histoire de s'être trompé sur 
la différence des stades. » (Note 17 sur le livre II d'HÉRODOTE). Cf. du 
même auteur l'article Héliopolis dans la Table Géographique qu'il a 
annexée à sa traduction d'Hérodote. Les auteurs de la Description d'Hélio- 
polis, p. 9-18 (dans la Description de l'Egypte, in-folio, Antiquités '.Des- 
criptions, t. II, chap. XXI) ont montré qu'il n'y eut vers la pointe du Delta 
qu'une seule ville du nom d'Héliopolis, et en ont fixé définitivement le site 
au nord du village de Matarîyeh (à Tell Hassan). Les Égyptiens ont bien 
connu Aounou [An] du Nord (Héliopolis) et Aounou [An] du Sud, mais le 
nom grec de la seconde est Hermonthis. 

(1) Description d'Héliopolis (1. 1.), p. 10. — (2) Strabon XVII, 1. 27. 

(3) Les mêmes auteurs de la Description d'Héliopolis (1. 1.), p. 10-11, 
ajoutent : « Ne dit-on pas à présent que du Caire à Syout, par exemple, 
on remonte le Nil pendant plusieurs jours, bien que ces deux villes ne 
soient ni l'une ni l'autre sur ses bords? » Mais les distances ne sont pas 
comparables. 

(4) L'expression est de Stein, ad Herod., Il, 99. 20. 



HÉRODOTE ET LA PERIODE DE L'iNONDATION 11 

avec le fleuve ; enfin à Test coulait le fleuve lui-même. Notre 
auteur remarque, comme s'il avait été frappé du danger, que, 
au cas où la digue du sud viendrait à se rompre, la ville 
serait menacée d'être submergée (1). Mais ce qui force par- 
ticulièrement l'attention dansce texte, c'est la mention de deux 
lacs, à l'ouest et au nord, communiquant avec le Nil. L'em- 
placement de l'ancienne Memphis, dans le voisinage du vil- 
lage actuel de Mit-Rahînéh, à la hauteur de Bédréchéïn, ne 
révèle absolument rien de l'existence des deux lacs dont 
parle Hérodote (2). Il y avait bien dans le site quelques étangs, 
lacs sacrés qu'Apriès avait justement fait recreuser (3). Mais 
deux de ces lacs ou étangs sacrés n'étaient assurément pas 
de taille à délimiter, à protéger deux des faces d'une ville 
comme Memphis, car Hérodote les met clairement en paral- 
lèle avec le Nil lui-même « qui protège la ville à l'est ». 
Le lac du grand temple d'Amon ou celui du temple de Maout, 
à Karnak, peuvent faire juger des dimensions des plus con- 
sidérables. C'est pourquoi il faut chercher ailleurs l'expli- 
cation des données de l'historien. Lorsque aujourd'hui le 
voyageur, après avoir visité les ruines de Memphis, suit à 
l'ouest la haute jetée qui se dirige vers les pyramides de 
Saqqarah, il ne tarde pas à apercevoir dans la vallée qui borde 
la chaîne libyque le lit d'un canal desséché. C'est l'ancien lit 
du Bahr Yousouf, qui était lui-même à l'origine un bras du 
Nil. Au moment des hautes eaux, c'est-à-dire à l'époque où 
le canal s'emplit, toute la plaine située au-delà des digues 
qui entouraient Memphis était couverte. « En réalité, le lac 
de l'ouest était le Bahr Yousouf gonflé, et celui du Nord le 
cours septentrional du même bras s'écoulant au Nil dans un 
large flot » (4). Pour compléter cette explication, — car elle 

(i) II, 99. — (2) « Les fouilles et la configuration du pays montrent qu'il 
ne peut être question de grands lacs autour de Memphis, quoique aux 
environs du Nil et près des temples aient été situés de petits étangs ». 
(W11 Di mann, Herodots zweites Buch, p. 3951. 

(3) Cf. Maspero, Hist. anc. in-12, 7 e éd. (1905), p. 799, d'après Brugsch, 
Monuments, t. I, pi. III, et Mariette, Monuments divers, pi 3o b. 

(4 Wiedemann, Herodots zweites Bach, p. 395. 



12 CHAPITRE I. — DURÉE DU VOYAGE d'hÉRODOTE 

n'indique pas clairement pourquoi Hérodote aurait parlé, non 
de cours, d'eau quelconques, mais précisément de lacs, — 
il suffit d'ajouter qu'il y a ici vraisemblablement le souvenir 
des étangs assez récemment recreusés par Apriès, et dont 
on a dû faire mention devant lui (1). Ainsi se justifie par 

(i) Hérodote n'a pas écrit le livre II au moment même où il faisait son 
enquête en Egypte, par conséquent la confusion dans ses souvenirs est 
loin d'être invraisemblable. Lui-même fait remarquer que sa mémoire a 
pu être en défaut (II, 125). C'est par une semblable confusion qu'on peut 
rendre compte d'une erreur assez singulière relative à l'une des pyramides. 
D'après lui, la grande pyramide de Chéops, à la différence de celle de 
Chephren, aurait eu des chambres entourées d'eau comme une île; l'eau 
y aurait été amenée du fleuve par un canal construit à ce dessein (II, 124, 
127). M. Sayce, à la sagacité duquel le parti à tirer de la description 
curieuse de Memphis semble avoir échappé, voit dans cette erreur de 
l'historien une preuve que celui-ci a visité l'Egypte pendant l'inondation 
(Journal of Philology, XIV, i885, p. 260). L'explication ne peut pas 
être celle-là. Le plateau rocheux recouvert de sable sur lequel s'élèvent les 
pyramides de Gizeh ne présente aucune trace de canal, et il est invraisem- 
blable qu'un canal dérivé du Nil ait pu y être construit, puisque le pla- 
teau est situé à 4° mètres au moins au-dessus du fleuve, et à plus de 
3o mètres au-dessus du niveau le plus élevé de l'inondation (Sayce le 
remarque lui-même, The ancient Empires of the Easl, Herodotos I-IFI 
p. iq4). Mais les pyramides dont a parlé Hérodote ne sont pas les seules. 
Sur la rive gauche du Nil, depuis Abou-Roach jusqu'à Méidoum, sur un 
espace d'environ 70 kilomètres, on en compte plus de quatre-vingts. Si 
celles de Gizeh ont leur partie souterraine incontestablement hors d'at- 
teinte de l'infiltration des eaux, il n'en est pas de même de toutes. Lorsque 
M. Maspero entreprit en i883 d'ouvrir l'une des deux pyramides de Licht, 
l'eau jaillit sous le pic des ouvriers à cinq ou six mètres avant d'arriver à 
l'antichambre (Maspero, Premier rapport sur les fouilles exécutées en 
Egypte de 1881 à i885, dans les Etudes de mythologie et archéologie égyp- 
tiennes, I, p. i48). et quand M. Pétrie put pénétrer dans les chambres de la 
pyramide d'Hawara, attenante au fameux Labyrinthe (cf. Hérod.,11, i/j8), il 
trouva ces chambres remplies de boue et d'eau saumâtre (Fl. Pétrie, 
Kahun, Gurob and Hawara, 1890, p. 7). On n'ignorait pas dans la région 
de Memphis et du Labyrinthe les particularités de ce genre, — car la plu- 
part des pyramides furent violées dès l'antiquité pharaonique, — et notre 
auteur n'a pas été sans en avoir connaissance (cf. Maspero, Hist. anc.^ 
I, p. 52i, note 2). S'il n'a décrit que les pyramides de Gizeh, c'est qu'elles 
sont les plus considérables, qu'il les a vues de près, et qu'elles se ratta- 
chaient aux légendes rapportées par lui; mais il en a sûrement aperçu un 
grand nombre d'autres, qu'il est impossible de ne pas apercevoir, et en- 
tendu parler de plusieurs d'entre elles. Plus tard, lorsqu'il rédigea son 
ouvrage, il y a eu confusion dans son esprit : il a rapporté à la pyramide 
de Chéops ce qu'il avait vaguement entendu dire de quelque autre, d'au- 
tant plus porté à commettre cette erreur que la pyramide de Chéops, étant 
la plus haute, lui a paru la plus profondément enfoncée dans le sol. Du 



HÉRODOTE ET LA PÉRIODE DE L'iNONDATION 13 

l'inondation la description du site de Memphis donnée par 
l'historien. 

Une preuve encore plus sure que la période de l'inonda- 
tion fut bien celle de son voyage se tire de sa description du 
lac de Mœris. « Le labyrinthe, dit-il, a beau être ce que je 
viens d'indiquer, quelque chose de plus merveilleux encore 
est présenté par le lac auquel on a donné le nom de Mœris 
et près duquel a été construit le Labyrinthe. Son périmètre 
est de 3,600 stades, c'est-à-dire de 60 schènes, longueur 
égale à celle de l'Egypte le long de la mer... Qu'il ait été 
creusé de main d'homme, c'est ce qu'il prouve de lui-même, 
car au milieu du lac précisément se dressent deux pyrami- 
des, ayant chacune cinquante brasses de hauteur au-dessus 
de l'eau et autant de profondeur au-dessous; l'une et l'autre 
supporte un colosse assis sur un trône... L'eau du lac ne 
provient pas de sources locales, car le terrain est par là ter- 
riblement aride; il la tire du Nil par un canal » (1). Le lac de 
Mœris, — dont le nom du reste ne correspond à celui d'aucun 
pharaon connu (2), — en tant que bassin artificiel n'a jamais 
existé. Depuis une vingtaine d'années que les fondations du 
Labyrinthe ont été vraiment découvertes (3), des fouilles 
multiples ont montré que le Fayoum, — immense bassin 
elliptique qui, haut de 8 mètres au-dessus du niveau du Nil 
à son extrémité sud-est, descend en plateaux successifs 
jusqu'à 18 mètres au-dessous de ce niveau à son extrémité 
nord-ouest, — était, à une époque très reculée, occupé en 

reste, il importe de le remarquer, le chap. 127 montre clairement que le 
canal et l'eau entourant File étaient souterrains, par conséquent invisi- 
sibles : Hérodote parle ici de quelque chose qu'il n'a pas vu, ce qui rend 
la confusion encore plus probable. — On pourrait peut-être attribuer la 
confusion, mais moins vraisemblablement, semble-t-il, aux informateurs 
mêmes d'HÉRODOTE. Quoi qu'il en soit, l'erreur ne peut servir, comme le 
veut M. Svyce, à démontrer qu'HÉRODOTE ait visité l'Egypte pendant l'inon- 
dation. 

(OU, i49> — (2) Tout le monde est d'accord à ce sujet. Quant à l'étymo- 
logie du mot, c'est soit mari, « le bassin », soit bien plutôt m-oiri, « le 
grand bassin ». 

(3) Par Fl. Pétrie [Hawara, Biahmou and Arsinoe, 1889, p. 4 sqq. 
et pi. XXVI). Le site en avait été reconnu depuis longtemps. 



14 CHAPITRE I. — DURÉE DU VOYAGE d'hKRODOTE 

grande partie par un lac naturel, dont le Birket Qouroun 
est aujourd'hui le reste (1). Au temps de la XII e dynastie, 
sur le site actuel du village de Biahmou, à quelques kilo- 
mètres au nord de l'antique Shodit (2), le pharaon Amen- 
emhaït III, dont le temple funéraire devint par la suite le 
fameux Labyrinthe, fit élever devant un très ancien temple 
restauré par lui deux colosses sur deux énormes piédestaux 
Le temple était sans doute détruit à l'époque d'Hérodote; 
mais des deux colosses on a trouvé quelques débris en grès 
rouge, et les piédestaux, en leur place inchangée, tout mu- 
tilés qu'ils sont, font encore figure aujourd'hui (3). D'après 
ces données, « ce qu'Hérodote a vu, c'est l'inondation ; ce 
qu'il a pris pour les digues qui constituaient l'enceinte du 

(i) Il ne saurait être question ici de reprendre une discussion prodigieu- 
sement longue. Le résultat en est ainsi exposé par Bénédite [Egypte [col- 
lection des Guides-Joanne] mise à jour pour iqo5, Appeud. III, p. 23-24) • 
« Le Birket el-Qéroun est aujourd'hui presque unanimement considéré 
comme l'ancien lac Mœris très réduit. La démonstration la plus sûre que 
cet ancien lac n'était pas le prétendu réservoir que l'ingénieur français 
Linant pacha plaçait près de l'entrée du Fayoum sur le second plateau, et 
dont il avait cru retrouver les restes, résulte des découvertes faites depuis 
vingt ans, dans cette même région, de ruines antiques qui auraient été 
ainsi noyées par les eaux. De plus, l'identification récemment établie de 
Bakkhias et de Dionysias, que le géographe Ptolémée place aux deux 
extrémités du lac, avec Oumm el-'Atl et Qasr Qéroûn (ou un point très 
voisin de cette localité), situés aux deux extrémités du Birket, prouve sura- 
bondamment l'identité du Birket avec le Mœris... Il est à remarquer enfin 
qu'aucune des six villes antiques voisines du Birket, fouillées par les 
Anglais Grenfell, Hunt et Hogarth (Theadelphia, Philoteris, Evhemeria, 
Dionysias, Karanis et Bakkhias) n'ont rien révélé dans leurs ruines d'an- 
térieur au me siècle avant notre ère. Les terrains qu'elles occupaient étaient 
probablement abandonnés [depuis peu] par le lac lorsqu'elles furent fon- 
dées par Philadelphe. Ainsi pas de monuments ni de villes préptolémaïques 
dans toute la région du 3 e plateau, ni même dans une grande partie du 2 e , 
ce qui ne s'explique que par l'extension du lac dans cette région jusqu'à 
une époque assez rapprochée des Ptolémées ». — Quant à placer ou à éten- 
dre le Mœris dans l'Ouady Raiyân, au sud-ouest du Fayoum, la chose est 
impossible. « Le bassin secondaire du Wadi Rayan... n'a jamais eu aucun 
rapport avec le bassin du Fayoum dans les temps historiques, le sol s'éle- 
vant à plus de ioo pieds au-dessus du niveau du Nil entre les deux dépres- 
sions » (Fl. Pétrie, Hawara, Biahmou and Arsinoe, 1889, p. 1). 

(2) Le dieu en était le crocodile Sovkou, d'où le nom de Crocodilopo- 
lis qui lui fut d'abord donné par les Grecs; plus tard, sous les Ptolémées, 
elle reçut le nom d'Arsinoë; c'est aujourd'hui Mèdinet el-Faijoum. 

(3) Cf. Fl. Pétrie, Hawara, Biahmou and Arsinoe, p. 5/j. 



'HÉRODOTE ET l'aRRIERE-SAISON DE L'INONDATION 15 

réservoir, ce sont les chaussées qui séparaient les bassins 
l'un de l'autre » (1); et les deux pyramides qu'il aperçut au 
milieu du lac, c'étaient les statues d'Amenemhaït III sur 
leurs bases monumentales en partie immergées (2). Il n'est 
pas jusqu'à l'étendue attribuée par lui à la nappe liquide, — 
plus du double de Fétendue du Fayouin, — qui ne témoigne 
qu'il a vu le lac dans le temps où l'Egypte était plongée sous 
les eaux. 

Ainsi Hérodote se trouvait en Egypte pendant la période 
de l'inondation. Il faut rechercher maintenant s'il y séjour- 
nait encore lorsque le Nil, rentré dans son lit, découvre 
enfin la terre noire de la vallée, et rend aux Égyptiens la li- 
berté de vaquer aux travaux des champs. 

La description examinée plus haut du site de Memphis nous 
permet déjà d'avoir une opinion sur ce sujet. Hérodote a connu 
cette ville pendant l'inondation, et seulement pendant l'inon- 
dation. Or Memphis était la capitale de l'Egypte; c'est de ses 
prêtres qu'il invoque le plus souvent le témoignage (3); c'est 
de son vieux temple d'Héphaestos qu'il connaît le mieux le 
détail (4) ; c'est à ce temple que se rattache en grande partie 
l'histoire qu'il a racontée (5); c'est pour Memphis qu'est vraie 
la date fournie par lui du commencement de la crue (6); 
c'est pour Memphis également qu'est valable l'indication 

(i) Maspero, Hist. anc, in-12, 7 e éd. (1905), p. i3i. 

(2) On peut se demander pourquoi ce plateau, dont Amenemhaït III n'au- 
rait sûrement pas fait choix si l'inondation l'avait régulièrement couvert, 
était pourtant sous l'eau pendant une partie de l'année à l'époque d'Héro- 
dote. Il est extrêmement vraisemblable que, « par suite du peu d'intérêt 
que prirent au Mœris les rois du 2 e Empire thébain, le lac franchit peu à 
peu quelques-unes des digues qui le contenaient et recouvrit le quai sur 
lequel se dressaient les colosses de Biahmou » (Bénédite, l. 1., p. 24). 

(3) II, •!, 3, 4, 10, i3. A partir du chapitre 99 ils sont sans cesse donnés 
comme garants de l'histoire racontée par Hérodote jusqu'au ch. 142. Leur 
témoignage n'est plus invoqué pour l'histoire postérieure à l'établissement 
des Ioniens et des Cariens en Egypte (ch. 1 54) . 

(4) II, 99, 101, 108, 110, 121, i36, i53, 176. — (5) Cf. ci-dessus note 3. 
[6| Hérodote fixe le commencement de la crue au solstice d'été (II, 19). 

C'est en effet vers le 18 juin que la crue commence à la hauteur de Mem- 
phis. Ou a déjà dit plus haut que le premier flot passe à la première cata- 
racte dès la fin de mai. 



16 CHAPITRE I. DURÉE DU VOYAGE d'hÉRODOTE 

de la hauteur suffisante des eaux (1): bref, c'est à Memphis 
qu'il puisa le plus grand nombre de ses renseignements, et 
que, par conséquent, il fit le plus long séjour. Si l'on ajoute 
que, à cause de la situation géographique de la ville, il dut, 
après l'avoir quittée, y repasser nécessairement encore lors 
de son retour de la Haute Egypte, on se persuadera, — la 
description restant toujours exacte, — que c'est surtout pen- 
dant la période de l'inondation qu'il séjourna dans la vallée 
du Nil. 

Mais il faut préciser davantage. Hérodote a cité un assez 
grand nombre de villes sises dans le Delta (2) : n'a-t-il pas 
pu, après être parti de Memphis, passer à visiter ces villes 
un temps assez considérable (3) ? En fait, il a dû se trouver 
encore dans la. Basse Egypte au moment de l'année où le 
fleuve rentre dans son lit. Parlant des habitants du Delta, 
« il n'y a personne, dit-il, qui dans le reste de l'Egypte ni 
au monde fasse produire la terre avec moins de peine : ils 
ne se fatiguent point à ouvrir des sillons avec la charrue, ils 
ne brisent point de mottes, ils ne donnent point au sol toutes 
ces façons auxquelles travaillent les autres hommes. Mais 
lorsque le fleuve de lui-même a inondé leurs champs et qu'il 
s'est retiré, chacun, ayant ensemencé sa terre, y lâche des 
pourceaux; lorsque ces animaux ont enfoncé les graines en 
les foulant, on attend le temps de la moisson » (4). Si Héro- 
dote parle ici en témoin oculaire, comme il semble, il a vu 
nécessairement ce procédé de culture au moment où le Nil 
vient à peine de quitter la plaine. — C'est aussi au même 



(i) II, i3 : « Maintenant si le fleuve ne monte pas de seize coudées ou 
de quinze au moins, il ne se répand pas sur les terres ». Voir à ce sujet 
Wiedemann, Herodots zweites Buch, p. 78 sqq.. notamment p. 80-81. 

(2) Elles seront déterminées dans le chap. II du présent ouvrage. 

(3) On montrera dans le dernier chapitre (itinéraire) qu'HÉRODOTE a visité 
dans la seconde partie de son séjour en Egypte les villes du Delta situées 
à l'est de la branche canopique. 

(4) II, i4 — Il ajoute : « Après avoir fait fouler la moisson aux pourceaux 
on la rentre ». Ce détail en deux mots à la fin du chapitre est sûrement 
accessoire. Ce qui a frappé le voyageur, c'est la manière dont se faisaient 
les semailles. 



HÉRODOTE ET LES PRODUCTIONS DE i/ÉGYPTE 17 

moment qu'il faut rapporter ce qu'il dit de la saison où crois- 
sent le lotus et le papyrus (byblos). Dans la partie maréca- 
geuse du Delta, « lorsque le fleuve est dans toute sa crue et 
que la plaine est comme une mer », alïirme-t-il, « il pousse 
une grande quantité de lys » ; ce sont les « lotus », et il 
nous en décrit la forme, et il nous en indique la préparation 
culinaire, et il nous en caractérise la saveur; de même pour 
le papyrus, dont il ne connaît du reste que l'usage alimen- 
taire (1). En réalité ce n'est pas en pleine inondation, c'est- 
à-dire en pleine hauteur et surtout en plein courant du fleuve 
que ces plantes peuvent naître : c'est seulement dans les 
eaux tranquilles des marécages que le Nil forme en se reti- 
rant. 

Si Hérodote a vu l'Egypte dans l'arrière-saison de l'inon- 
dation, il ne l'a pas vue longtemps après le début de cette 
période. On pourrait insister sur ce fait qu'il a prêté à tout 
le Delta un mode de labourage dont un séjour plus long 
lui eût montré le peu d'extension (2), et plus encore sur cet 
autre, qu'il n'a guère parlé des produits agricoles du pays : 
il y a mentionné la dourah (3) ; par contre il y a nié l'existence 
de la vigne (4); selon lui, les Egyptiens avaient horreur du 
blé (5) et des fèves (6) : erreurs aussi surprenantes qu'incon- 

(i) II, 92. 

(2) II, il\. — La facilité du travail des champs dont parle Hérodote est 
exceptionnelle, elle ne peut convenir qu'aux cantons moyennement élevés 
du Delta, — ils ne sont pas très nombreux, — et encore dans les années 
d'inondation normale. Dans tout le reste du pays, un travail plus ou moins 
constant d'irrigation au moyen de « chadoufs » et de « sakkiehs » est néces- 
saire, ainsi que le labourage à la charrue. Toutefois si les opérations 
étaient généralement en plus grand nombre que ne l'a indiqué Hérodote, 
il n'en reste pas moins que le piétinement par les animaux était souvent 
l'une d'entre elles. Voir sur ce dernier point Maspero, Études égyptiennes, 
t. II,i888, p. 71-72. 

(3) II, 36, 77. — C'est bien de la dourah qu'HÉRODOTE parle; cf. Wiede- 
mann, 1. 1., p. i58. 

(4) II, 77. Il reconnaît que les Egyptiens buvaient du vin de raisin (II, 
37, 60), mais il a cru sans doute que ce vin était d'importation étrangère 

Icf. III, 6). 

(")) II, 36. Il ajoute que les Égyptiens ont horreur de manger de l'orge; 
toutefois auch. 77 il indique quils en faisaient de la bière; il ne dit rien 
de tel pour le blé. — (6; IL 37. 

C. SOUKDILLE. 2 



18 CHAPITRE I. DURÉE DU VOYAGE d'hÉRODOTE 

testables (1). Peut-être aussi un plus long séjour l'aurait-il 
empêché, sinon de croire, au moins de rapporter sans obser- 
vation que la crue et le retrait des eaux coupaient l'année en 
deux parties égales (2). Mais il y a deux arguments plus 
importants, plus sûrs, parce qu'une expérience personnelle 
lui a seule permis de nous les fournir. 

Le premier se tire de cette affirmation qu'il ne pleut point-, 
non-seulement dans la Haute Egypte (3), mais encore dans 
la région située au nord de Memphis (4). Cette dernière donnée 
n'est pas exacte pour toute saison : pendant l'hiver les pluies 
sont fréquentes et abondantes dans la plus grande partie du 
Delta. Bien plus, au Caire et même un peu au-dessus elles 
sont loin d'être exceptionnelles. On a prétendu, il est vrai, 
qu'il n'en était pas de même avant le percement du canal de 
Suez et l'établissement du canal d'eau douce (5), et c'est 
une question actuellement débattue de savoir si le dévelop- 
pement du réseau d'irrigation n'a pas de nos jours un peu 
modifié le climat de l'Egypte ; mais d'après des documents an- 
térieurs à la création des deux canaux et au développement 
des irrigations, on peut assurer que la différence n'est pas 
assez sensible pour justifier l'affirmation de notre auteur (6). 

(i) Pendant toute l'antiquité la vignetabonda en Egypte. Voir la critique 
très documentée de l'allégation d'Hérodote dans Mallet, Les premiers éta- 
blissements des Grecs en Egypte, p. 345-35 1. Cf. Maspero, Hist. anc., I, 
p. 65, où l'on trouvera également des références; Ch. Beaugé, Le vin 
égyptien dans l'antiquité, dans le Bulletin de la Soc. franc, des Ingénieurs 
coloniaux, n° 46 (1907); Wiedemann, Herodots zweites Buch, p. 172-175; pour 
les fèves, id.,1. 1., p. 177-178. Quant au blé en Egypte, la culture « s'y déve- 
loppa dès les temps les plus anciens..., et l'Egypte devint ce qu'elle est 
demeurée jusqu'à nos jours, un vaste grenier à blé » Maspero, Hist. anc, 
I, p. G7 (cf. p. 60 n. 8); cf. Wiedemann, 1. 1., p. i58-i5q. 

(2) C'est ce qui résulte de II, 149, où il est dit que les eaux du Nil coulent 
pendant six mois du fleuve dans le lac de Mœris, et pendant six mois du 
lac dans le fleuve. 

(3)III,io. -(4)11, 14. 

(5) C'est l'avis notamment de Sayge, Herodotos f-llf, p. i32, note 8. 

(6) Larcher (Histoire d'Hérodote, Paris, 1786, t. II, p. 186-187, note 4° 
au ch. i4 du livre II d'Hérodote) a recherché les témoignages des voya- 
geurs au sujet de là pluie en Egypte. « Hérodote, dit-il, voulait parler sans 
doute de l'été, saison où la pluie est extrêmement rare par toute l'Egypte. 
« Il en tombe (A description of the East and some other countries by 



HÉRODOTE ET LE CLIMAT DE L'EGYPTE 19 

Si Hérodote a déclaré d'une manière générale (1) que les 
pluies font défaut dans la Basse Egypte, c'est qu'il ne s'y 
trouvait certainement pas au mois de décembre et dans les 
mois suivants, époque pendant laquelle il est impossible de 
n'en pas constater l'importance. 

Le second argument est plus décisif encore. « Les saisons r 
affirme Hérodote, ne varient pas en ce pays » (2). Or, non- 
seulement, comme on vient de le remarquer, la saison 
d'hiver se distingue par des pluies fréquentes, au moins 
dans la partie septentrionale du Delta, mais encore c'est un 

« Ilicti. Pococke, vol. I, p. 195) quelquefois un peu dans l'Egypte supérieure, 
« et l'on me dit qu'en huit ans on n'y avait vu pleuvoir que deux fois pendant 
« environ une demi-heure, quoiqu'il ait beaucoup plu du côté d'Akhmîm 
« (l'ancienne Ghemmis [de la Thébaïde]) tandis que j'y étais ». M. Norden 
{Travels in Egypt and Nabia, vol. I, p. 53) remarque aussi qu'il pleut rare- 
ment en Egypte. Il dit cependant que depuis Alexandrie (ld., ibid,, vol. I, 
p. 89-90) jusqu'à Feschn le ciel est souvent couvert, l'air chargé de brouil- 
lards, et que souvent il pleut; mais qu'à Feschn, et au-delà en remontant, 
le ciel est toujours serein, quoiqu'il ait essuyé à Mochie une pluie violente 
et accompagnée de tonnerre, qui dura une heure. « Du côté ([R. Pococke] 
« A description of the East, etc., vol. I, p. 195) de la mer il tombe quelque- 
ce fois beaucoup d'eau depuis novembre jusqu'en mars; mais plus haut aux 
« environs du Caire, il en tombe rarement, sinon en décembre, janvier et 
« février, et ce ne sont que de petites pluies, qui ne durent qu'un quart 
« d'heure ou une demi-heure ». — Suivant les observations météorologiques 
de Greaves, rapportées par le docteur Shaw [Voyages de Shaw, vol. II, 
Append. p. 142), en 1639 il plut seize fois en janvier et il neigea une fois, 
et huit fois en février. Vansleb raconte que le 25 février 1673 la pluie 
commença à tomber de grand matin de l'autre côté du Nil, vis-à-vis du 
vieux Caire, et dura jusqu'à midi. Il ajoute qu'elle fut si violente, que peu 
s'en fallut que sa barque ne coulât à fond ». — Personnellement, c'est 
sous une pluie battante que j'arrivai à Minieh, à 254 kilom. au sud du 
Caire, dans l'hiver de 1907. Voir plus loin, chap. IV, dans l'article consa- 
cré à Thèbes ce qui est dit de la pluie dans la. Haute Egypte. 

(1) Ce premier argument peut à première vue paraître ne pas avoir 
toute la portée de celui qui va suivre, car Hérodote, en disant (III, 10) 
qu'il ne pleut absolument jamais dans la Haute Egypte, laisse entendre 
par là- même qu'il n'en est pas tout à fait ainsi pour la Basse Egypte, 
et, d'autre part, en affirmant qu'il ne pleut pas dans la partie située au- 
dessous de Memphis, il pense dire que la pluie n'y tombe pas de façon à 
fertiliser normalement la terre. Toutefois cet argument a une valeur cer- 
taine, car l'historien ne se fût sûrement pas exprimé d'une façon aussi 
générale, aussi absolue, s'il avait connu les pluies très fréquentes et très 
abondantes qui tombent sur la plus grande partie du Delta pendant la 
suis, ,ii d'hiver. 

(2)11,77- 



20 CHAPITRE I. DURÉE DU VOYAGE d'hÉRODOTE 

phénomène constant et bien connu que, si de juin à octobre 
la température varie relativement peu en Egypte, ou plutôt 
y varie par des transitions peu sensibles, après octobre le 
thermomètre y accuse une chute brusque et profonde. Dans 
la première période, la température moyenne oscille, au 
Caire, entre 29 et 26 degrés; en novembre elle passe immé- 
diatement à 18, en décembre elle est de 14, et en janvier 
de 12 (1). Assurément les différences extrêmes entre les 
saisons ne sont pas aussi considérables dans la vallée du Nil 
que dans la plupart des contrées européennes ; néanmoins 
tous ceux qui ont séjourné en Egypte seulement du com- 
mencement d'octobre au mois de décembre savent que les 
saisons y varient d'une manière très sensible, variation qu'il 
est expressément recommandé aux voyageurs de prévoir. 

De tout ce que l'on vient d'établir, il résulte qu'Hérodote 
est arrivé en Egypte pendant la pleine inondation, donc vers 
la fin de juillet au plus tôt (2); il a vu Memphis pour la der- 
nière fois avant que les eaux en eussent quitté le voisinage 
immédiat, donc au début de la seconde moitié d'octobre au 
plus tard; il était dans le Delta au moment où le fleuve aban- 
donnait la plaine, donc vers la fin d'octobre et dans le cours 
de novembre ; enfin il est parti d'Egypte très certainement 
avant la saison d'hiver, donc sûrement avant décembre (3). 



(i) Ces renseignements sont tirés de Bénédite, l'Egypte, p. l\i. Ils 
résultent de documents de l'observatoire de FAbassîyeh portant sur vingt 
années (18G8-1888). Les températures les plus élevées atteintes pendant 
cette période sont : mai, l\Ç>, 9 ; j uin, /$ ; juillet, 44> 3 ; août, 47? 3 ; septem- 
bre, 42, 5; octobre, 4 2 > l '■> novembre, 35, G; décembre, 28,4; janvier, 28; fé- 
vrier, 3o, 4; mars, l\\, 2 ; avril, 43, 5. 

(2) Pour ces dates, se reporter à ce qui a été dit plus haut page 3. 

(3) La discussion qui précède et celle de M. Sayce sur le même sujet 
{Journal of Philology, XIV, i885, p. 257-261) ne s'appuient pas sur les 
mêmes textes, sauf celui du chap. 97 relatif à l'apparence de l'Egypte pen- 
dant l'inondation. D'après M. Sayce, Hérodote a eu tort de dire (II, 179) 
que, depuis le règne d'Amasis, si un capitaine grec abordait à toute autre 
embouchure qu'à la canopique, il lui fallait toujours ou regagner cette 
bouche, ou transporter sa cargaison par barques, à travers le Delta, jus- 
qu'à Naucratis ; il y aurait erreur parce qu'on ne pouvait atteindre Nau- 
cratis par eau qu'en période d'inondation : Hérodote aurait généralisé un 
état de choses dont il aurait été témoin. Mais il est certain au contraire 



VOYAGE UNIQUE EN EGYPTE 21 

11 avait ainsi choisi pour son voyage l'époque la plus favo- 
rable, pendant laquelle la hauteur des eaux rendait tous les 
(anaux navigables et assurait une circulation facile dans 
toutes les parties du pays. 

Serait-ce donc qu'il n'aurait séjourné en tout et pour tout 
que quatre mois dans la vallée du Nil ? Bien évidemment 
les considérations qui précèdent ne seraient pas de nature 
à résoudre cette question si Hérodote était allé plusieurs 
fois en Egypte. Or on a prétendu qu'il s'y était rendu deux 
fois (1). Continuant ses voyages d'Asie, il serait passé par 
Ascalon, Cadytis, l'Arabie Pétrée, puis le désert qui sépare 



qu'un canal dérivé de la branche canopique devait permettre à peu près 
toute l'année de rejoindre la ville. Voir ci-dessus p. 8 note i (seconde 
partie). — « Hérodote (II 18), établit que le Nil couvre non-seulement le 
Delta, mais aussi parfois les rives orientales et occidentales au sud du 
Delta à une distance de deux jours de voyage de chaque côté, tantôt plus 
tantôt moins. » M. Sayce déclare que cette donnée n'est vraie qu'une fois, 
à la hauteur du Fayoum, pendant l'inondation, qu'HÉRODOTE a donc eu tort 
de dire, parfois, et qu'apparemment « il n'a pas dû écrire ici d'après sa 
propre expérience. » Mais on montrera plus loin, pages i35i3g,que la don- 
née d'HÉRODOTE ne s'explique pas par la largeur de l'inondation à la 
hauteur du Fayoum. — « L'extrême intérêt pris par Hérodote à l'origine 
de l'inondation » ne prouve rien, contrairement à ce que veut M. Sayce, 
ni pour l'époque ni pour la durée de son séjour; tout le monde savait, sans 
s'être nécessairement trouvé en Egypte à l'époque de la crue du Nil, que 
c'était là un phénomène très particulier. Hérodote s'en est occupé avec quel- 
que insistance parce qu'il a pensé qu'il serait mieux renseigné sur place que 
partout ailleurs, et parce que la question était fort agitée parmi les Grecs 
(II, 20-23). — Quant à l'erreur par laquelle Hérodote place les chambres 
funéraires de la grande pyramide dans une sorte d'île (II, 124, 127), elle ne 
montre pas que l'historien ait vu l'Egypte pendant l'inondation. Voir 
ci-dessus, page 12, note 1. — Enfin, d'après une donnée du ch. 19, à 
savoir que la crue commence au solstice d'été, M. Sayce pense que le 
voyage d'Hérodote a eu lieu entre la fin de juin et le commencement d'oc- 
tobre. Mais il n'était pas nécessaire qu'HÉRODOTE eût assisté au début de la 
crue pour en connaître la date. Du reste j'ai indiqué ci-dessus pourquoi 
Hérodote a dû se trouver en Egypte entre la fin de juillet et la seconde 
moitié de novembre. 

(1) Hachez, De Herodoti itineribus et scrîptis, Gottingae, 1878. L'argumen- 
tation de M. H v< hf.z est dispersée dans plusieurs chapitres de son opus- 
cule, p. 35-36, 47» 6 1-63. Voir notes suivantes. — L'opinion qu'HÉRODOTE 
aurait visité plusieurs fois l'Egypte avait été antérieurement proposée 
comme vraisemblable par Mure [Cri/ira/ History of the Language and 
Li tria turc of Greece, IV, p. 247). G. Rawlinson (The History of Herodo- 
/us, I [ 1 858], Introd., p. i3, n. 3), en la signalant, se contente de faire la 



22 CHAPITRE I. DURÉE DU VOYAGE d'hÉRODOTE 

Iénysos du lac Serbonis, c'est-à-dire de l'Egypte : Tordre 
dans lequel il énumère ces localités indiquerait bien qu'il a 
suivi cet itinéraire de l'est à l'ouest. Il aurait été ainsi amené 
forcément à visiter l'Egypte orientale, à savoir Péluse, 
Paprémis et les Camps des Ioniens et des Cariens. Mais 
l'Egypte orientale seulement, car il ne serait pas moins cer- 
tain que l'historien accomplit, une vingtaine d'années plus 
tard, un second voyage aux bords du Nil en venant de Cyrène, 
c'est-à-dire de l'ouest. C'est alors qu'il aurait fait la grande 
enquête consignée au livre II de ses Histoires (1). Au reste 
un texte précis démontrerait la réalité de ce double voyage. 
« Les Colchidiens, rapporte Hérodote, paraissent être égyp- 
tiens, et je l'avais pensé de moi-même avant de l'avoir en- 
tendu dire à d'autres. Comme j'étais soucieux de m'en ins- 
truire, j'interrogeai ces deux peuples... », et il fait savoir un 
peu plus loin les indices, couleur de la peau, cheveux crépus, 
surtout coutume de la circoncision, auxquels il a reconnu la 
commune origine des uns et des autres (2). D'une part, con- 



réflexion suivante: « Il n'y a aucune trace [de plusieurs voyages] dans 
l'Histoire [d'Hérodote]. Bien plutôt l'usage constant de l'aoriste (è)>6o>v — 
èxpaTrofJiYiv, II, 3; îoa>v, II, 12; èôuvàa-6ï]v — èysvojxyjv, II, 19; èX6a>v, II, 29 ; et 
passim) donne l'impression contraire. » 

(1) Je transcris ici l'argumentation de M. Hachez, 1. 1., p. 35-36 : «Hero- 
dotus Halicarnasso Poseidum in emporium Graecum Syriae navi vectus, ad 
Euphratem flumen contendit, quo veniret Babylonem... Tum eodem iti- 
nere secundum Euphratem in Syriam rediit, per cujus oram maritimam 
[ 1) novit Ascalonem et Cadytim (I, io5 ; III, 5). ] in Arabiam Petraeam 
(III, 5-9), inde via, quae tum erat inter mare et lacum Serbonidem, in 
Aegyptum venit [2) quod docet ordo, q.uo oppida Syriae et Arabiae cnu- 
merantur (cf. III, 5-9).]. Ita terra itinere facto, quo prae ceteris, qui navi 
solum eam adiissent, quam maxime gloriatur (cf. III, 6) cum primum 
[ 3j bis in yEgypto fuit : posterius navi eo venit : de qua re infra disputabi- 
mus...] in ^Egyptum pervenisset Nilum Pelusium, qui dicebatur, visit 
neque ultra Papremim oppidum (cf. III, 12) aut Castra Jonum et Carum 
[4) de his castris cum aliis locis tum 1. II capite i54 commémorât .. Ab 
his igitur /Egyptiis castrorum Herodotus omnia ea accepit, quae ineunte 
libro III de Cambysis expeditione fontem yEgyptiacum secutus tradit. 
Contra, quae libro II narrât, viginti annis post in altero itinere comperta 
partim ipse vidit partim (aliis) débet...] processit. Inde Pelusium profectus 
navi in patriam revertit. » Pour la date de ce premier voyage (entre 455 et 
45o) voir id., 1.1., p. 36 ; pour celle du second (-\ ers 435), id., 1. 1., p. 62-63. 

(2) II, 104. 



VOYAGE UNIQUE EN EGYPTE 23 

clut-on, pour remarquer la ressemblance des Golchidiens et 
des Egyptiens, il a fallu que l'historien fût allé d'abord en 
Egypte ; d'autre part, pour interroger les Egyptiens sur cette 
ressemblance, il a fallu qu'il retournât en Egypte après l'avoir 
constatée (1). — En réalité, l'hypothèse de ces deux voyages 
en Egypte manque d'abord de preuve, en second lieu de 
vraisemblance. 

Elle manque de preuve. On peut admettre que notre auteur 
a visité Cyrène avant l'Egypte : cette présomption s'appuie, 
non sur la comparaison établie par lui entre deux arbres de 
ces deux pays, comparaison qui prouve peu de chose (2), 
mais sur un certain nombre de renseignements qu'il n'a pu 
guère puiser que dans la Cyrénaïque avant de pénétrer dans 
la vallée du Nil (3). La supposition est d'autant plus vrai- 
semblable qu'il est arrivé dans le Delta par l'ouest (4). Mais 
si nous examinons comment se justifierait un voyage anté- 
rieur à' Arabie en Egypte, il est impossible d'admettre pour 
démontrée la réalité de ce premier voyage. Un argument, 
dit-on, est fourni par l'ordre même dans lequel Hérodote 
énumère lesvillesde Syrie et d'Arabie; l'argumentne signifie 
rien. Cet ordre de l'est à l'ouest s'explique suffisamment par 
ce fait qu'Hérodote décrit généralement de Test à l'ouest 
l'Asie et la Libye (5). Au reste il décrit ailleurs un itinéraire 
de la mer à Héliopolis par le milieu des terres; or il nous 



(i) Hachez, 1. 1., p. 47- 

(2) L'argument par lequel M. Hachez (1. 1., p. 62) entend prouver que le 
voyage de Cyrène fut antérieur au voyage en Egypte est tiré du texte sui- 
vant d'HÉRODOTE, II, 96 : «Les vaisseaux de charge [des égyptiens] sont 
faits avec cette sorte d'épine qui ressemble tout à fait au lotos de Cyrène», 
car, ajoute M. Hachez, « non conscribenti domi, sed videnti in re praesenti 
talium similitudinum in mentem venire solet. Quod verum esse aliorum 
locorum [II, 10 ; IV, 61] collatio docet... » 

|3) Notamment ce qui concerne le cours du Nil, où le témoignage des 
Cyrénéens est très explicitement et à plusieurs reprises invoqué (II, 32,33), 
et ce qui intéresse Zeus-Ammon, en particulier I, [\(\ ; II, 3s, l\i, 54 ; 
III. 25; IV, 181. 

(4) C'est re que prouve notamment la description pittoresque de la route 
de Naucratis à Memphis (II, 97). Voir ci-dessus, p. 8-9. — (5) IV, 38 sqq. ; 
168 sqq. 



24 CHAPITRE I. DURÉE DU VOYAGE d'hÉRODOTE 

assure que c'est de Memphis, au sud, et non directement 
de la mer, c'est-à-dire du nord, qu'il s'est rendu à Hélio- 
polis (1) : faudra-t-il donc admettre l'hypothèse d'un troi- 
sième voyage de l'historien en Egypte pour expliquer ce 
troisième itinéraire ? Quant au second argument tiré des in- 
terrogations faites, l'une aux Colchidiens sur les Egyptiens, 
l'autre aux Egyptiens sur les Colchidiens, on peut montrer 
qu'il est également de nulle valeur, sans même admettre, 
comme on l'a prétendu, qu'en ce passage Hérodote en ait 
menti (2). Pour qu'il remarquât la similitude de la coloration 
cutanée, celle des cheveux, et sur un point celle des mœurs 
chez l'un et l'autre peuple, il n'était pas nécessaire qu'il fut 
allé d'abord en Egypte : il suffisait qu'il eût, avant de visiter 
la Golchide, entendu parler des Egyptiens par des gens bien 
informés (3). Or les Grecs qui pouvaient lui donner des 
détails de cette nature étaient légion. Non-seulement les 
Grecs pullulaient alors dans la vallée du Nil (4), mais, depuis 

(i) II, 3. Voir ci-dessus p. 9. 

(2) H. Panofsky, De historiae Herodoteae fontibus, Berolini, 1884, p- 23 : 
« ... Cum Colchis Herodotum colloquium habuisse et hos barbaros de 
Sesostri atque de ^Egyptia gentis suae origine apud eum verba fecisse, 
defendere nerao volet... Item Phaenices et Syrios Palaestinenses ipsos 
concedere dicit, morem gènitalium circumcidendorum ab iEgyptis se 
didicisse, itemque Cappadoces et Macrones se a Colchis II, io4«-. » 

(3) Voici ce que remarque à ce sujet Stein, ad Herod., II, io4- 3 : 
«L'auteur ne fut sans doute pas deux fois en Colchide ou en Egypte. Ce 
qu'il dit ici de la couleur de la peau, de la nature des cheveux ou des 
coutumes des Égyptiens, il pouvait déjà l'avoir observé à Halicarnasse sur 
des Egyptiens qui y faisaient le commerce ou l'avoir appris de rapports 
d'autrui. » Sans nier absolument qu'on pût rencontrer quelques Egyptiens 
dans les ports de la Grèce asiatique, je pense que la dernière hypothèse 
est beauceup plus vraisemblable, les Egyptiens ne paraissant pas s'être 
livrés, du moins régulièrement, au commerce maritime avec les pays 
étrangers. 

(4) Qu'il suffise de rappeler ici que, suivant Hérodote, à partir du 
temps de Psammétichos, les Grecs entretenaient avec l'Egypte des rap- 
ports si étroits qu'ils étaient parfaitement au courant de l'histoire de ce 
pays depuis ce pharaon (II, i54) ; que des Grecs d'Ionie formaient l'armée 
de confiance des rois (II, 1 54) ; qu'Amasis, le pharaon « philhellène », 
avait donné aux Grecs la ville de Naucratis (II, 178); que les Grecs qui cir- 
culaient dans la vallée avaient Teçu du même prince le droit d'y célébrer 
leur culte (ibid .), etc. Du reste les noms exclusivement grecs de certaines 
villes (l/éliopolis, II, 2, 3, etc; Hermopolis, II, 67 ; Eléphanline, II, 9, 17 ; etc.), 



VOYAGE UNIQUE EN EGYPTE 25 

la fondation du Mur des Milésiens et de Naucratis (1), la 
Grèce, surtout la Grèce asiatique, avait des rapports trop 
multipliés avec l'Egypte pour en ignorer les particularités 
principales. Quel puissant intérêt on prenait aux récits qui 
concernaient ses dieux, ses animaux sacrés, ses monuments, 
ses coutumes, son fleuve, son sol, ses habitants, son histoire, 
c'est ce dont il est possible de se faire déjà une idée par ce 
hors-d'œuvre si considérable qu'est le second Livre d'Héro- 
dote, et par le nombre des ouvrages qui, du propre aveu de 
notre auteur, avaient traité des mêmes sujets avant le sien (2); 
dès cette époque était exacte la parole qu'Héliodore met 
dans la bouche du grand-prêtre égyptien Calasiris : « Tout 
ce qui parle, tout ce qui traite de l'Egypte fixe au plus haut 
degré l'attention des Grecs » (3). Est-il vraisemblable qu'Hé- 
rodote, avec sa curiosité ardente, avec sa passion de con- 
naître les peuples étrangers, originaire de cette Grèce asia- 
tique qui faisait précisément le commerce le plus actif avec 
les cités du Delta et fournissait aux pharaons jusqu'à leurs 
gardes du corps (4), concitoyen de ce Phanès d'Halicarnasse 
qui avait été officier des auxiliaires d'Amasis (5), est-il vrai- 



les assimilations des dieux égyptiens aux dieux grecs (Dionysos-Osiris , II, 
[\2, i44 ; Déméter-Isis, II, 5g, i56; Typhon, II, \l\l\, etc.; Apollon-Horos, 
II, i44> i56 ; Héphœstos de Memphis, II, 99, etc. ; Zeus-Amoun de Thèbes, 
II, 4 2 > etc.), les légendes grecques qui, dans la vallée même du Nil, cou- 
raient notamment sur Ménélas (II, 1 i3-i 19), sur les pyramides (II, 128, 
i34)j etc., sans parler des emprunts faits, suivant notre auteur, par la 
philosophie ou la religion helléniques à la religion égyptienne (voir ci- 
dessous, p. 26, note 3), témoignent en faveur d'une pénétration intense des 
Grecs en Egypte avant même l'époque d'Hérodote. 

(1) Sur le Mur des Milésiens, voir Strabon, XVII, 1. 18; sur Naucratis, 
Hérod., II, 178. Cf. D. Mallet, Les premiers établissements des Grecs en 
Egypte^ p. 28 sqq., 170 sqq. 

(2) II, 2, 16, 20, 45, i34, i43. Cf. IV, 36. 

(3) Héliodore, Ethiopiqaes, II, 27 : AcyvTmov yàp àr/.oua(jt.a -/al ôi^y^jj-a Ttav 
'E'/>7 l v:-/.r 1 : àxofjç iTcaywyoTaTOV. 

(4) Ees villes qui avaient participé à la construction de l'Hellénion de 
Naucratis appartenaient toutes aux îles ou à la côte de la Grèce asiatique; 
les Samiens et les Milésiens y avaient des temples particuliers (Hérod., II, 
178). — Les Ioniens et les Cariens furent transférés des Camps, situés non 
loin de Bubastis, à Memphis par Amasis « afin d'être employés à sa dé- 
fense contre les Égyptiens » (II, i54). — (5) III, 4. 



26 CHAPITRE I. DURÉE DU VOYAGE d'hÉRODOTE 

semblable qu'Hérodote n'ait pu, avant d'être allé dans la 
vallée du Nil, apprendre par ouï-dire ou par quelque ouvrage 
de ses prédécesseurs certains caractères tout extérieurs, 
certaines coutumes générales des Egyptiens? Il n'était sûre- 
ment pas nécessaire qu'il les eût vus en personne, encore 
moins qu'il les eût vus chez eux, pour interroger les Colchi- 
diens sur leur compte à propos de détails si iaciles à con- 
naître. Ainsi tombe, comme manquant de preuve, l'hypo- 
thèse d'un double voyage d'Hérodote en Egypte. 

Il faut ajouter que l'hypothèse d'un premier voyage opéré par 
l'estmanque encore plus de vraisemblance. « Toutl'espace,dit 
Thistorien, compris entre la ville de Iénysos [qui appartient 
aux Arabes], le mont Gasios et le lac Serbonis [où commence 
l'Egypte à l'est] forme une contrée qu'il ne faut pas moins 
de trois jours pour traverser, et qui est terriblement 
aride » (1); et il insiste sur le moyen par lequel les Perses 
avaient réussi à rendre ce passage praticable, assurément pour 
leurs seules troupes et leurs seuls courriers. Or ce désert 
sans intérêt, ce désert de trois jours, ce désert affreusement 
aride de Iénysos au lac Serbonis, Hérodote s'y serait risqué 
pour visiter seulement trois localités à l'est de l'Egypte, avant 
de retourner dans sa patrie, quand les Grecs abondaient 
dans tout le pays plus que dans aucun autre pays étranger, 
quand des logographes comme lui l'avaient parcouru en 
détail (2), quand on y recherchait le prototype de nombreuses 
institutions, que dis-je ? de la religion grecques (3), quand 



(i) III, 5. Les indications placées entre crochets sont tirées d'autres 
parties du même chapitre d'HÉRODOTE. 

(2) Par exemple Hécatée qui, à Thèbes, suivant Hérodote, fit étalage de 
sa généalogie (II, 1 43) - Les Grecs qui avaient parlé de l'Egypte avant lui 
sont souvent pris à partie, II, 16, 20, 123, i34, i43, etc. Voir ci-dessous, pa- 
ge 124, note 1. 

(3) Seraient passés d'Egypte en Grèce : la division de l'année en douze 
mois (II, 4); le chant du linos (II, 79); les marques de respect à l'égard des 
vieillards [chez les Lacédémoniens] (II, 80); la géométrie (II, 109); la décla- 
ration annuelle par tous les citoyens de leurs moyens d'existence [loi 
importée à Athènes par Solon] (II, 177) ; — et plus spécialement pour la 
religion : les noms des dieux (II, 5o ; cf. 4> 43, i45-i46) ; les fêtes, les pro- 



VOYAGE UNIQUE EN EGYPTE 27 

cette contrée, avec ses pyramides, son labyrinthe, ses tem- 
ples magnifiques, avec ses villes si florissantes de Memphis, 
de Sais, de Bubastis et combien d'autres, avait toute l'atti- 
rance d'une terre des merveilles, pour laquelle notre auteur 
n'a su comment exprimer sa débordante admiration (1)? Peut- 
on croire qu'il se fût à ce moment promis d'y revenir, quand, 
malgré tant de raisons de s'y précipiter, il aurait attendu une 
vingtaine d'années avant de se tenir cette promesse, alors mê- 
me que la multiplicité de ses voyages, leur étendue, leur len- 
teur forcée, leur coût nécessairement énorme ne parleraient 
pas contre ce dessein prémédité de deux voyages en Egypte? 
Il y a plus. On a montré ci-dessus qu'Hérodote ne s'est pas 
trouvé dans ce pays après le mois de novembre : faut-il donc 
admettre que pour visiter les contrées brûlantes du midi, la 
Syrie méridionale, l'Arabie, le désert « terriblement aride » 
de Iénysos au lac Serbonis, il se soit exposé de gaieté de 
cœur à la violence des khamsin et aux chaleurs torrides de 



cessions, et en général les cérémonies du culte (II, 58; cf . 49) î les mystè- 
res et leurs discours sacrés (II, 49> 5i, 81, 171); les oracles (II. 54 sqq., 
58) ; les doctrines de l'immortalité de lame et de la métempsychose (II, 123); 
la conception de l'Ile des Bienheureux (III, 26). 

(1) En voici quelques témoignages. II, 35: «Je vais donner de plus 
amples proportions à mon récit en ce qui concerne l'Egypte, parce qu'il 
n'est pas de pays qui renferme autant de choses étonnantes {lùjiÏGxct. 
Ofo^aâT-.a ïyti), et que plus qu'aucune autre contrée elle présente des 
ouvrages au-dessus de toute expression (spya Xoyou f/iÇto) : c'est pourquoi 
je m'étendrai davantage sur ce pays ». — II, i48. II s'agit du Labyrinthe: 
« Je l'ai trouvé au-dessus de toute expression (Xoyou [JiiÇto) Que l'on passe 
en revue les édifices et les ouvrages des Grecs : ils paraîtront, aussi bien 
pour le travail que pour la dépense, inférieurs à ce Labyrinthe. Sans 
doute les temples d'Ephèse et de Samos sont dignes qu'o'n en parle ; or les 
pyramides sont au-dessus de toute expression (Xdyou jxé^ovsç), chacune 
d'elles peut entrer en parallèle avec ces édifices grecs tout considérables 
qu'ils sont : eh bien ! le Labyrinthe l'emporte même sur les pyramides... 
Les chambres qui ne sont pas souterraines, je les ai vues moi-même: c'est 
une œuvre au-dessus des œuvres humaines ([xéÇova àvOpcourjîwv spytov). 
En effet, les passages à travers les chambres, les tours et les dé- 
tours à travers les cours me procuraient par leur variété une admi- 
ration infinie (0<ôv{i.a [uipc'ov 7iapôr//>vTo). » — II, 149: « Tel a beau être ce 
Labyrinthe, le lac qui porte le nom de Mœris, et près duquel le Laby- 
rinthe se trouve, excite une admiration plus grande encore (Otou^-a ïvt jjiÇov 
icapé^STac)... » 



28 CHAPITRE I. — DURÉE DU VOYAGE d'hÉRODOTE 

l'été? Rien n'est plus invraisemblable. Il y a donc lieu de 
croire qu'il n'a fait qu'un voyage en Egypte, où il vint par 
l'ouest, et que, par conséquent, c'est quatre mois au maxi- 
mum, — de la fin de juillet au plus tôt, à la fin de novembre 
au plus tard, — qu'y a duré son séjour. 



CHAPITRE II 



HERODOTE DANS LA BASSE EGYPTE 



Hérodote ne nous a pas fait connaître une division précise 
de l'Egypte. Il a nommé souvent le Delta (1) ; cependant nulle 
part il n'a considéré le reste du pays comme constituant une 
unité à un titre quelconque. S'il a parlé de « la haute région 
de l'Egypte » (2), c'est à propos de Thèbes, et par conséquent 
on ne peut affirmer qu'il ait entendu par là tout le territoire 
égyptien situé au sud de la bifurcation du Nil; il a eu en vue 
bien plutôt la Thébaïde, laquelle, selon lui, avait la même 
limite méridionale que l'Egypte, c'est-à-dire Eléphantine et 
la première cataracte, mais s'arrêtait au nord à quatre jours 
au sud d'Héliopolis, à la hauteur du lac de Mœris (3). C'est 
pourquoi on s'en tiendra ici à la division adoptée par les 
Egyptiens eux-mêmes ,qui partageaient leur pays proprement 
dit, de la cataracte à la mer, en deux régions : l'Egypte du 
sud et l'Egypte du nord. La limite entre l'une et l'autre était 
marquée non par la pointe du Delta, mais par l'extrémité 
méridionale du nome du Mur blanc ou nome memphite. Ce 
nome en effet était le premier de l'Egypte du nord, et dans 



(i) II, i3, i5, iG, 17, 18, l\\ y 59, 97, 179: to AéÀ-ra. — (2) III, 10 : ta àvw 
xffi Aîyvwtov. — (3) II, 4, i5, 17. 



30 CHAPITRE II. HÉRODOTE DANS LA BASSE EGYPTE 

l'inscription de Piônkhi, Memphis porte précisément le nom 
de Makha-tooui, « la balance des deux terres », ce qui signi- 
fie que cette ville tenait le milieu entre « la terre » du nord 
et la « terre » du midi (1). 

Le présent chapitre a pour objet le voyage d'Hérodote dans 
la Basse Egypte. Il ne s'agit pas de rechercher en ce moment 
quel y fut son itinéraire exact, c'est-à-dire dans quel ordre il 
en visita les différentes parties, mais seulement de détermi- 
ner quelles parties il en visita (2). Suivant son témoignage, 
l'Egypte, au nord, débordait le Delta à droite et à gauche : 
elle s'étendait depuis le golfe Plinthinète, à l'ouest, jusqu'au 
lac Serbonis, à l'est (3). Le Nil s'y partageait en plusieurs 
branches, dont trois principales : la branche canopique à 
l'ouest, la branche pélusienne à l'est, et, partageant le Delta 
par le milieu, la branche sébennytique (4). Pour la commo- 
dité de l'exposition, on examinera successivement les quatre 
régions ainsi délimitées : de la frontière occidentale au Nil; 
de la branche canopique à la branche sébennytique ; de la 
branche sébennytique à la branche pélusienne; du Nil à la 
frontière orientale. 



(i) Pour la géographie de l'ancienne Egypte, l'ouvrage capital est le 
Dictionnaire géographique de Brugsgh. Toutefois, comme il est naturel, 
ses idées ont varié avec le temps sur un certain nombre de points; on en 
trouvera la dernière expression dans le chap. VIII de son ouvrage Die 
Aegyptologie, Leipzig, 1891. Pour la Basse Egypte notamment, voir J. de 
Rougé, Géographie ancienne de la Basse Egypte, Paris, 1891. Cf. An Atlas 
of ancient Egypt, publié par YEgypt Exploration Fund, Londres, 1894; 
les cartes de Maspero, Histoire ancienne des peuples de l'Orient classique, 
I, 1895, p. 72, 73, 75; etc. — On divise parfois l'Egypte en trois parties; 
Strabon (XVII, 1. 3) distingue la Thébaïde, le Delta et la région intermé- 
diaire; cette dernière est à peu près « la région des Sept nomes (Heptano- 
mide) » de Ptolémée (IV, 5. 25-3o) ; on l'appelle généralement Moyenne 
Egypte. Mais cette division n'est pas antérieure à l'époque gréco-romaine. 
— Quant aux expressions « Basse Egypte », « Haute Egypte », elles ne sont 
pas littéralement égyptiennes (cf. Brugsch, Die Aegyptologie, p. 4^7-438), 
mais elles correspondent exactement aux expressions « Egypte du nord » 
et « Egypte du sud ». 

(2) Son itinéraire exact sera déterminé plus loin, dans le chapitre des 
conclusions (dernier chapitre du présent ouvrage). 

(3) II, G. -(4) H, 17. 



§ I. A L'OUEST DU NIL : 1. MAREA. - 2. APIS 31 

§ I. Villes situées entre la frontière occidentale et le Nil. 

1. Maréa. — 2. Apis. 

Hérodote place Maréa et Apis « à la frontière de la 
Libye » (1). Ce sont en fait les deux villes les plus occiden- 
tales de l'Egypte dont il ait parlé. Maréa, chef-lieu d'un dis- 
trict du III e nome ou « nome de l'Ouest », portait le nom du 
grand lac au bord duquel elle était assise (« lac Maréotis », 
aujourd'hui « lac Mariout »). Apis, capitale du même nome, 
se trouvait un peu plus au sud (2). 

Voici ce que l'historien en rapporte. Les gens de Maréa et 
d'Apis, « villes d'Egypte à la frontière de la Libye », se pré- 
tendant Libyens et ne voulant plus s'astreindre aux prescrip- 
tions de la religion égyptienne, envoyèrent consulter à ce 
sujet l'oracle de Zeus Ammon. Le dieu leur répondit que tous 
ceux qui au-dessous d'Eléphantine buvaient des eaux du Nil, 
— et c'était le cas des habitants de ces deux villes, — étaient 
Egyptiens (3). Notre auteur nous apprend ailleurs que Psam- 
métichos avait mis des garnisons à Eléphantine, à Daphnae 
et à Maréa, et que, de son temps, les Perses occupaient les 
mêmes places (4). Tels sont sur Maréa et Apis les seuls ren- 
seignements qu'il nous ait fournis. 

Est-ce dans ces deux villes qu'il les a obtenus? 

« Quand le Nil, dit-il, a débordé sur la contrée, on ne voit 
que les villes qui émergent, semblables aux îles de la mer 



(i) II, 18, cf. 3o. 

(2) Bruosch, Die Aegyptologie, p. 448, place Apis au bord occidental du 
lac Maréotis, et n'indique pas la situation de Maréa; mais Maréa (égypt. 
Pi-mari, a la ville du lac ») était- sûrement sur le bord du lac dont elle a 
pris le nom. Apis, proprement Nouitnti Hapi, « la ville d'Apis », ou Amou, 
la ville des « dattiers », occupait probablement (cf. Griffith, Naukratis, 
Part II, e mémoire de YEgypt Exploration Fnnd, p. 77, 82) l'emplace- 
cement de l'actuel Kôm el Hassan (que l'auteur anglais écrit Kûm el Hisn), 
un peu au sud de Naukratis. Cf. J. de Rougé, Géographie anc. de la Basse 
Egypte, p. i3; Wiedemann, Herodots zweites Buch, p. 97-98. 

(3) II, 18. — (4) II, 3o. 



32 CHAPITRE II. — HÉRODOTE DANS LA BASSE EGYPTE 

Egée. En effet pour le reste l'Egypte devient une mer : 
seules émergent les villes. Tant que l'inondation a lieu, on 
ne navigue plus par les différents bras du fleuve, mais par le 
milieu de la plaine. En remontant [alors] par bateau de Nau- 
cratis à Memphis, la navigation se fait par les pyramides 
mêmes; ce n'est pas la navigation [usuelle], qui s'effectue par 
la pointe du Delta et Kerkasore. En naviguant de la mer et 
de Ganope à Naucratis par la plaine, on passe par Anthylla et 
la ville d'Archandros » (1). D'après ce qu'on a établi au cha- 
pitre précédent, ce n'est pas en quittant l'Egypte, c'est en y 
arrivant qu'Hérodote a vu ce spectacle et suivi cette route (2) : 
en effet, il a quitté la vallée du Nil à une époque où le fleuve 
était à peu près rentré dans son lit (3), où, par conséquent, 
l'état de choses signalé par lui n'existait plus (4). Maréa et 
Apis étant au nord et à l'ouest de cet itinéraire, il est évident 
qu'Hérodote n'a pas recommencé à un autre moment et dans 
le sens contraire un trajet à peu identique pour se rendre 
en deux villes où, à lire son ouvrage, rien de particulier ni 
au point de vue des mœurs ni au point de vue de l'histoire 
n'était de nature à l'attirer. Ainsi donc, s'il a visité Maréa et 
Apis, il l'a fait en arrivant en Egypte. Or il nous apprend 
qu'il ne connut la réponse de l'oracle d'Ammon aux habitants 
de Maréa et d'Apis qu'après s'être formé une idée de la véri- 
table étendue de l'Egypte (5), c'est-à-dire apparemment après 
y avoir séjourné assez longtemps et l'avoir parcourue. Il en 
résulte clairement que ce n'est ni dans l'une ni dans l'autre 
de ces villes qu'il a connu la réponse attribuée à Zeus Ammon. 
Nulle part ailleurs dans son histoire le nom de la ville d'Apis 
n'intervient. La seule raison pour laquelle nous pourrions 
croire qu'il s'y fût rendu serait que cette cité était peu éloi- 
gnée de Maréa : s'il a vu celle-ci, il est probable qu'en pas- 
sant il a vu celle-là. Le nom de Maréa reparaît encore une 



(i) II, 97. — (2) Voir plus haut, p. 8-9. 

(3) Voir plus haut, p. 17-20. 

(4) Au reste on a montré plus haut (p. 21-28) (ju'Hérodote n'a fait qu'un 
voyage en Egypte et qu'il y vint par l'ouest. — (5) II, 18. 



S I. A L'OUEST DU NIL ! 1. MAREA - 2. APIS. 33 

fois dans le texte d'Hérodote : « Sous le roi Psammétichos, 
des garnisons furent établies à Eléphantine..., à Daphnae 
pélusienne.., et à Maréa. Aujourd'hui aussi les Perses ont 
des garnisons dans les mêmes lieux où Psammétichos en 
avait placé, car il y a garnison perse à Éléphantine et à Daph- 
nae » (1). Pourquoi, après avoir dit que les Perses tenaient gar- 
nison dans les mêmes lieux que les soldats de Psammétichos, 
nomme-t-il seulement Éléphantine et Daphna3, à l'exclusion 
de Maréa? Il suffit, pour expliquer cette omission, de signaler 
que, d'après son ouvrage, il a visité la première et la seconde 
de ces villes (2), tandis qu'il ne laisse rien entendre de tel 
pour la dernière. Il y a donc quelque raison de penser que 
les noms des garnisons frontières lui ont été connus d'abord 
par le témoignage d'autrui, et qu'il a eu l'occasion ensuite 
d'en vérifier l'exactitude pour Éléphantine et Daphnae, mais 
non pour Maréa (3). 

Peut-être faudrait-il ajouter que notre auteur a nié qu'il y 
eut des vignobles en Egypte (4), alors que les cantons de 
Maréa et d'Apis ont toujours été considérés, depuis les pre- 
mières dynasties jusqu'à l'époque romaine, comme fournis- 
sant les vins les plus renommés (5) ; toutefois il est possible 
que l'inondation l'eût empêché d'y constater l'existence de 
la vigne. Ce qui est certain, c'est que l'itinéraire décrit par 
lui de Ganope à Memphisne contient aucune mention de ces 
deux localités, situées sensiblement plus à l'ouest, et il est 
hors de toute vraisemblance qu'il ait fait un voyage spécial 
pour s'y rendre en partant du sud. D'autre part il ne nous 
en a dit que fort peu de chose; encore ce peu de chose ne 
lui a-t-il pas été communiqué dans ces villes mêmes. Bien 



(i) II, 3o. 

(2) Hérodote a visité la région de Péluse (III, 12, cf. 10) où se trouvait 
Daphme, et il a déclaré formellement être allé à Éléphantine (II, 29). 

(3) Les autres hypothèses émises pour expliquer ce passage ont été écar- 
tées plus haut, p. 3, note 2. — (4) II, 77. Cf. Wiedemann, Herodots zweites 
Bach, p. 172- 174. 

(5) On trouvera des références à ce sujet dans Mallet, Les premiers éta- 
blissements des Grecs en Eyijple, p. 347~35o. 

C. SOURDILLE. 3 



d4 CHAPITRE TT. — HERODOTE DANS LA BASSE EGYPTE 

plus, son silence sur l'existence d'une garnison perse à Ma» 
réa, étant donné la circonstance où ce silence se fait remar- 
quer, paraît inexplicable si l'on admet qu'il s'y est rendu. 
Pour toutes ces raisons on conclura qu'il n'a visité ni Maréa 
ni Apis. 

3. Momemphis. 

Hérodote ne nous a donné sur Momemphis que le rensei- 
gnement suivant deux fois répété : c'est à Momemphis qu'eut 
lieu la bataille dans laquelle Apriès fut vaincu par Amasis (1). 
Strabon place le nome momemphite et sa capitale à l'ouest 
de la branche canopique, entre le nome gynécopolite au 
nord et le nome nitriote (région des lacs de natron) au 
sud (2). Momemphis était donc dans le voisinage de Maréa (3) 
et d'Apis, mais un peu au-dessus. Si l'historien n'a pas vu 
ces deux dernières villes, a fortiori ne s'est-il pas écarté de 
sa route ou n'a-t-il pas fait un voyage spécial pour aller visi- 
ter celle-là. Ce n'est pas nécessairement, ni même vraisem- 
blablement là qu'il a obtenu l'information dont il s'agit, car 
c'est à Sais et à Cyrène que l'histoire d'Apriès lui a été con- 
nue (4). Ni l'importance de l'endroit, ni ce qu'il nous en 
rapporte, ni son itinéraire, ni quoi que ce soit dans son texte 
ne laissent supposer qu'il s'y soit rendu. 

4. Canope et les Tarichées {de Canopé). 

Canope (5) était située sur la mer, à l'embouchure de la 
branche du Nil appelée précisément canopique (6). Gomme 
Hérodote décrit à partir de Canope l'itinéraire qu'il a suivi 



(i) II, iG3, 169. — (2) Strabon, XVII, 1. 22-23. — (3) C'est à Maria, se. 
Maréa, que Diodore (I, 08) place le lieu de la bataille. 

(4l Voir Hérod., II, i6i-i63, 169-172; IV, 109. — (5) Les Grecs l'appe- 
laient Kàvwêo; ; nous disons Canope à l'imitation des Latins (Càno- 
pus). 

(61 II, i5, 17,97, 1 13, 179. Les sites de Canope et d'Hérakléum se trouvent 
un peu au sud-est d'Abouqîr; les objets que les fouilles y ont fait décou- 
vrir sont aujourd'hui en grande partie au musée d'Alexandrie. 



$ I. A L'OUEST DU NIL : 4. CANOPE ET SES TARICHKES 35 

en arrivant en Egypte, il n'est pas douteux qu'il a passé par 
cette ville. Combien de temps y a-t-il séjourné ? L'examen 
de ce qu'il nous en apprend peut nous le faire présumer dans 
une certaine mesure. 

Alexandre (Paris), rapporte-t-il, après avoir enlevé Hélène, 
fut forcé par des vents contraires « d'aborder à la bouche 
du Nil qu'on appelle aujourd'hui canopique et aux Tarichées. 
Il y avait sur le rivage un temple d'Héraklès qui s'y trouve 
encore maintenant. Si un esclave s'y réfugie et s'y fait mar- 
quer des stigmates sacrés pour se donner au dieu, il n'est 
pas permis de mettre la main sur lui. Cette coutume conti- 
nue de s'observer de la même manière depuis son institution 
jusqu'à moi. » Il ajoute que les esclaves d'Alexandre profi- 
tèrent de ce droit d'asile pour accuser leur maître devant 
les prêtres et Thonis, gouverneur du pays (1). Il y a deux 
parts à faire dans les renseignements fournis ici sur Canope. 
Les uns sont de simples constatations ; indépendants du récit, 
ils reposent vraisemblablement sur une vue directe du pays. 
En effet, puisque Hérodote a passé par là, il a dû voir les Ta- 
richées : c'était, comme l'indique le nom, un endroit où se 
faisaient des salaisons de poissons, endroit qui, d'après le 
contexte, attenait à la ville (2). De même il a dû constater 
qu'il y avait tout proche un temple d'Héraklès, lequel, 
déclare-t-il, existait encore de son temps; ce temple était 
situé dans l'étroit espace qui séparait Canope du fleuve : une 
localité nommée justement Hérakléum s'y développa plus 
tard, de sorte que Strabon et Diodore appellent la bouche 
du Nil indifféremment « canopique » ou «hérakléotique » (3). 
Mais il y a dans le texte qui nous occupe un renseignement 
d'une autre nature, qui concerne non plus la topographie, mais 

(i) II, n3. — (2) Il y avait plusieurs établissements du même genre le 
long de la côte; Hérodote en cite encore un près de Péluse (Tarichées de 
Péluse, II, i5); Etienne de Byzance en mentionne un autre près de l'em- 
bouchure mendésienne. 

(3) Strabon, XVII, 1. 1\ ; Diodore, I, 33. Ptolémée (IV, 5. iG) dit que « l'A- 
gathodsemon » ou « grand fleuve » se jette dans la mer par la « bouche 
hérakléotique ». 



36 CHAPITRE II. — HÉRODOTE DANS LA RASSE EGYPTE 

une institution : c'est que le sanctuaire d'Héraklès aurait 
joui du droit d'asile. La donnée est en fait inexacte : si les 
temples égyptiens possédaient des esclaves, auxquels natu- 
rellement personne ne pouvait toucher, rien ne nous permet 
de croire qu'ils aient eu le privilège de rendre inviolables 
tous ceux qui s'y réfugiaient (1). Ce détail est trop étroite- 
ment adapté au récit, dont il est en quelque sorte la cheville 
ouvrière, pour que nous ne lui attribuions pas la même ori- 
gine qu'au récit lui-même. Or l'anecdote a été contée à l'his- 
torien, si l'on en croit son témoignage, à Memphis(2) ; ce n'est 
donc pas à Ganope qu'il en a eu connaissance. 

Il est une autre donnée dont on en peut dire autant. « An- 
ciennement, dit ailleurs Hérodote, Naucratis était la seule 
ville de commerce; il n'y en avait pas d'autre en Egypte. 
Si quelqu'un abordaità une autre bouche du Nil [que la cano- 
pique], il devait jurer qu'il y était venu malgré lui, et, après 
avoir fait ce serment, se rendre avec son vaisseau à la bouche 
canopique ; ou, du moins, si les vents empêchaient cette na- 
vigation, il était obligé de transporter ses marchandises dans 
des barques à travers le Delta jusqu'à ce qu'il parvînt à Nau- 
cratis. Telles étaient les prérogatives dont jouissait cette 
ville (3) ». L'obligation où l'on était autrefois d'aborder à la 
bouche canopique n'étant pas un fait que notre auteur ait pu 
constater, il a été nécessairement renseigné à ce sujet d'une 
manière indirecte. Il est évident par ce passage et par le cha- 
pitre qui le précède, chapitre consacré tout entière l'organi- 
sation de Naucratis, que c'est à Naucratis, et non à Ganope, 
qu'Hérodote a reçu cette information. 

Ainsi la situation de Ganope à l'embouchure occidentale 
du Nil, l'existence d'un établissement de salaisons nommé 



(i) Cf. Wiedemann, Herodots zweites Buch, p. 436; C. Sourdille, Héro- 
dote et la religion de l'Egypte : comparaison des données.., p. 177. 

(2) Les prêtres questionnés ici (II, n3) sont les prêtres de Memphis, 
dont l'autorité est invoquée depuis II, 99; c'est du reste à propos du pré- 
tendu temple d'Hélène à Memphis qu'HÉRODOTE raconte toute l'histoire. On 
s'accorde généralement à en voir la véritable source dans l'œuvre d'HÉcA- 
tée (cf. Wiedemann, Herodots zweites Buch, p. 435). — (3) H, 179. 



§ I. A L'OUEST DU NIL I 5. ANTHYLLA - 6. ARCHANDROPOLIS 37 

Tarichées, et la présence sur le rivage d'un temple d'Héra- 
klès, voilà tout ce que le séjour d'Hérodote à Ganope lui a 
permis de constater directement. Les données relatives au 
droit d'asile qu'aurait eu le temple d'Héraklès et à la néces- 
sité imposée anciennement d'importer toutes les marchan- 
dises par la bouche canopique se réclament d'une autre ori- 
gine. Or constater deux ou trois faits, et obtenir des rensei- 
gnements sur les institutions ou l'histoire d'un pays sont 
deux choses différentes : la première suppose seulement 
qu'on a passé en ouvrant les yeux ; la seconde exige tout le 
loisir nécessaire pour se familiariser avec des inconnus et 
entrer en conversation avec eux. Hérodote n'a donc fait que 
passer à Canope, il n'y est resté que le temps strictement 
nécessaire pour se procurer les moyens de remonter le Nil, 
et ne s'est pas attardé dans une cité nouvelle, aux traditions 
par conséquent assez peu nombreuses encore (1), lorsque 
tant de monuments antiques et de villes célèbres l'attiraient 
ailleurs. 

5. Anthylla. — 6. Archandropolis fAp/jxvSpoo -jrdXtç). 

« Quand le Nil s'est répandu sur le pays, on ne voit émer- 
ger que les villes... Si de la mer et de Ganope vous naviguez 
par la plaine pour vous rendre à Naucratis, vous passerez 
devant Anthylla et la ville dite d'Archandros » (2). Hérodote 
ajoute qu'Anthylla était une localité importante qui, depuis 
la domination des Perses, était assignée à la femme du roi 
d'Egypte pour sa chaussure. A propos de la ville d'Archan- 

(i) La première mention de la ville de Canope se trouve dans Eschyle, 
Prométhée, v. 8^7- Les textes égyptiens l'ignorent avant l'époque grecque; 
c'est à cette époque seulemeut qu'ils présentent pour cette ville les deux 
noms de Pa-gouati (Pa-gôti), d'après le nom même de la région, et de Ka- 
noup, mot pour lequel nous ne connaissons pas d'étymologie égyptienne 
(cf. Wiedemann, Herodots zweites Bach, p. 91) et qui n'est probablement 
que la transcription du mot grec (Décret de Canope, ligne l\). Sur les rap- 
ports de la géographie et de l'histoire du nord-ouest du Delta avec les tra- 
ditions grecques, voir Mallet, Premiers établissements des Grecs en Egypte, 
p. 10, note 1. — (21 II, 97. 



38 CHAPITRE II. HÉRODOTE DANS LA RASSE EGYPTE 

dros il se demande simplement à quel personnage grec elle 
pouvait devoir son nom, car ce nom n'était certainement pas 
égyptien (1). 

L'emplacement exact de ces deux cités est inconnu (2); 
d'après ce qu'en dit Hérodote, elles se trouvaient entre 
Canope et Naucratis, un peu à l'ouest du fleuve. Puisque le 
voyageur grec est arrivé en Egypte par la bouche canopique, 
comme d'autre part il s'est rendu à Naucratis pendant la 
période de l'inondation (3), il a sûrement passé par An- 
thylla et la ville d'Archandros. La manière dont il s'ex- 
prime au sujet de ces localités, dont nulle mention n'appa- 
raît ailleurs dans son ouvrage, témoigne qu'il s'agit ici uni- 
quement d'un itinéraire. La navigation, surtout la navigation 
parla plaine inondée, devait exiger qu'on fît une station au 
moins tous les soirs : une simple station suffit à expliquer le 
peu qu'Hérodote nous rapporte de ces villes. Encore n'est-ii 
pas probable, vu le peu de distance qui semble les avoir 
séparées, qu'il ait pris terre à l'une et à l'autre : on remar- 
quera qu'il a dit quelques mots d'Anthylla; quant à la ville 
d'Archandros il s'est contenté de poser une question à 
laquelle il n'a manifestement pas cherché sur place une 
réponse précise. Ainsi, suivant toute vraisemblance, c'est 
tout au plus à Anthylla qu'il s'est arrêté en passant. 

7. Naucratis. 

Hérodote constate que pendant la période de l'inondation, 
alors que l'on peut naviguer par la plaine, si l'on se rend de 
Naucratis à Memphis, on passe par les pyramides mêmes (4). 
D'après la situation des pyramides, cette route se trouvait à 
l'ouest du fleuve ; c'est donc à l'ouest qu'était située Naucra- 
tis. C'est en effet de ce côté, par rapport au Nil, que l'em- 
placement delà ville a été découvert, au sud-est de Daman- 



(i) H, 98. — (2) Cf. Wiedemann, Herodots zweÀtes Buch, p. 3go. 
[Z) Voir plus haut, p. 32, — (4) U> 97- 



§ T. A L'OUEST DU NIL : 7. NAUCRATIS 39 

hour, à Kôm el Gaîef, près du village de Tell Nébireh (1). 

On a montré plus haut (2) qu'Hérodote, en signalant l'as- 
pect de la plaine submergée et les localités par lesquelles on 
passait alors pour se rendre de Ganope à Memphis, a décrit 
son propre itinéraire. A deux reprises il atteste que sur cet 
itinéraire se trouvait Naucratis (3) : il a donc vu Naucratis. 

Il a fait plus : il s'y est arrêté, il y a obtenu des renseigne- 
ments précis et relativement nombreux. Selon son témoi- 
gnage, Amasis avait donné Naucratis aux Grecs qui vou- 
draient s'y fixer; à ceux-là mêmes qui n'y séjourneraient que 
momentanément pour leurs affaires, il avait concédé des em- 
placements où ils pussent élever des autels et des temples 
à leurs dieux. Le plus grand, le plus célèbre et le plus fré- 
quenté de ces temples s'appelait l'Hellénion : il avait été bâti à 
frais communs par quatre villes ioniennes, quatre villes do- 
riennes et une ville éolienne, dont l'historien cite les noms et 
qui avaient le droit d'y établir des magistrats. Les Eginètes 
avaient élevé séparément un temple à Zeus, les Samiens à 
Hèra, et les Milésiens à Apollon (4). Amasis avait attribué à 
la cité un monopole qu'Hérodote considère comme un privi- 
lège, qui en était un en fait, mais qui, dans l'intention du 
monarque, n'était sûrement qu'un moyen commode de per- 
cevoir des droits d'importation (5) : toutes les marchandises 
étrangères devaient passer par Naucratis, soit qu'elles y arri- 
vassent normalement par la bouche canopique, soit, en cas 
de force majeure, qu'elles y fussent transportées par les ca- 



(i) Il a été identifié par M. Pétrie en 1884. Les résultats des fouilles 
conduites par lui en i884-i885, et par M. Gardner en i885-i886, à Kôm el 
Gaîef ont été publiés par Fl. Pétrie, Naukratis, Part /, et Gardner-Grif- 
fith, Naukratis, Part II, 3e et 6 f - mémoires de YEgypt Exploration Fund. 
Sur l'histoire détaillée de Naucratis, à la lumière de ces découvertes, voir 
Mallet, Premiers établissements des Grecs en Egypte, p. 1 45-364. 

(2) Pages 8-9 ; cf. p. 32. 

(3) « En remontant par bateau de Naucratis à Memphis, la navigation 
se fait par les pyramides mêmes... En naviguant de la mer et de Canope 
â Naucratis par la plaine, on passe par Anthylla et la ville d'Archandros ». 
El, 97. 

(4) U> 178. — (5) Cf. Wiedbmann, Herodots zweites Bach, p. G09. 



40 CHAPITRE II. — HÉRODOTE DANS LA RASSE EGYPTE 

naux du Delta (1). Ainsi Naucratis, — les fouilles de Kôm el 
Gaîef l'ontconfirmé, — était une ville toute grecque, et même 
l'un des centres grecs les plus importants, les plus actifs de 
l'Egypte, quoiqu'elle n'eût point gardé sans doute jusqu'au 
temps d'Hérodote l'intégralité de ses privilèges. On ne com- 
prendrait pas que l'historien fût venu dans une localité quel- 
conque du Delta sans être allé visiter cette ville célèbre, 
que son commerce mettait en rapport continuel avec tout le 
monde grec; a fortiori n'admettra-t-on pas qu'il l'ait rencon- 
trée sur sa route sans y faire un arrêt. A eux seuls le nombre 
et la précision des renseignements qu'il nous rapporte non- 
seulement sur son histoire et sa constitution, mais encore 
sur ses monuments, suffiraient à nous en convaincre: s'il 
n'en a pas nommé tous les temples (2), pour aucune autre 
cité de l'Egypte il n'en a mentionné autant. En outre il nous 
révèle quelque part que les courtisanes de Naucratis étaient, 
— non pas célèbres, — mais « charmantes » (3) : ce mince 
détail ainsi présenté ne reposait vraisemblablement pas 
sur un ouï-dire. Le nom de Naucratis ne se rencontre pas 
dans son histoire ailleurs que dans les textes examinés ci- 
dessus ; toutefois il apparaît bien que certaines données dont 
il n'a pas indiqué l'origine proviennent aussi de là. Par 
exemple, il y connut sans doute une partie des aventures de 
Rhodopis, car c'est à propos de ces aventures qu'il a fait re- 
marquer le « charme » des courtisanes naucratites ; il y 
apprit encore que tous les ans, « de tous les pays de la Grèce, 
et aussi de la Phénicie, on importait en Egypte une grande 
quantité de jarres de vin » (4), et par conséquent c'est là 
qu'il s'est convaincu de l'absence de vignobles en Egypte (5). 

(0 H, 179- . 

(2) Il a omis notamment de citer le temple d'Aphrodite. On s'en est 
montré surpris parce qu'on « voit un écrivain naucratite le présenter 
comme existant dès la a3 e olympiade. » (Mallet, 1. L, p. iyo). Mais nulle 
part Hérodote n'a l'ait une énumération complète de monuments ; ici il a 
mentionné seulement les temples qui étaient la propriété d'un groupe par- 
ticulier de colons. 

(3) Il les déclare £7ia<pp6ôtToi (II, i35) — (4) III, 0. — (5)11, 77. Cf. Mallet, 
1. 1., p. 345 et n. 3. 



§ I. A L'OUEST DU NIL : 8. KERKASORE 41 

En définitive, on doit considérer comme certain qu'Hérodote, 
bien qu'il ne l'ait pas déclaré expressément, non-seulement 
a pris terre à Naucratis, mais encore y a fait un séjour d'une 
certaine durée. 

8. Kerkasore. 

Hérodote a mentionné trois fois « la ville de Kerkasore » 
en faisant remarquer à chaque fois que tout auprès le Nil 
se divisait en plusieurs branches (1), ou, ce qui revient 
au même, qu'elle était située à la pointe du Delta (2). Il ne 
nous en a rien dit d'autre ; car ajouter que les Ioniens, qui 
bornaient l'Egypte au Delta seul, faisaient de Kerkasore la der- 
nière localité de l'Egypte (3), ou que, en remontant de la mer 
à Memphis en dehors de l'époque de l'inondation, on passait 
régulièrement devant cette ville (4), c'est ne rien nous en 
apprendre de plus. Le premier de ces deux renseignements 
nous révèle simplement qu'il aurait pu connaître l'existence 
de Kerkasore d'après les seuls Ioniens, et le second que, 
pour s'être rendu de Naucratis à Memphis par les pyramides, 
il ne l'a pas alors rencontrée sur sa route. 

Mais remarquons qu'il a visité Sais et Buto dans le nord. 
Or ce n'est pas de Naucratis, à son arrivée en Egypte, qu'il 
s'y est rendu. En effet, outre qu'il a séjourné, comme on le 
verra plus loin, un temps assez considérable dans ces deux 
villes, dans la première surtout, il eût été plus expédient 
pour lui d'aller directement de Canope à Buto, pour joindre 
ensuite Naucratis par Sais, tandis qu'il a pris par Anthylla et 
la ville d'Archandros. Au reste si, comme il est probable, il 
a vu Busiris (5), un peu plus à Test, c'est vraisemblable- 
ment en visitant la même région, et alors il n'avait plus de 
raison de revenir à Naucratis pour se rendre à Memphis « par 
les pyramides ». Il résulte de ces considérations qu'il est 



(i) II, i5, i 7 . - (2) II, 97 . _ (3) II, i5. - (4) II, 97 . 

(5) Voir plus bas dans le présent chapitre les paragraphes qui concer- 
nent Sais, Buto et liusiris. 



42 CHAPITRE II. HÉRODOTE DANS LA RASSE EGYPTE 

allé d'abord de Ganope à Memphis par Naucratis, comme il 
appert déjà de l'itinéraire décrit par lui (1), et que, plus tard, 
partant du sud, il est descendu vers Sais. Par suite il a néces- 
sairement vu Kerkasore en passant. Mais il n'a fait que l'a- 
percevoir : comme il ne nous en a rien rapporté, sinon la 
situation géographique, comme elle ne joue aucun rôle dans 
toute son histoire, comme d'autre part la proximité soit d'Hé- 
liopolis (2), soit même de Memphis nous empêche de la con- 
sidérer comme une escale nécessaire ou même utile, nous 
n'avons aucune raison de croire qu'il s'y soit arrêté. 

9. Memphis. 

La réalité du séjour d'Hérodote à Memphis n'est ni discutée 
ni discutable. Nous avons sur ce point son témoignage expli- 
cite : dès le début du second livre il nous informe qu'il est 
entré en conversation avec les prêtres du dieu memphite 
Héphœstos, que leurs déclarations, confirmées par celles des 
prêtres d'Héliopolis et de Thèbes, l'ont fait pénétrera la fois 
dans le secret des « choses divines » et dans la connaissance 
des «choses humaines » relatives à l'Egypte (3). Des « choses 
divines » il ne veut divulguer que «les noms » (4), mais ce 
qu'il nous rapporte des autres nous permet de juger qu'en 
effet il s'est certainement et amplement renseigné à Mem- 
phis. 

D'abord sur la ville même. Elle se trouvait dans la partie 
« étroite » de l'Egypte, c'est-à-dire dans la partie de ce pays 
qui, entre Héliopolis et un point situé à quatre jours plus 
au sud (5), était délimitée par la chaîne arabique et la chaîne 
libyque (6). Une digue, dont l'établissement remontait à 
Menés, forçait le Nil à coulera l'est, et l'historien observe 
que de son temps, sous la domination des Perses, on prenait 

(i) II, 97. Voir plus haut, p. 8-9. - (2) Kerkasore était en face d'Hélio- 
polis; cf. Strabon, XVII, 1. 3o. 

(3) II, 2-3. — (4) Sur le sens et la portée de ce silence voir C. Sourdille, 
Hérodote et la religion de l'Egypte : comparaison des données.., p. 1-19 — 
(f>) II, 8. -(G) II,' 99. 



S i. à l'ouest du nil : 9. memphis 43 

de cette digue le plus grand soin, car, au cas où elle se se- 
rait rompue, Memphis courait le risque d'être submergée 
tout entière. Un lac alimenté par le fleuve couvrait l'ouest et 
le nord de la ville (1). Une garnison perse y occupait la cita- 
delle, appelée le « Mur blanc » (2). Le temple principal, 
« grand et tout à fait remarquable » (3), en était sans aucun 
doute le temple d'Héphasstos. Construit par Menés (4), il avait 
reçu de nombreux embellissements au cours des âges : Mœ- 
ris y avait ajouté les propylées du nord (5) ; Rhampsinite, 
ceux de Touest, précédés des statues de l'Eté et de l'Hiver (6); 
Asychis, ceux de l'est, de beaucoup les plus beaux et les plus 
considérables (7) ; Psammétichos, ceux du sud (8) ; devant 
la façade Sésostris avaitfait placer six statues le représentant 
ainsi que sa femme et ses enfants (9); en avant encore on 
voyait un énorme colosse couché, de soixante quinze pieds de 
long, qui avait été amené là par Amasis (10) ; enfin, vis-à-vis 
des propylées du sud, Psammétichos avait fait construire 
une « cour » pour le bœuf Apis : c'était un péristyle dont les 
piliers étaient des colosses hauts de douze coudées (11). A la 
connaissance d'Hérodote, Memphis possédait d'autres tem- 
ples ; il en cite un des Gabires(12), un autre « grand et re- 
marquable » d'Isis, élevé par Amasis (13) ; dans un quartier 
nommé le « camp des Tyriens », au sud du temple d'Héphass- 
tos, il a signalé un téménos, « beau et bien orné », consacré 
à Protée : on y voyait un temple d'une « Aphrodite étrangère » 
qu'il suppose être Hélène fille de Tyndare (14). Hérodote n'a 
pas entrepris une description méthodique et complète de la 



(i) Ibid. Le site de l'ancienne Memphis se trouve à la hauteur des pyra- 
mides de Saqqarah, à une vingtaine de kilomètres du Caire, à vingt minutes 
de marche dans l'ouest du village de Bédrécheïn, sur la rive gauche du 
Nil. 

(2) III, 91 ; cf. III, i3. — |3) II. 09. — (4) Ibid. — (5) II, ioi. — (6) II, 
121. — (7) II, i36. — (8) II, i53. — (9) II, 108, no. — (io) II, 176. —(n) II, 
i53. —(12) III, 3 7 . 

(i3) II, 176. L'historien parle (II, 122) d'un temple de Déméter (-Isis) 
situé à 20 stades, soit 3 kilomètres et demi de la ville ; il est peu probable 
qu'il faille voir là le temple d'Isis élevé par Amasis à Memphis même. — 

(i4) 11, 112. 



44 CHAPITRE II. HÉRODOTE DANS LA RASSE EGYPTE 

ville ; les détails qui précèdent ne nous sont pas donnés pour 
eux-mêmes, mais à propos de faits plus ou moins historiques ; 
aussi en est-ce le grand nombre, plutôt que les lacunes, qui 
doit être ici remarqué. 

A lire l'œuvre de l'historien (1), la somme des connaissances 
dont il fut redevable à son séjour à Memphis est considé- 
rable. Quand il déclare tenir du témoignage unanime des 
prêtres de Memphis, d'Héliopolis et de Thèbes qu'au 
temps de Menés l'Egypte, à l'exception de la Thébaïde, n'é- 
tait qu'un vaste marais, que les Egyptiens avaient été les 
premiers à définir l'année, à la distribuer en douze mois de 
trente jours avec adjonction de cinq jours épagomènes, à se 
servir des noms des dieux, à leur élever des autels, des sta- 
tues, des temples, à graver sur la pierre des figures d'êtres 
animés (2), il apparaît bien que c'est à Memphis qu'il reçut 
ces informations tout d'abord, et que ses entretiens avec 
les prêtres héliopolitains et thébains n'ont fait tout au plus 
que les confirmer (3). Nous ne pouvons au reste déterminer 
avec une précision absolue tout ce qu'il apprit de droite et de 
gauche à Memphis même. On voit bien qu'il y connut ce qui 
concerne le dieu Héphaestos (4), les Cabires (5), le dieu 
Apis (6), la fête célébrée en commémoration de la descente 



(i) C'est une question fort débattue de savoir si Hérodote a fait usage 
d'ouvrages grecs antérieurs et jusqu'à quel point il l'a fait (voir la longue 
note bibliographique dePANOFSKY, De historiae Herodoteae fontibus, p. 1-2). 
Ce n'est pas le lieu ici d'entrer dans cette discussion, qui exigerait un 
espace considérable. Hérodotk donne ses renseignements comme provenant 
de l'enquête qu'il a faite sur place, on les acceptera provisoirement pour tels; 
il n'est du reste pas douteux qu'un grand nombre d'entre eux ont eu cette 
origine, ou cette confirmation. 

(2) II, 4- — (3) Dans les articles consacrés plus loin à Héliopolis et à 
Thèbes on examinera ce qu'il a pu apprendre dans ces deux cités. 

(f\) Le nom d'Héphaestos revient quatorze fois dans le livre II, et une 
fois dans le livre III (3y). En ce qui concerne le dieu lui-même, Hérodote 
signale sa forme, semblable à celle des pataïques phéniciens (III, 37), il 
en connaît un oracle (le songe de Séthos, II, i40> et il assure que les 
Cabires étaient ses fils (III, 87). Sur ces données et leur valeur, voir 
C. Sourdille, Hérodote et la religion de l'Egypte : comparaison des don- 
nées..., p. 1 35 sqq. 

(5) III, 37. — (G) II, i53; III, 27, 28, 29, 33, 64, 



§ I. A L'OUEST DU NIL ! 9. MEMPHIS 45 

de Khampsinite aux enfers (i), car son ouvrage présente ces 
dieux et cette fête comme une fête et des dieux purement 
locaux (2); c'est là aussi qu'on le renseigna sur le niveau que 
devait atteindre l'inondation pour couvrir les terres subja- 
centes, car celui qu'il indique est le niveau normal pour 
Memphis (3); c'est vraisemblablement là, par suite, qu'il 
s'enquit du régime général du grand fleuve (4) ; enfin c'est 
encore là qu'il apprit le moyen par lequel on parait à la disette 
d'eau dans la traversée du désert arabique (5), puisque de 
Memphis étaient envoyées les jarres disposées à cet effet. 
Mais il y a sans doute d'autres renseignements d'ordre di- 
vers dont communication lui a été donnée au même lieu, 
sans que nous ayons quelque motif particulier de leur attri- 
buer cette origine. Du moins y apprit-il certainement la plus 
grande partie de ce qu'il a rapporté sur l'histoire de 
l'Egypte. Il est inutile d'énumérer ici tous les passages où il 
invoque à ce sujet le témoignage des prêtres memphites : il 
suffît de remarquer que toute la longue histoire qui va de 
Menés à l'introduction des Grecs dans la vallée du Nil, sous 
le règne de Psammétichos (6), repose à peu près exclusi- 
vement sur les récits de ces informateurs (7). 

(i) II, 122. — (2) Il ne signale nulle part ailleurs les cultes d'Héphaestos, 
des Cabires et d'Apis. 

(3) II, i3. Le niveau moyen de l'inondation est naturellement différent 
suivant les endroits; cf. Wiedemann, Herodots zweites Buch, p. 78. L'ori- 
gine memphite de cette donnée est rendue encore plus vraisemblable par 
ce fait qu'HÉRODOTE déclare tenir des prêtres memphites le renseignement 
suivant : au temps du roi Phéron, « le Nil, ayant crû de dix-huit coudées, 
submergea les campagnes » (II, m). 

(4) II, 19. On a établi au chapitre précédent qu'HÉRODOTE est arrivé en 
Egypte pendant la période de l'inondation, et qu'il en est parti au moment 
où le Nil rentrait dans son lit ; il n'a donc connu directement qu'une partie 
du régime du fleuve. 

(5) Hérodote (III, 6) rapporte que toutes les jarres dans lesquelles on 
importait (de Grèce et de Phénicie) du vin en Egypte devaient être, une 
fois vides, transportées à Memphis; de là on les envoyait pleines d'eau 
dans les lieux arides de la Syrie. — (0) II, 99-142. A partir de la Dodé- 
carchie, Hérodote indique nettement (ch. 1/17) que ses sources sont diffé- 
rentes, et de fait l'autorité des prêtres memphites n'est plus invoquée. 

(7) A peu près, car notamment la plus grande partie de l'histoire de 
Mykérinos semble originaire de Sais et de Buto (II, 129-133). 



46 CHAPITRE II. HÉRODOTE DANS LA RASSE EGYPTE 

Hérodote ne s'est pas contenté de visiter la ville. Il a tenu 
à se documenter avec soin sur ses environs. Il s'est, comme 
de juste, rendu aux pyramides; il a, chemin faisant, admiré 
la chaussée par laquelle on avait amené les matériaux à pied 
d'œuvre et il en a noté les dimensions (1). Il a parlé assez lon- 
guement de la grande pyramide ou pyramide de Chéops (2) ; il 
a mentionné les trois petites situées en avant (3), dont l'une, 
celle du milieu, aurait été construite par la fille du même 
pharaon (4); il a décrit la pyramide de Ghéphren (5) et celle 
de Mykérinos (6). Il n'a pas parlé du grand sphinx; mais on 
a tout lieu de croire que ce monument était alors ensablé, 
comme il l'avait été souvent dans les temps antérieurs et 
comme il l'a été encore depuis. L'historien a du moins remar- 
qué que le plateau des pyramides a cent pieds de haut (7), 
qu'à partir de là en allant vers le sud la chaîne libyque est 
sablonneuse, qu'on y voit des coquillages, — en réalité des 
nummulites, — et des efïlorescences de sel qui corrodent les 
pyramides (8). De l'autre côté du Nil, à l'est, dans la chaîne 
arabique, se voyaient, — comme elles se voient encore, — 
les carrières de calcaire d'où l'on avait extrait des pierres 
pour la construction de ces immenses édifices, et qui n'a- 
vaient cessé d'être exploitées : l'historien les a mentionnées 
à plusieurs reprises (9). 

Ainsi les données d'Hérodote sur la ville de Memphis, son 
site, ses monuments, ses dieux, son histoire, ses environs 
sont d'une extrême richesse. Sur aucune autre localité, à 
l'exception de Sais, il ne nous a fourni à beaucoup près 
des détails aussi variés, dans aucune il n'a recueilli des 
informations aussi nombreuses : lors de son voyage en 
Egypte, c'est sûrement dans la capitale qu'il a fait le plus 
long séjour. 



(I) 


II, 


124. ~(2)II, 


124- 


125. 


(3) 


A l'est de la grande 


pyramide. 


(4) 


H, 


126. 






(5) 
(9) 


II, 
II. 


127. — (G) II, 
8, i58, 175. 


i34. 


- (7) IL 1 



127. — (8) II, 12. 



§ II. ENTRE CANOPE ET SEBENNYTOS ! 10. ATARBECHIS 47 

§ II. Villes situées entre la branche canopique et 

LA BRANCHE SEBENNYTIQUE. 

10. Atarbéchis. 

Atarbéchis, nous apprend Hérodote, se trouvait dans le 
Delta, dans l'île Prosopitis, qui avait neufschènes de tour (1) 
et formait à elle seule un nome (2). Nous savons d 1 autre 
part que ce nome occupait la partie méridionale de Fespace 
compris entre la branche canopique et la branche sébenny- 
tique (3); mais le site exact d' Atarbéchis est inconnu (4). 

Les autres informations que l'historien a recueillies sur 
cette cité tiennent dans les lignes suivantes : « La ville d'où 
partent les bateaux destinés à enlever les os des bœufs [dans 
toute l'Egypte] a pour nom Atarbéchis; il s'y trouve un tem- 
ple d'Aphrodite fort vénéré. Il sort de cette localité beau- 
coup de gens qui se rendent de ville en ville, déterrent les 
os des bœufs, les emportent et vont les enterrer tous dans 
un même endroit. Ils enterrent de la même manière que les 
bœufs le reste du bétail qui vient à mourir » (5). 

En réalité, il n'est pas exact que tous les bœufs et le reste 



(i) II, 4i. — (2) II, i65. 

(3) Voir J. de Rouge, Géographie anc. de la Basse Egypte, p. 17 
sqq.; Brugsch, Die Aegyptologie, p, 448; cf. Wiedemann, Herodots 
ziveites Buch,\>. iq4- 

(4) Voir Wiedemann, 1. 1., p. 194-195. M. Wiedemann rejette avec Brugsch 
l'étymologie Hâthor-baki, « ville d'Hâthor » comme phonétiquement et 
grammaticalement impossible, mais il voit dans la première partie du 
mot Atarbéchis le nom d'Hâthor (1. 1., p. ig5), tandis que M. Maspero pro- 
pose Hat-hor-baki, « château d'Horus l'épervier » (Histoire ancienne, III, 
p. 792, note 3), et M. Pietschmann (s. v. dans la Real Encyclopâdie de 
Pauly-Wissowa), Hâthor bkt avec le sens de « Hâthor de l'olivier ». Quoi 
qu'il en soit, la mention dans cette ville d'un temple célèbre d'Aphrodite 
(Hâthor) a fait croire (Robiou, Mélanges d'archéol. égypt. et assyr., III 
[1876], p. iid) qu'Atarbéchis ne fut autre que r'A^poStrrççTioXcç signalée par 
Strabon (XVII, 1. 20) dans le nome prosopite; une ville de ce nom, sans 
doute la même, aurait été, d'après Etienne de Byzance, située près d'Athri- 
bis. Je pense qu'HÉRODOTE a emprunté la partie méridionale de la branche 
sébennytique pour se rendre dans le nord, et qu'Atarbéchis s'est trouvée 
sur sa route dans le nome prosopite, en amont d'Athribis. — (5) II, [\i. 



48 CHAPITRE II. — HÉRODOTE DANS LA RASSE EGYPTE 

du bétail aient reçu une sépulture commune, car on en a 
retrouvé des ossements de toute époque dans de nom- 
breuses régions de l'Egypte (1) ; toutefois on peut croire que 
les gens d'Atarbéchis se livraient à leur industrie spéciale 
pour le moins dans les nomes limitrophes. Ce n'est donc pas 
nécessairement dans Atarbéchis qu'Hérodote a obtenu cette 
information. 

Mais il y a signalé un temple d'Aphrodite particulièrement 
vénéré. Sans doute cette donnée n'indique pas par elle-même 
que l'historien l'ait vu de ses yeux, et même la mention de 
la sainteté reconnue de ce temple laisse supposer que la 
réputation s'en était répandue au loin. Toutefois il importe 
de remarquer qu'en nul autre endroit notre auteur n'a cité 
un monument dédié en Egypte à la même déesse; or, dis- 
courant sur le sanctuaire de « l'Aphrodite étrangère » de Mem- 
phis, il déclare que de tous les temples égyptiens d* Aphrodite 
aucun ne lui est dédié sous ce nom « d'étrangère » (2). 
Gomme, suivant toute vraisemblance, il ne fait allusion ici 
qu'à ceux dont il s'est enquis, et comme il ne s'est enquis 
que de ceux qu'il a eu l'occasion de voir, il a dû voir tout au 
moins le seul dont il nous ait entretenus, et qui était parti- 
culièrement en honneur, celui de la ville d'Atarbéchis. 

De cette cité il ne nous a rien appris d'autre. Il apparaît 
par là qu'il n'en a pas fait un but de voyage, et que c'est 
en passant, en allant visiter les villes situées plus au nord, 
qu'il a pu s'y arrêter. 

11. Sais. 

Sais, — dont les énormes murailles s'aperçoivent encore 
en partie aujourd'hui près de Sa el-hagar, à un kilomètre à 
l'est de la branche occidentale du Nil (branche de Rosette), — 
était la capitale d'un nome (3). Hérodote affirme y avoir 



(i) Voir Wiedemann, 1. 1., p. i q3 . 
(2) II, ii2. — (3) II, i05. 



§ II. ENTRE CANOPE ET SEBENNYTOS : 11. SAIS 49 

séjourné (l) : on peut, semble-t-il, déterminer approximati- 
inativement l'importance de ce séjour. 

Ce qui à Sais frappa surtout sa vue c'en fut le temple, dont 
faisait sans doute partie le palais du roi (2). Ce temple était 
consacré à la déesse Athèna (3). Il était précédé de « pro- 
pylées admirables » qu'avait élevés Amasis, et qui surpas- 
saient de beaucoup tous les ouvrages analogues par leur 
hauteur, leur étendue, la qualité et la grosseur des maté- 
riaux employés. Auprès (4) se voyaient des « statues colos- 
sales », des « androsphinx énormes » (5), et un colosse de 
soixante-quinze pieds de haut couché sur le sol (6). Mais ce 
qui jeta l'historien dans l'admiration la plus profonde, ce fut, 
gisant à l'entrée du lieu saint, une chapelle formée d'un seul 
bloc de pierre, que deux mille bateliers avaient mis trois 
ans à transporter d'Éléphantine ; il en a indiqué toutes les 
dimensions, intérieures et extérieures, avec une précision 
telle qu'on en a pu évaluer le poids : cette chapelle mono- 
lithe devait peser 476,076 kilogrammes (7). Amasis, effrayé 
par un présage, aurait renoncé à la faire pousser plus 
avant (8). 



(i) Voir notamment II, i3o, i3i, 170, 175. 

(2) Hérodote nous apprend que Gambyse, « arrivé au palais d'Amasis », 
ordonna qu'on violât son tombeau (III, 16, où Hérodote appelle ofocia ce 
palais qu'il nomme ailleurs fiaaiXrjia [II, i3o, i63, 169]; mais, comme le 
remarque Stein, les deux mots ont chez notre auteur un sens identique ; 
cf. I, 35, 98; III, i4o) ; or l'historien décrit ce tombeau comme situé « dans la 
cour du temple » (II, 169). Voir à ce sujet, Stein, ad Herod,, III, 16. !\. Au 
reste la génisse de bois qui se trouvait « dans une salle richement ornée 
du palais » (II, i3o), et qu'on exposait une fois par an hors de cette salle 
lors de la fête d'un dieu au nom ineffable (Osiris mort) (II, i32), faisait 
sûrement partie du matériel du temple. Voir G. Sourdille, Hérodote et 
la religion de l'Egypte : comparaison des données..., p. 95-96. 

(3) II, 28, 59, 169, 170, 175. — (4) Hérodote n'indique pas la place de 
ces statues ni de ces sphinx ; mais les statues colossales flanquaient sûre- 
ment, suivant l'usage, le pylône (propylées) d'entrée, au devant duquel les 
sphinx dessinaient une avenue. — (5) II, 175. — (6)11, 176. 

(7) Gette évaluation se trouve dans la Description de V Egypte, Anli~ 
qui tés .'Descriptions, II (in-folio), ch. 25, p. 10. Le bloc non excavé aurait 
pesé 914. 832 kilogrammes (ibid). Malgré leur précision apparente, ces 
chiffres ne sont qu'approximatifs, car ils dépendent de la valeur attribuée 
par les auteurs du calcul aux mesures d'HÉRODOTE. — (8) II, 175. 

C. SOURDILLE. 4 



50 CHAPITRE TT. HERODOTE DANS LA BASSE EGYPTE 

Une fois franchis les propylées, — c'est-à-dire le premier 
pylône, — Hérodote se trouva dans « la cour », en d'autres 
termes dans l'espace qui s'étendait entre le mur d'enceinte 
et les bâtiments constituant le temple proprement dit. On 
lui fît remarquer certaines parties réparées par Amasis ; ce 
pharaon avait fait venir pour cette fin d'énormes pierres, les 
unes des carrières voisines de Memphis, les autres, les plus 
considérables, d'Eléphantine, à vingt jours de Sais (1). Dans 
la cour le voyageur grec aperçut des obélisques, un lac cir- 
culaire grand comme celui de Délos (2), surtout des tom- 
beaux. Là en effet reposaient tous les rois originaires du 
nome saïte. Le tombeau d'Apriès se voyait à gauche en 
entrant. Le plus éloigné du temple était celui d'Amasis : il 
était constitué par une salle hypostyle dont les colonnes de 
pierre avaient des chapiteaux à feuilles de palmier; à l'in- 
térieur, une sorte de petite chambre, avec une porte à cha- 
que extrémité, renfermait le cercueil (3). Enfin, derrière le 
sanctuaire, tout le long duquel il s'adossait, se trouvait le 
tombeau d'un dieu dont Hérodote se fait scrupule de dire 
ici le nom, mais que nous savons avoir été Osiris (4). 

Pénétrant alors dans une certaine partie du temple, celle 
qu'il appelle « le palais royal » (5), il y admira, exposée à la 
vue de tout le monde dans une salle richement ornée (6), 
une génisse de bois. Elle avait la taille d'une grande génisse 
vivante, figurée non pas debout, mais sur les genoux, et 
était couverte dune housse de pourpre qui ne laissait 
paraître que la tête et le cou, plaqués d'un or très épais; 
entre les cornes brillait un cercle d'or imitant le soleil (7). 
Devant elle, le jour brûlaient des parfums, et toute la nuit 
veillait une lampe. Dans une pièce attenante se dressaient 
une vingtaine de colosses en bois représentant des femmes 
nues. On avait raconté à notre auteur que la génisse était un 
coffre où reposait la fille de Mykérinos, et que les statues de 



(i) II, 178. — (2) II, 170. — (3) II, iGu* — (4) H, 170. — (5) Voir ci-dessus, 
p. 49 et note 2. — (6) II, i3o. — (7) II, i32. 



$ II. ENTRE CANOPE ET SEBENNYTOS ! 11. SAIS 51 

femmes figuraient les concubines du même pharaon : 
si celles-ci n'avaient pas de mains, c'est qu'on les leur avait 
coupées pour les punir d'avoir livré la jeune fille à son père. 
Mais l'historien traite ce dernier trait de niaiserie, car il avait 
vu les mains tombées de vétusté aux pieds de ces statues (1). 
Il ne parait pas avoir pénétré dans quelque autre partie du 
temple. 

Est-ce dans ce même édifice que Ton consultait l'oracle 
d'Athèna (2)? Hérodote ne l'indique pas. 11 est du moins cer- 
tain que les Égyptiens affluaient en grand nombre aux fêtes 
solennelles de la déesse. Ces fêtes ne le cédaient en impor- 
tance qu'à celles d'Artémis et d'Isis (3). Dans la nuit du sacri- 
fice, tous les habitants de Sais, pour une raison tenue secrète, 
allumaient en plein air des lampes autour de leurs maisons, et 
l'historien de décrire curieusement ces lampes : c'étaient 
de petits vases, on y versait de l'huile mélangée de sel, la 
mèche y flottait, et brûlait toute la nuit. Dans toute l'Egypte, 
au même moment, avait lieu une illumination semblable : 
c'était la fête « des lampes allumées » (4). Une fois par an 
aussi, lors du deuil mené en l'honneur du dieu dont Héro- 
dote se refuse à dire le nom, on exposait à la lumière du 
soleil la génisse de bois où reposait la fille de Mykérinos (5). 
Enfin sur le lac du temple, la nuit, on représentait les souf- 
frances du même dieu. Notre auteur affirme qu'il en connaît 
le détail, mais qu'il ne peut le révéler : cette représentation 
faisait partie des « mystères » égyptiens (6). 

Ce qu'il apprit à Sais est réparti dans un nombre considé- 
rable de données. Tout ce qu'il a signalé du temple et de 

(i) II, i3o-i3i. — (2) II, 83. — (3) II, 5 9 . — (4) II, 62. — (5) II, i3a. 

(0) II, 170. Il semble bien que ces diverses cérémonies s'accomplissaient 
à l'occasion de la même fête, celle de la mort d'Osiris au mois de Khoïak. 
Dans l'un des jours de cette fête tombait celle de Nit (Athèna) (le 2G du même 
mois, d'après le calendrier d'Esneh). Voir à ce sujet G. Sourdille, Héro- 
dote et la religion de l'Egypte : comparaison des données..., p. 85-87, q5- 
96, 182. Le mois de Khoïak correspond à peu près au mois de novembre; 
or on démontrera dans le dernier chapitre du présent ouvrage (Conclu- 
sions : brièveté du voyagé) qu'HÉRODOTE s'est trouvé à Sais justement à cette 
époque de l'année. 



52 CHAPITRE II. — HÉRODOTE DANS LA RASSE EGYPTE 

ses cérémonies témoigne qu'il s'y est renseigné avidement 
sur les choses religieuses : notamment c'est à propos des 
« mystères » célébrés dans l'enceinte sacrée qu'il fut instruit 
de la partie essentielle de la légende osirienne, c'est-à-dire 
de ce qu'il a su de plus intime dans la mythologie des Égyp- 
tiens (1), et il est fort probable que ses informateurs ne s'en 
tinrent pas en cette matière à cette seule communication. C'est 
à propos des sévices exercés par Gambyse, dans la même 
ville, sur la momie d'Amasis qu'il rapporte la raison de la 
momification, à savoir la volonté des Egyptiens de soustraire 
les corps aux atteintes des vers (2); et sans doute c'est là 
encore, à cette occasion, qu'il enquêta sur les divers procé- 
dés d'embaumement dont il nous a entretenus (3). On ne 
saurait prouver qu'il ait formé ou reçu à Sais la théorie en 
vertu de laquelle la Grèce aurait dû à l'Egypte la plupart de 
ses institutions; tout au moins sa conviction s'y est-elle for- 
tifiée, s'il y apprit, comme il semble, le séjour de Solon à 
la cour d'Amasis (4) et l'emprunt fait par le premier au second 
de la loi obligeant les citoyens, sous peine de mort, à décla- 
rer tous les ans leurs moyens d'existence (5). Il est possible 
qu'il ait également puisé là un certain nombre de renseigne- 
ments sur la géographie physique et politique du pays. En 
effet, assure-t-il, le'trésorier du temple d'Athèna est le seul 
homme qui se soit vanté devant lui en Egypte de connaître 
les sources du Nil (6); en outre la manière dont il introduit 



(i) Voir C. Sourdille, 1. 1., p. G9-70 et p. 391, — (2) III, 16. — (3) II, 86- 
89. - (4) I, 3o. 

(5) II, 177. Le fait rapporté est du reste inexact. Gutsghmid, De rerum 
Aegyptiacarum scriptoribus Graecis ante Alexandrum magnum, dans le 
Philologus, X (i855), p. 638: « Vti uerum esse potest quod I, 3o narrât 
Solonem ad Amasim, Aegyptiorum regem, sese contulisse, ita cum aliis de 
causis, tum propter temporum rationem id maxime a uero abhorret quod 
eundem Solonem tov àpycaç vofxov Aegyptio i 11 i Amasi debere putat (II, 177); 
nam Solo Athenis leges tulit anno 5g4 a. C. et Amasis anno demum 670 
regnare coepit. » 

(6) II, 28. M. Wiedemann [Herodots zweites Bach, p. 96) estime qu'HÉ- 
rodote a puisé à Sais ses informations sur les diverses branches du Nil 
(II, 17). Je ne crois pas qu'on puisse être aussi affirmatif. Hérodote a nommé 
sept bouches du fleuve; mais il en omet une bien connue, la tanite, et en 



§ II. ENTRE CANOPE ET SEBENNYTOS : 11. SAIS 53 

dans son récit la division des Egyptiens en castes et la liste 
des nomes fournissant des guerriers, — à propos de la lutte 
d'Apriès et d'Amasis (1), — nous porte à considérer ces infor- 
mations comme originaires de Sais. En tout cas c'est indu- 
bitablement dans cette ville qu'il se fit raconter pour la plus 
grande partie Fhistoire de ces pharaons dont il aperçut les 
tombeaux dans l'enceinte du temple ; et ce n'est pas peu dire, 
car à partir de l'avènement de Psammétichos son récit prend 
une ampleur toute particulière; sur Amasis surtout, le der- 
nier et le plus « philhellène » des grands rois saïtes, il est 
intarissable (2). 

En somme Hérodote a remarqué à Sais le grand temple 
d'Athèna et le palais royal compris dans la même enceinte; 



introduit une autre, la saïte,qui n'a pu exister, Sais ne se trouvant qu'à un 
kilomètre de la bouche canopique. Qu'a-t-il entendu par la bouche saïte ? 
Strabon (XVII, i. 20) rapporte que ce nom était justement donné par quel- 
ques-uns (ttvéç) à la bouche tanite ; aussi quelques commentateurs, notam- 
ment Brugsch, dans Stein (ad /oc), pensent-ils qu'il y avait dans l'est 
une seconde ville appelée Sais. M. Wiedemann répond avec raison que les 
traditions monumentales s'opposent à cette hypothèse. Au reste il appa- 
raît bien que la donnée de Strabon se réfère à celle d'HÉRODOTE; c'est pour- 
quoi Gutschmid a tort de vouloir lire dans Strabon aroua Savmxov, leçon 
exclue en outre par ce fait que ce dernier ne connaît que Tàvtç(et Tavmxov 
<7~6\l<x) (XVII, 1. 20, 4i ; cf. 18, 20, etc.). L'opinion de M. Wiedemann est 
la suivante : « Lorsque Hérodote réunit ses informations à Sais, on lui 
désigna le bras du Nil qui coulait juste devant comme ayant une impor- 
tance particulière ». Cette explication ne semble pas admissible. Héro- 
dote a bien connu la branche canopique, dont il a parlé à plusieurs re- 
prises (II, i7 ; u3, 179); d'autre part il a fait un long séjour à Sais, et 
même les renseignements qu'il y obtint présentent une précision tout à 
fait remarquable : est-il possible qu'il ait ignoré le nom de la branche du 
fleuve qui coulait presque sous les murs de la ville '? bien plus, est-il pos- 
sible qu'il ait cru voir près de Sais un bras qu'il déclare au même endroit 
dérivé de la branche sébennytique ? Le texte de Strabon attestant la leçon 
a-ô\i.y. EocïTtxdv dans le passage en question d'HÉRODOTE, je pense que les 
informateurs de notre historien ont prononcé devant lui Savtttxbv ard^a, du 
nom de Tanis, en égyptien « Zân », dans la Bible «San », en assyrien 
u Sana », aujourd'hui « San el Hagar », mais que, n'ayant pas reconnu là 
le nom de la ville de Tanis (TavÎTYjç vo[/.6ç, II, 166), il a été trompé par la res- 
semblance des mots EavtTixov et SatTixdv. Pour faire cette confusion il suf- 
fisait qu'il connût le nom de Sais ; rien n'indique qu'il ait reçu cette infor- 
mation dans cette ville même. 

(1) II, i63-i68 — (2) I, 3o, 77; II, 43, i54, 162-163, 169, 172-177; III, 1, 
2, 4, 10, 16, (4o-47)> (!25). 



54 CHAPITRE II. — HKRODOTE DANS LA BASSE EGYPTE 

s'il n'en a pas signalé d'autres monuments, il a du moins 
décrit ceux-là avec un luxe de détails vraiment extraordinaire. 
Il a raconté plusieurs traits des cérémonies qui y étaient célé- 
brées ; à propos de l'une d'elles il a noté tel rite, celui des 
lampes allumées, avec la minutie d'un témoin très intéressé. 
A Memphis sa vue a embrassé plus de choses, à Sais elle a 
été plus précise. De même pour les nombreux renseigne- 
ments qu'il obtint dans l'une et l'autre ville sur l'histoire, 
la géographie, la religion : à Memphis ils se rapportèrent à 
des siècles plus nombreux, à des sujets plus divers; à Sais 
ils furent plus circonstanciés, et notamment pour l'histoire 
plus suivis, pour la religion plus intimes. C'est à Memphis 
et à Sais qu'Hérodote a séjourné le plus longtemps et avec le 
plus de profit. 

12. Siuph. 

« Apriès étant mort de la sorte, Amasis,qui était du nome 
saïte et de la ville appelée Siuph, monta sur le trône » (1). 
C'est, comme on le voit, tout accessoirement, qu'Hérodote a 
cité cette ville, dont aucune autre mention n'est faite dans 
son ouvrage. Il n'y a aucune raison de croire qu'il s'y soit 
rendu ; c'est bien plutôt là où il apprit l'histoire d'Amasis, 
c'est-à-dire à Sais, qu'il en a connu le nom. 

13-14. Buto et Chemmis. 

Buto, étvmologiquement « la maison de [la déesse] Uto », 
était, dit Hérodote, « une grande ville située près de la 
bouche sébennytique du Nil » (2). La place s'en trouve vrai- 
semblablement près du village moderne d'Ebtou, à mi-dis- 



(i) II, 172. « Siuph est cherchée près de El Saffeh, localité située au-des- 
sous de Sais, au bord et à l'est de la branche de Rosette ; mais il n'y a 
en faveur de cette hypothèse que la ressemblance des noms » (Wiedemann, 
1. 1., i>. . r K,3).- (2) II, i55. 



§ II. ENTRE CA>OPE ET SEBENNYTOS I 13-14. BUTO. CHEMMIS 55 

tance environ entre Sais au sud et le lac de Bourlos au 
nord (1). L'historien déclare l'avoir visitée (2). 

On y transportait, pour les y ensevelir, les musaraignes et 
les éperviers (3). Mais ce n'est sans doute pas pour le cons- 
tater qu'Hérodote s'y est rendu. Il semble y avoir été attiré 
surtout par la renommée de l'oracle de Léto, qui « méritait 
qu'on en parlât souvent » (4), et dont il a en effet souvent 
parlé. C'était de tous les oracles de l'Egypte celui qu'on tenait 
le plus en honneur » (5), c'était, « pour les Egyptiens, le 
plus véridique » (6), enfin c'était par excellence « l'oracle de 
l'Egypte » (7). Et notre auteur cite un certain nombre de 
réponses attribuées à cet oracle : la déesse avait fait savoir 
à Phéron par quel singulier moyen il recouvrerait la vue (8); 
à Mykérinos, qu'il n'avait plus que six années à vivre, pour 
avoir abrégé la durée des malheurs des Egyptiens (9); à 
Psammétichos, qu'il serait vengé par des hommes d'airain 
surgissant de la mer (10); à Gambyse, qu'il mourrait dans 
Agbatane (de Syrie) (11). 

Du temple lui-même Hérodote a fait la description sui- 
vante. « Le sanctuaire de Léto dans lequel se trouve l'oracle 
est grand ; il a des propylées de dix brasses de hauteur. 
De tout ce qui me fut visible voici ce qui m'a causé la plus 
grande surprise : il y a dans cette enceinte de Léto une cha- 

|i) La détermination de l'emplacement de Buto a donné lieu à des dis- 
cussions qu'on trouvera résumées, pour la période antérieure à 1891, dans 
J. de Rougé, Géographie anc. de la Basse Egypte, p. 33-38, 123-128. 
La situation de Buto dans la partie nord-ouest du Delta est indiquée par 
un décret de Ptolémée Lagos daté du règne d'Alexandre II, que Brugsch a 
étudié dans la Zeitschrift fur àgypt. Sprache, 1871, p. 1 sqq. La dési- 
gnation du village moderne d'Ebtou (Ibtu), — dont le nom rappellerait 
celui de Buto, — déjà proposée par Rochemonteix {Journal Asiatique, X, 
p. i5o; cf. G. Foucard, dans la Revue archéologique, 4 e série, VI, 1905, 
p. 382), a été rendue vraisemblable par les recherches de M. Fl. Pétrie 
(Ehnasya, 1904- ip,o5, chap. X : The site of Buto, p. 36-38 [26 e mémoire 
de VEgypt Exploration Eund]). Une complète certitude à ce sujet n'est 
pas possible à cause du peu de résultats des fouilles pratiquées en cet 
endroit. M. Sethe, s. v. Buto 2, dans la Real Encyclopàdie de Pauly-Wis- 
sowa, se contente de déclarer que « le site de la ville est inconnu ». 

(2) II, i55 ; cf. i56. - (3) II, 67. — (4) II, i55. — (5) II, 83. — (6) II, i5 2 . 
.- Il, i55. — (8) II, m. — (9) II, i33. —(10) II, i5 2 . — (11) 111,64. 



56 CHAPITRE II. HÉRODOTE DANS LA RASSE EGYPTE 

pelle (naos) faite d'une seule pierre pour la hauteur et la lar- 
geur; toutes les faces en ont cette hauteur et cette largeur, 
qui sont chacune de quarante coudées; le toit est constitué 
par une autre pierre, dont la corniche fait saillie de quatre 
coudées. De tout ce qui me fut visible dans le voisinage du 
temple, c'est cette chapelle que j'ai le plus admirée » (1). 
A Buto, en l'honneur de Léto, se célébrait une grande pané- 
gyrie, la cinquième en importance de toutes les fêtes égyp- 
tiennes (2); on se contentait d'y offrir des sacrifices (3). 

La cité possédait aussi un temple d'Apollon et d'Arté- 
mis (4). Mais il en était un autre d'Apollon plus considé- 
rable dans l'île de Ghemmis. L'île de Chemmis (5) est « la 
seconde des choses les plus étonnantes » qui ont frappé 
l'historien « dans le voisinage du sanctuaire de Léto » (6). 
Car c'est « près du temple » de la déesse (7) qu'elle se trou- 
vait, « dans un lac profond et spacieux », celui que Strabon 
a précisément appelé le lac de Buto (8). Les Egyptiens pré- 
tendaient, d'après Hérodote, — Hécatée l'avait déjà dit (9), — 
qu'elle était flottante, ce qui surprit fort notre auteur, car il 
ne la vit ni flotter ni remuer, et du reste il était fort scep- 
tique sur la réalité de ce genre d'îles. Quoi qu'il en soit, il 
y poussait de nombreux palmiers et autres arbres tant frui- 
tiers que stériles, et il s'y trouvait un vaste temple d'Apollon 
avec trois autels (10). 

(i) II, i55-i56. Les proportions indiquées par Hérodote ne sont pas 
usuelles. Pourtant un naos du temps d'Amasis trouvé près de Tmaï 
(Thmouis), non loin du site de l'aDcienne Mendès, a 7 mètres de hauteur. 
Cf. Wiedemann, Herodots zweites Bach, p. 555. 

(2) II, 5 9 . — (3) II, 63. — (4) II, i55. 

(5) Les textes égyptiens ne connaissent pas l'île de Chemmis, mais 
des Khobiou, « marais », situés au nord du Delta. Cf. Brugsch, Dictionn. 
géograph., p. 568 sqq.; J. de Rouge, Géographie anc. de la Basse Egypte, 
p. 33. 

(6) II, i56 : uepi touto xb îpdv. — (7) Ibid. : rcapà xb ev Bouxoi îp6v. — 

(8) Strabon, XVII, 1. 18. 

(9) Hécatée de Milet, fragm. 284, dans Muller-Didot, Fragmenta his- 
torié, graec., I, p. 20. 

(10) II, i56. L'historien cite un vofxbç Xs^mqç (II, i65), dontpar conséquent 
Chemmis semblerait avoir été la capitale. Chemmis étant une petite île 
située prèsjdu temple de Léto à Buto (II, i55), il paraît surprenant qu'elle 



§ II. ENTRE CANOPE ET SKBENNYTOS : 13-14. BUTO. GHEMMIS 57 

Ce triple culte de Léto, d'Apollon et d'Artémis à Buto et à 
Ghemmis avait sa raison dans le fait suivant. « Léto, l'une 
des huit plus anciennes divinités, habitait, rapporte Hérodo- 
te, dans la ville de Buto où est l'oracle. Ayant reçu d'Isis 
Apollon en dépôt, elle le sauva en le cachant dans l'île dite 
aujourd'hui flottante lorsque Typhon survint, qui faisait par- 
tout des recherches pour trouver le fils d'Osiris. On raconte 
qu'Apollon et Artémis sont les enfants de Dionysos et d'Isis, 
et que Léto les éleva et leur procura le salut ». Cette légende 
expliquait aux Egyptiens pourquoi l'île était devenue flottan- 
te (1) : sans doute sa mobilité l'avait fait échapper aux recher- 
ches furieuses de Typhon. 

Les données qui précèdent sont assez nombreuses et pré- 
cises. Elles se rapportent d'abord à la description même des 
lieux, notamment du temple de Léto. Elles ont trait aussi à 
l'histoire. Il est vrai qu'elles n'y ont trait qu'à propos d'ora- 
cles, mais elles suffisent à nous montrer que les traditions 
de Buto ont joué un rôle important dans les récits de notre 
auteur, et qu'il a puisé là peut-être plus qu'il n'apparaît à 
première vue. Enfin certaines de ces données intéressent la 
religion. Ce qu'Hérodote a le mieux connu de la mythologie 
égyptienne, ou plutôt le seul mythe à peu près égyptien qu'il 
ait connu, est celui d'Osiris; si c'est à Sais qu'il a vraisem- 
blablement entendu parler avec quelque détail de la mort du 

ait donné son nom, plutôt que Buto, au nome tout entier. Parmi les com- 
mentateurs et géographes, les uns considèrent ce nome comme étant celui 
de Chemmis en Thébaïde (II, 91) ; les autres, notant que ce nome est men- 
tionné par Hérodote entre celui de Sais et celui de Paprémis, pensent 
qu'il appartient nécessairement au Delta. Cf. Wiedemann, Herodots zweites 
Bach, p. 674. On ne saurait pour le moment se prononcer avec assurance. 
L'ordre dans lequel l'énumération est faite n'a rien de rigoureux, et l'on 
admettrait sans invraisemblance que le nome chemmite de la Thébaïde 
représente à lui seul les Hermotybies de la Haute Egypte, comme le nome 
thébain représente à lui seul les Calasiries de la même région (II, 166). 
Pourtant j'incline à penser qu'il s'agit ici d'un nome du Delta ; il y a lieu 
en effet de remarquer que notre auteur, en parlant de la Chemmisdu sud, 
a pris soin de l'appeler Chemmis de la Thébaïde, et qu'une telle précision 
manque ici quand la situation des autres nomes énumérés, — tous du 
Delta, — l'aurait rendueparticulièrement nécessaire, 
(ij II, i56. 



58 CHAPITRE II. — HÉRODOTE DANS LA RASSE EGYPTE 

dieu, c'est probablement à Buto qu'il a été plus particulière- 
ment informé du reste de la légende. Il y a donc lieu de 
penser que sa présence y fût d'une certaine durée : ce n'est 
guère qu'à Memphis et à Sais qu'il paraît avoir séjourné plus 
longtemps. 

15. La Vigie de Persée. 

Hérodote rapporte que « les Ioniens n'attribuaient le nom 
d'Egypte qu'au seul Delta, depuis le lieu appelé la Vigie de 
Persée jusqu'aux Tarichées de Péluse » (1). Strabon a men- 
tionné aussi la Vigie de Persée et de plus en a indiqué le 
site : « Après la bouche bolbitine s'étend une longue pointe 
sablonneuse et basse, appelée Agnou Kéras; viennent 
ensuite la Vigie de Persée et le Mur des Milésiens » (2). La 
bouche bolbitine, aujourd'hui bouche de Rosette, n'était que 
la seconde du Nil à l'ouest, la première étant la canopique. 
Gomme il ressort du texte d'Hérodote que les Ioniens enten- 
daient par Egypte tout le Delta, c'est-à-dire tout l'espace 
compris entre la branche canopique et la branche pélusienne^ 
l'opinion générale est que la Vigie de Persée signalée par 
lui n'est pas celle qu'indique Strabon, qu'elle doit être cher- 
chée tout à fait à l'ouest (3), et plus précisément* au cap 
d'Abouqîr, entre l'ancienne bouche canopique et la moderne 
Alexandrie (4). Cette opinion est très vraisemblablement une 
erreur. 

Tout d'abord il serait étrange qu'il eût existé dans l'anti- 
quité, à une distance relativement aussi courte, — à peine 
cinquante kilomètres, — deux localités portant le même nom, 
et un nom aussi singulier; il le serait encore davantage que 
le nom attaché à un endroit déterminé par une légende ait 
cessé de lui être attribué pour passer à un autre. En outre 
Strabon, qui s'est maintes fois référé à l'œuvre d'Hérodote (5), 

(i) II, i5. — (2) Strabon, XVII, i. 18. — (3) Rennel, Géographie System 
of Herod . , p. 022. — (4) Stein, ad Herod., II, i5.3. 

(5) Les références sont si nombreuses que je puis seulement renvoyer 
aux Index des éditions de Strabon; et encore est-il vraisemblable que ce 



§ II. ENTRE CANOPE ET SEBENNYTOS : 15. VIGIE DE PERSEE 59 

n'aurait pas manqué, semble-t-il, de faire allusion à l'un ou 
à l'autre de ces phénomènes. Dans cette conjoncture c'est à 
Strabon que nous devons nous fier de préférence : il vivait 
à une époque où la connaissance de la contrée était beaucoup 
plus complète et répandue, et sa qualité d'ami, de com- 
pagnon du préfet d'Egypte iElius Gallus le mettait à même 
de puiser à des sources plus sures. Si maintenant nous nous 
reportons au texte d'Hérodote, la méprise que celui-ci a 
commise n'est pas inexplicable. Notons d'abord que dans le 
passage en question il détermine l'élendue du Delta le long 
de la mer par les deux localités qui, d'après les Ioniens, en 
étaient l'une le plus à l'ouest, l'autre le plus à l'est. Pourquoi 
ceux-ci ne nommaient-ils pas Canope et Péluse? C'est que, 
suivant le témoignage formel de notre auteur (1), ils consi- 
déraient comme appartenant à la Lybie et à l'Arabie tout ce 
qui se trouvait a Vest et à h V ouest du Nil ; or Canope était à 
l'ouest de la branche canopique, et Péluse à Vest delà bran- 
che pélusienne, donc en dehors du Delta. Cette considéra- 
tion doit empêcher de rechercher la Vigie de Persée près 
d'Abouqîr, qui est encore un peu plus à l'ouest que le site de 
Canope, en même temps qu'elle nous oblige à placer les Ta- 
richées de Péluse à l'ouest de la branche pélusienne. Si les 
Ioniens ne pouvaient pas considérer Canope comme faisant 
partie du Delta, quelle était donc de ce côté, et le plus près 
de la mer, la première ville à nommer? Justement, — etceciest 
capital, — entre le site de l'ancienne Canope et la branche bol- 
bitine, dans cette bande de terre ou plutôt de dunes derrière 
laquelle s'étend le lac d'Edkou, l'antiquité ne paraît en avoir 
connu aucune, même à l'époque romaine. La première que 
l'on rencontrait de l'ouest à l'est était Bolbitiné, mentionnée 
par Hécatée (2). Mais Bolbitiné, aujourd'hui Rosette, ne se 



géographe tient compte parfois des données d'HÉRODOTE sans le nommer 
(cf. ci-dessus p. 52, note 6). 

(i)II, i5-i 7 . 

( M Hécatée de Milet, fragm. 285, dans Muller-didot, Fragmenta 
h', ne. graec, l, p. 20. 



60 CHAPTTRE II. — HÉRODOTE DANS LA BASSE EGYPTE 

trouvait pas au bord de la mer (1). Plus au nord le Nil 
s'échappe, en faisant un coude vers l'ouest, à travers une 
longue langue de terre formant promontoire : c'est la pointe 
nommée Agnou Keras par Strabon, près de laquelle on ren- 
contrait l'Echauguette ou Vigie de Persée. Voici dès lors ce 
qui s'est passé. Hérodote a su que les Ioniens bornaient 
l'Egypte à l'espace compris entre les branches canopique et 
pélusienne; il a su d'autre part que la localité jugée par eux 
la plus occidentale était, le long de la mer, la Vigie de Per- 
sée, et la plus orientale les Tarichées de Péluse; comme 
les Tarichées de Péluse étaient manifestement près de la 
bouche pélusienne, il a cru, en tout cas il s'est exprimé de 
façon à faire croire que la Vigie de Persée se trouvait, à 
l'ouest, tout près de la branche canopique. 

Il résulte de cette méprise qu'Hérodote n'a pas vu la Vigie 
de Persée. On remarquera en outre qu'il n'en a fait mention 
qu'en rapportant une théorie géographique attribuée aux 
Ioniens. On ne voit pas non plus pourquoi il aurait fait un 
voyage particulier vers cette localité, située en dehors de 
tout itinéraire n'empruntant pas la bouche bolbitine. Son 
silence sur le Mur des Milésiens, tout proche de là, et qui 
méritait à tout le moins une mention comme ayant été un 
des plus anciens établissements grecs en Egypte (2), est de 
nature à lui seul à nous convaincre qu'il n'a pas visité ces 
parages. 

16. Busiris. 

La « ville de Busiris » se trouvait, d'après Hérodote, « au 
milieu du Delta » (3). Il n'est pas douteux que le site en est 

(i) Elle est distante aujourd'hui de io kilomètres de l'embouchure. La 
mention par Strabon d'une « longue pointe sablonneuse et basse » (XVII, 
i. 18) à l'embouchure de la branche bolbitine montre qu'il en était à peu 
près de même dans l'antiquité classique. 

(2) Sur la fondation du Mur des Milésiens et son histoire, voir Mallet, 
Les premiers établissements des Grecs en Egypte,^. 28-29,32-33, 44-47- 
Pour Hérodote, les plus anciens établissements grecs d'Egypte étaient 
« les Camps » de la branche pélusienne (II, i54). — (3) II, 59. 



§ II. ENTRE CANOPE ET SEBENNYTOS ! 16. BUSIRIS 61 

au village d'Abousîr, au sud et non loin de Semnienoîid 
(l'ancienne Sébennytos), sur la rive gauche de l'ancienne 
branche sébennytique (1). 

L'historien nous apprend que la seconde en importance des 
grandes panégyries égyptiennes y avait lieu en l'honneur 
d'Isis (2). On doit voir dans cette panégyrie, malgré une 
certaine contradiction dans les termes, celle qu'il a déclarée 
ailleurs « la plus grande fêle de la plus grande déesse » (3). Il 
décrit à cette occasion avec une extrême minutie le rituel du 
sacrifice du bœuf. Pendant ce sacrifice, qu'un jeûne précé- 
dait, chacun des assistants se frappait en signe de deuil. Les 
Gariens d'Egypte allaient plus loin : ils se tailladaient le 
front, ce qui, ajoute notre auteur, montrait évidemment qu'ils 
étaient des étrangers. En l'honneur de quel dieu manifestait- 
on ces signes de douleur? Hérodote ne se croit pas permis 
de le révéler (4). 

Ce sont là des détails circonstanciés; néanmoins il n'est 
pas probable qu'ils soient d'un témoin oculaire. Nous recon- 
naissons ici la fête qui se célébrait à une même époque, — 
au mois de Khoïak, — avec les mêmes rites, -- ceux préci- 
sément de Busiris, — dans seize villes de l'Egypte, parmi 
lesquelles Sais est nommément désignée (5). Or nous avons 
remarqué déjà qu'Hérodote en a parlé à propos de son séjour 



(i) Busiris signifie « la maison, le lieu d'Osiris ». Il y avait en Egypte 
un certain nombre de localités portant ce nom (cf. Brugsch, Dictionn. géo- 
graph., 166 sqq., 1187 sqq.) ; mais la situation que lui attribue Hérodote 
« au milieu du Delta » en fait certainement la capitale du nome busirite 
de l'époque classique, du 9e nome de la Basse Egypte. Voir J. de Rouge, 
Géographie anc. de la Basse Egypte, p. 57 sqq. ; Brugsch, die Aegyptologie, 
p. 45o; Mùller-Didot, Ptolemaei Geogr. (IV, 5.22), Vol. I. pars 2a (1901), 
p. 710. — (2) II, 5 9 . 

(3) Au chap. 61, Hérodote dit qu'il « a déjà décrit comment les Égyp- 
tiens célèbrent à Busiris la fête en l'honneur d'Isis ». La description ne 
peut être que celle du chap. 4o ; au reste il est manifeste que ces deux 
chapitres se répètent en partie et en partie se complètent l'un l'autre. — 
(4) II, 4o,6i. 

(5) D'après une inscription d'une des petites chapelles d'Osiris édifiées 
sur le temple d'Hâthor à Dendérah. Pour le détail, cf. G. Sourdille, Héro- 
dote et la religion de l'Egypte : comparaison des données..., p. 85-86. 



62 CHAPITRE II. — HÉRODOTE DANS LA RASSE EGYPTE 

à Sais (1). La question se pose donc de savoir si c'est à Sais 
ou à Busiris que le spectacle lui en a été donné. La réponse 
ne peut être douteuse. A Sais, il a vu le temple; il en a lon- 
guement décrit les abords ; il a pénétré dans le palais royal; 
il a su qu'une fois par an une génisse de bois y était expo- 
sée à la lumière, que derrière le sanctuaire était placé le 
tombeau du dieu au nom ineffable, que sur le lac sacré on 
représentait les souffrances divines, que pendant une nuit 
de la fête on allumait des lampes autour de toutes les mai- 
sons, que ces lampes, — il était facile de le constater, — 
étaient des vases emplis d'une huile salée sur laquelle flot- 
tait une mèche (2). A propos de Busiris au contraire, il s'est 
contenté de signaler une manifestation de deuil et de décrire 
le sacrifice du bœuf; il n'a pas compris que la fête en était 
la même que celle de Sais, il a ignoré que les rites en étaient 
identiques, et que dans l'une comme dans l'autre cité on 
conservait le corps, c'est-à-dire quelque relique du dieu (3). 
Quant au bœuf sacrifié, — dont la tête, chargée d'impréca- 
tions, était jetée au fleuve ou vendue aux Grecs (4), — qu'on 
écorchait, — dont on enlevait les intestins après les avoir 
maudits, — dans le corps duquel on laissait les viscères et 
la graisse, — dont on coupait les cuisses, le sacrum, les 
épaules, le cou, — dont on remplissait le ventre avec des 
gâteaux de farine, de miel, de raisins secs, de figues, d'en- 
cens, de myrrhe et autres substances odoriférantes, — enfin 
qu'on brûlait en répandant sur le feu une grande quantité 
d'huile (5), tous les détails donnés sont à ce point minutieux, 
qu'à moins d'être l'aide lui-même du sacrificateur il était 
impossible à Hérodote de les connaître d'une vue directe. 
D'autre part, ce n'est pas nécessairement ni vraisemblable- 
ment à Busiris qu'il apprit la manière cruelle dont les Cariens, 



(i) Voir ci-dessus, p. 5i, n. 6. 

(2) Voir ci-dessus, p. 49-5i. — (3) A Sais, on conservait une de ses 
oreilles (Brugsch, Dictionn. géograpk., p. .^72 ; cf. J. de Rougé, Géographie 
anc. de la Basse Egypte, p. 26); à Busiris, ses deux mâchoires (Brugsch, 

1.1., p. 491). -M4) n, 3 9 . - (5)ii, 40. 



^ III. ENTRE SÉBENNYTOS ET PKLUSE ! 17. MENUES 63 

— établis par Amasis à Memphis (1), — manifestaient leur dou- 
leur, car, affirme-t-il, dans toute l'Egypte ces étrangers pro- 
cédaient de la sorte (2). C'est par ouï-dire qu'Hérodote a 
connu la fête de Busiris (3). 

Il reste ce simple renseignement que le temple de la ville 
était « très grand » (4). Cette seule information a plus de 
valeur pour attester la présence de l'historien à Busiris que 
toutes celles qui précèdent. Elle nous fait croire sans doute 
qu'il n'a pas pénétré dans ce temple, que les alentours n'en 
offraient rien de remarquable ou qu'il n'a pas eu le temps de 
les décrire ; mais, dans ( un pays où tant de choses lui ont 
paru énormes, il n'aurait pas pris note de cette donnée banale 
si elle n'avait pas été le résultat d'une impression personnelle. 
Nous croirons donc qu'Hérodote a vu Busiris, toutefois qu'il 
n'y apprit que peu de chose, et qu'il n'a guère fait qu'y 
passer. 

§ III. Villes situées entre la branche sébennytique 

ET LA RRANCHE PELUSIENNE. 

17. Mendès. 

Hérodote n'a pas indiqué avec précision où se trouvait 
Mendès. Il a nommé une branche mendésienne du Nil déri- 



(0 II, i54. — (2) II, 6i. 

(3) Il est une donnée qui à première vue pourrait faire croire qu'HÉRO- 
dote n'a pas été le témoin à Sais des grandes fêtes du mois de Khoïak. 
Il nous dit en effet que la vache de bois où reposait la fille de Mykérinos 
était transportée hors du palais tous les ans, à l'époque où les Égyptiens 
se frappaient en l'honneur du dieu qu'il se refuse à nommer en cette circons- 
tance (II, i32), c'est-à-dire précisément lors des fêtes du mois de Khoïak. 
Or il a vu la vache à l'intérieur du palais (II, i3o-i3i), par conséquent, 
semble-t-il, à une époque autre que celle qui vient d'être indiquée. Mais 
remarquons que la durée de l'exposition est nettement précisée par la 
légende : la fille de Mykérinos « avait demandé en mourant à son père de 
lui faire voir le soleil une fois par an » (II, i32), c'est-à-dire pendant une 
seule journée. Comme les fêtes de Khoïak duraient 18 jours, du 12 au 3o, 
l'objection signalée n'a pas de valeur. C'est même vraisemblablement 
parce que le séjour d'HÉRODOTE à Sais a coïncidé avec ces fêtes qu'il a eu 
l'occasion de pénétrer à l'intérieur du palais, dans l'enceinte du temple. 

(4) H, 5 9 . 



64 CHAPITRE II. HÉRODOTE DANS LA RASSE EGYPTE 

vée de la branche sébenny tique (1), et il a mentionné le nome 
mendésien après celui de Tanis, avant celui de Sébenny- 
tos (2) ; ces renseignements indiquent seulement que ville et 
nome étaient dans le Delta. Les documents égyptiens sont 
plus explicites : ils nous permettent de fixer le site de Men- 
dès, capitale du 16 e nome de la Basse Egypte, à quelque dis- 
tance à droite de l'ancienne branche sébennytique, à l'est et 
à peu près à la hauteur de Semennoûd (Sébennytos) (3). 

Hérodote s'est-il rendu dans cette ville ? 

Voici ce qu'il nous en fait savoir. Le dieu en était Pan, qui 
s'appelait en égyptien Mendès, comme la cité. Les Mendé- 
siens le comptaient « parmi les huit dieux, nés antérieure- 
ment aux douze dieux » (4). Peintres et sculpteurs le repré- 
sentaient « à la manière des Grecs, avec une tête et des jam- 
bes de bouc » ; ce n'était pas, ajoute notre auteur, qu'ils se 
l'imaginassent sous cette forme: ils le croyaient «semblable 
aux autres dieux» ; quant à la raison pour laquelle ils le 
représentaient de la sorte, c'était un secret. Tous ceux qui 
possédaient un temple de ce dieu ou qui habitaient le nome 
mendésien s'abstenaient de sacrifier boucs et chèvres ; ils 
tenaient surtout les boucs en grande vénération, même l'un 
de ces animaux jouissait d'honneurs particuliers au point 
qu'à sa mort tous les dévots de Pan prenaient le deuil. Héro- 
dote raconte que « de son temps », dans le nome mendésien, 
un bouc eut publiquement commerce avec une femme, aven- 
ture qui obtint une grande notoriété (5). 

Il faut remarquer tout d'abord que les gens dont il rapporte 



(0 II, 17- -( 2 )»> l66 « 

(3) En réalité le site n'en est déterminé qu'à une douzaine de kilomètres 
près. On le reconnaît (J. de Rougé, Géographie anc. de la Basse Egypte, 
p. i io) dans l'un des deux monticules de décombres du village de Tmaï ou 
Tmoui el Amdîd ou al Mondîd; Tmoui est l'ancienne Tbmouis des auteurs 
classiques, et dans El Amdîd ou Al Mondîd il faudrait reconaître Mendès. 
Une difficulté résulte de ce qu'HÉRODOTE distingue le nome thmouite du 
nome mendésien ; aussi a-t-on placé parfois Mendès un peu plus au 
nord, à Tell Dibleh. Cf. J. de Rougé, 1. 1., p. 108-110. 

(4) II, 46* L'historien dit ailleurs que les douze dieux sont nés des huit 
dieux (II, 43). —(5) 11, 40, cf. 42. 






§ III. ENTRE SÉIÎENNYTOS ET PELUSE : 17. MENDES 65 

ici les coutumes ou les propos ne sont jamais donnés expres- 
sément comme les habitants de la ville même; ils sont tous 
et toujours désignés sous cette forme imprécise : « ceux qui 
possèdent un temple du dieu Mendès ou qui sont du nome 
mendésien » ; si par deux fois il les appelle simplement 
« les Mendésiens », il ressort de son texte avec la plus com- 
plète évidence que ce n'est là qu'une expression abrégée 
ayant toute compréhension, c'est-à-dire tout le vague de 
l'énumération précédente (1). En second lieu, la nature même 
des données ne présente rien qui nous porte à leur attribuer 
une origine proprement mendésienne. L'aventure provoquée 
par la furie du bouc se produisit, assure Hérodote, dans le 
nome, et « parvint à la connaissance de tout le monde » ; Pin- 
dare a pu parler de la brutalité non pas d'un bouc, mais des 
boucs de Mendès (2), sans qu'on infère de là qu'il ait sûre- 
ment visité cette ville. De même la théorie des trois séries 
divines, dont la première aurait compté huit dieux et la 
seconde douze dieux nés des premiers, est attribuée ailleurs 
par notre auteur, non plus aux Mendésiens, mais aux Égyp- 
tiens en général, à propos de Pan lui-même (3), d'Héraklès 
qui n'était pas de Mendès (4), de Léto qui était de Sais (5), 
et d'Osiris qui appartenait à toute l'Egypte (6). Allons plus 
loin. Si la conception de ces cycles est égyptienne, le déve- 
loppement, tel qu'Hérodote nous permet de le comprendre, 
n'en est pas égyptien (7); la représentation de Pan avec seu- 



(i) Chap. 42 : « Tous ceux qui possèdent un temple de Mendès [le dieu] 
ou qui sont du nome mendésien. ..épargnent les boucs et les chèvres ». — 
Chap. 46: « Voici pourquoi les Égyptiens dont j'ai parlé ne sacrifient ni 
chèvres ni boucs : les Mendésiens comptent Pan etc. Les Mendésiens ont 
beaucoup de vénération pour les boucs et les chèvres, etc. » Ainsi ces 
Mendésiens sont les Égyptiens dont il a parlé, et les Égyptiens dont il a 
parlé, au chapitre 42, sont « tous ceux qui possèdent un temple de Men- 
dès ou sont du nome mendésien». 

(2) Pindare, fragm. 2i5 : Aiyj7rTÎav | MévSyjxa... | ...alytôQLzoa | 061 xpàyot 
Yuvoull |ii(rfovTat. — (3) II, i45. — (4) II, 43, i45. — (5) II, i56. 

(6) II, i45. L'universalité du culte de Dionysos-Osiris et de Déméter- 
Isis en Egypte est attestée par Hérodote, II, 42. 

(7) Voir à ce sujet C. Sourdille, Hérodote et la religion de l'Egypte : 
comparaison des données..., p. 48 sqq., notamm. p. 54. 

C. SOURDILLE. 5 



66 CHAPITRE lï. — HÉRODOTE DANS LA BASSE EGYPTE 

lement une tête et des jambes de boue ne l'est pas davantage, 
non plus que cette idée qu'il « était semblable aux autres 
dieux » : cette répartition des dieux dans les séries divines, 
cette substitution d'un Pan-satyre àl'Osiris-bouc ou bélier (1) 
et des dieux anthropomorphes de la Grèce aux dieux-animaux 
de l'Egypte, tout cela appartient, comme les prétendus mys- 
tères égyptiens (2), comme la légende d'Osiris elle-même, 
du moins celle que nous rapporte Hérodote (3), à un vaste et 
cohérent système de spéculations grecques sursaturées d'or- 
phico-pythagorisme, dont nous n'avons aucune raison de 
chercher spécialement l'origine à Mendès (4). Si l'on ajoute 
maintenant à ces considérations que notre auteur n'a rien, 
absolument rien mentionné de cette ville, ni monument, ni 
fête, ni quoi que ce soit qui lui fût tombé sous les sens, qu'il 
n'a pas fait allusion à une seule information qu'il aurait obte- 
nue personnellement des gens du pays, on estimera comme 
infiniment probable qu'il n'a pas visité, qu'il n'a pas même 
vu la ville de Mendès. 

18. Anysis. 

« Les prêtres [de Memphis] racontaient qu'après Asychis 
un aveugle de la ville d'Anysis, appelé aussi Anysis, était 
monté sur le trône » (5). Il y avait un nome du Delta auquel 
cette localité donnait son nom (6). Hérodote n'en a rien dit 
d'autre. Il y a des raisons de penser qu'Anysis représente 
la ville appelée postérieurement Hérakléopolis parva, la Ha- 



(i) Le dieu de Mendès était une forme d'Osiris; c'était Osiris incarné, 
non dans un bélier, comme on le dit généralement, mais dans un bouc 
(Cf. Ed. Meyer, dans la Zeitschrift fur àgypt. Sprache, 1904, p. 98-100). 
Voira ce sujet C. Sourdille, 1. 1., p. i65-i68. 

(2) Sur les mystères égyptiens, voir C. Sourdille, 1. L, p. 290-336, par- 
ticulièrement p. 333-335. — (3) Voir G. Sourdille, 1. 1., p. 397-398. 

(4) Je suis obligé ici de me contenter d'affirmations. L'examen de ces 
questions trouvera sa place dans le. second volume de mon ouvrage sur 
Hérodote et la religion de l'Egypte. Sur le caractère grec de la religion 
égyptienne dans l'œuvre d'Hérodote, voir le premier volume du même ou- 
vrage [comparaison des données...) p. 381-390. 

(5) II, i3 7 . —(6)11, 166. 



$ HT. ENTRE SEBENNYTOS ET PELUSE : 19. LES TAHICHEES 67 

nés d'Isaïe, la Ivhininsi des Annales d'Assourbanabal, dans 
la région de Tanis (1). 

Ce nom d'Hérakléopolis porté postérieurement par cette 
cité paraît à première vue la désigner comme l'un des endroits 
où Hérodote a pu se renseigner sur l'Héraklès égyptien. On 
sait en effetcombien il s'est intéressé àce dieu en Egypte (2). 
Toutefois, outre que le nom d'Hérakléopolis est justement 
postérieur, l'historien n'a mentionné Anysis qu'une seule 
fois, à propos, non pas d'Héraklès, mais d'un pharaon légen- 
daire ; encore cette mention intervient-elle dans un récit 
conté à Memphis. Nous n'avons donc aucun motif de croire 
qu'il ait fait dans Anysis le moindre séjour. 

19. Les Tarichées de Péluse. 

Au rapport d'Hérodote, les « Ioniens », qui bornaient 
l'Egypte au Delta et assignaient à la Libye ou à l'Arabie tout 
ce qui s'en trouvait à l'ouest ou à l'est, considéraient les 
Tarichées de Péluse comme la localité la plus orientale de 
l'Egypte (3). C'est sans doute que Péluse, étant située sur la 
rive droite de la branche pélusienne, n'appartenait pas selon 
eux au Delta (4). Les Tarichées, comme l'indique le nom, 
étaient un établissement de salaisons ; Hérodote en cite 
encore un près de Ganope (5). On ne saurait voir là des loca- 
lités autonomes : c'étaient des sortes de faubourgs dépen- 
dant des villes dont ils portaient le nom. Qu'Hérodote ait ou 

(i) Cf. Wiedemann, Herodots zweites Buch, p. 494- Brugsch {Die Aegijp- 
tologie, p. 453) considère la région égyptienne (K)h-n-s comme un district 
du 20 e nome (Arabie), « peut-être le nome Séthroïte ou Séthraïte avec 
Hérakléopolis parva comme capitale » . Mais alors le nome Séthroïte serait 
à l'est de la branche pélusienne, comme l'indiquent en effet Strabon, 
(XVII, i. 24) et Ptolémée (IV, 5. 24). Pourtant Strabon (ibid.) signale 
qu'ARTÉMiDORE comptait le même nome parmi les dix du Delta, et l'Itiné- 
raire d'Antonin (éd. Wesseling, 1735, p. i52.5 : Herakleus), Josèphe {Bell. 
Judaïc, IV, 5. 11), Etienne de Byzance (s. v.) placent Hérakléopolis entre 
Tanis et Péluse. En somme la situation exacte d'Hérakléopolis reste à 
déterminer. 

(a) Cf. II, 42-45, 83, n3, i45-i46. - (3) II, i5. -- (4) Voir ci-dessus, 
p. 09. — (.")) II, 1 i3. Cf. ci-dessus p. 35. 



68 CHAPITRE II. HÉRODOTE DANS LA RASSE EGYPTE 

n'ait pas traversé le Nil pour visiter les Tarichées de Péluse, 
c'est un point non-seulement impossible à élucider, car il n'a 
fait mention de celles-ci qu'en reproduisant une théorie qui 
n'est pas la sienne, mais encore tout accessoire : s'y fût-il 
rendu, qu'on ne regarderait pas cette excursion comme une 
étape particulière de son voyage en Egypte, elle se confon- 
drait avec son arrêt à Péluse. La seule question qui importe, 
— question qui sera examinée plus loin, — est donc de sa- 
voir s'il a vraiment séjourné à Péluse même. 

S IV. Villes situées entre le Nil et la frontière orientale 

de l'Egypte. 

20. Héliopolis ( c HXîou 7rdXiç). 

La situation d'Héliopolis est assez facile à déterminer 
d'après les données d'Hérodote. « De la mer à Héliopolis, 
dit-il, l'Egypte est large (1) » ; au contraire, « à partir d'Hé- 
liopolis en remontant vers le sud, l'Egypte est étroite, car 
d'un côté s'étend la montagne d'Arabie;... d'autre part, du 
côté de la Libye, s'étend une autre montagne...» (2). lia 
donc placé cette ville vers la pointe même du Delta, et de 
fait elle se trouvait un peu à l'est de Kerkasore, localité 
« près de laquelle, dit-il, le Nil se sépare » en trois bran- 
ches (3). Aussi l'historien établit-il généralement par rap- 
port à Héliopolis la mesure des distances dans la Basse et la 
Haute Egypte (4). 

Il s'y est rendu pour la raison suivante. Les prêtres d'Hé- 
phaestos à Memphis lui ayant appris beaucoup de choses, il 
désira contrôler ces renseignements ; il alla donc interroger 
sur les mêmes sujets les prêtres de Thèbes et d'Héliopolis. 
Les Héliopolitains, ajoute-t-il, étaient considérés comme « les 
plus doctes des Égyptiens » (5). Il s'agit ici de rechercher ce 
que son séjour à Héliopolis lui a permis soit de contrôler 
soit d'apprendre. 

(i) II, 7 . - (2) II, 8.- (3) II, 10,17. - (4) 11,7,8,9.- (5) 11,3. 



§ IV. a l'est DU NIL : 20. HÉLIOPOLIS 69 

Les points sur lesquels tous ces prêtres furent unanimes 
ne sont pas, du moins d'après le témoignage explicite de 
notre auteur, en fort grand nombre. On lui « prouva » que 
les Egyptiens avaient les premiers constitué l'année d'après 
leurs connaissances astronomiques, nommé les dieux, insti- 
tué le culte, gravé sur la pierre des figures d'êtres vivants; 
on ajouta que Menés avait été le premier roi d'Egypte 
et qu'alors tout le pays, depuis la mer jusqu'à la hauteur 
de ce qui fut plus tard le lac de Mœris, n'était qu'un vaste 
marais (1). A ce propos Hérodote nous communique le 
résultat de ses observations personnelles sur la nature 
du sol égyptien, et plus nulle part il n'est question des 
autres points sur lesquels les prêtres des trois cités auraient 
été d'accord. 

Il y a tout lieu de croire que, si la précédente énumération 
est courte, ce n'est pas seulement par l'effet du hasard. L'una- 
nimité des informateurs n'a pu se manifester que sur quel- 
ques autres détails sans grande importance. En ce qui con- 
cerne l'histoire telle qu'Hérodote nous la fait connaître, il 
n'est pas vraisemblable qu'il en aitlonguement entendu par- 
ler à Héliopolis (2). Les traditions qu'il a rapportées sont 
d'origine saïte, naucratite, butique, et, pour la période anté- 
rieure à Psammétichos, surtout memphite : aucune n'appa- 
raît héliopolitaine ; et même la plupart, parce qu'elles sont 
des légendes se rattachant à des coutumes, des monuments, 
des oracles d'une ville déterminée, n'étaient pas telles 
qu'elles pussent être généralement contrôlées ailleurs, 
notamment à Héliopolis. Cette cité n'a joué à peu près aucun 
rôle dans l'histoire politique ; ni sa situation géographique, 
ni les circonstances n'en ont fait une ville commerciale, et 
ce ne sont pas ses monuments, — Hérodote y mentionne tout 

(i)II,4. 

(2) Ni du reste à Thèbes, car aucun des pharaons thébains ne figure en 
tant que thébain dans son ouvrage, et même les rapports des pharaons 
de la Basse Egypte avec Thèbes n'y sont pas mentionnés davantage. Il 
sera question du voyage d'HÉRODOTE à Thèbes dans le chapitre IV du pré- 
sent ouvrage. 



70 CHAPITRE II. HÉRODOTE DANS LA RASSE EGYPTE 

juste le temple d'Hélios (1), — qui étaient de nature à y atti- 
rer en foule les étrangers: en somme, localité paisible, elle 
n'était pas un centre où les légendes rencontrassent des con- 
ditions favorables pour se répandre ou se développer. Sans 
doute une grande panégyrie s'y célébrait tous les ans, la 
quatrième en importance des fêtes de l'Egypte (2). Mais ce 
n'était pas, comme celle de Bubastis (3), une grande foire où 
l'on affluait de tous côtés pour des motifs divers : c'était un 
pèlerinage où l'on venait seulement offrir des sacrifices (4). 
Sans doute encore les Héliopolitains avaient un grand renom 
de science (5). Des traditions rapportées par des écrivains 
d'époque postérieure leur donnent même pour disciples 
Pythagore et Solon (6) : ces traditions étaient probablement 
anciennes, plus anciennes qu'Hérodote, car il a pensé à Py- 
thagore en parlant de ceux qui ont emprunté aux Egyptiens le 
dogme de la métempsychose (7), et il a fait voyager Solon en 
Egypte (8). Mais ce que ces personnages illustres étaient ve- 
nus apprendre à Héliopolis, ce n'était pas l'histoire du pays, 
c'étaient des doctrines philosophiques, scientifiques, religieu- 
ses. Il est certain que les mêmes prêtres auraient pu commu- 
niquer à Hérodote des traditions véritablement égyptiennes, 
mais il importe de remarquer que ce sont justement celles-là 
qui sont absentes de son ouvrage. Au reste nulle part il ne 
fait intervenir à propos d'un fait plus ou moins historique le 
nom de la cité : il a rapporté seulement que Phéron fit élever 
deux grands obélisques devant le temple d'Hélios, et c'est 
dans un conte d'origine memphite (9). Pour la partie histo- 
torique de son œuvre Hérodote ne paraît avoir tiré aucun 
avantage appréciable de son séjour à Héliopolis. 

(i) II, 73. Le temple d'Hélios est également cité II, m, mais sans le 
nom de la ville. — (2) II, 59. — (3) II, 60. — (4) II, 63. 

(5) Cette donnée d'HÉRODOTE(II, 3) est très exacte. Si Héliopolis n'eut 
jamais d'importance politique, aucune localité n'eut plus d'intluence sur 
la mythologie égyptienne. Cf. C. Sourdille, Hérodote et la religion de 
l'Egypte: comparaison des données..., p. 196-197. 

(6) A Héliopolis, Pythagore aurait eu pour maître Œnouphis (Plutar- 
que, De Iside et Osiride, 10) et Solon Pseriôphis (id., Solon, 26). 

(7) II, 123. -(8)1, 3o; II, 177.- (9) II, m. 



§ IV. A LEST DU NIL : 20. HÉLIOPOLIS 71 

Toutefois il ne nous a pas entretenus que de l'histoire de 
l'Egypte. Il a traité aussi de la religion. Précisément, parlant 
de ses conversations avec les prêtres de Memphis, de Thèbes 
et d'Héliopolis, il fait cette inquiétante réserve : « Parmi les 
récits que j'ai entendus, je ne suis pas disposé à répéter ceux 
qui concernent les choses divines; je n'en citerai que des 
noms, persuadé que tous les hommes en ont une égale con- 
naissance. S'il m'arrive d'en mentionner quelque chose, c'est 
aux nécessités de mon sujet que ces mentions seront 
dues » (1). Mais ce texte ne doit pas nous faire désespérer 
de savoir jusqu'à quel point il a été renseigné même sur la 
religion à Héliopolis. Il y a des raisons de penser que par- 
tout où des scrupules lui ont fermé la bouche il a du moins 
signalé expressément son silence (2). Or quels sujets sont 
ainsi explicitement réservés ? C'est la raison pour laquelle 
on représentait Pan avec une tête et des jambes de bouc (3) ; 
la raison de la haine portée aux pourceaux et du sacrifice 
qui s'en faisait une fois par an à Dionysos et à Séléné (4); la 
raison d'un détail des phallagogies célébrées en l'honneur de 
Dionysos (5) ; la raison de la fête « des lampes allumées » à 
Sais (6) ; la raison pour laquelle on ne pouvait faire usage de 
vêtements de laine soit pour entrer dans les temples soit pour 
ensevelir les défunts (7) ; la raison du culte rendu aux ani- 
maux (8) ; enfin le nom, par cinq fois déclaré ineffable, d'un 
dieu mort (9) que nous savons être Osiris (10). Or, suivant 
toute vraisemblance, la fête des lampes allumées lui a été 
expliquée à Sais (11); la raison de la représentation de Pan, 
qui se relie étroitement à cette théorie que tous les dieux en 
réalité se ressemblent (12), la raison de la défense de faire 



(i) II, 3. Le sens de ce passage obscur est examiné dans C. Sourdille, 
Hérodote et la religion de l'Egypte : comparaison des données.. . , chap. I er , 
p. i- 19 (voir particulièrement p. 18-19). 

(2) Les raisons qu'on a de penser ainsi sont exposées dans C. Sour- 
dille, 1. I., p. 20-26. 

(3) II, 46. - (4) II, 47- - (5) II, 48. - (6) II, 62. - (7) II, 81. - (8) II, 
65. — (9) II, 61, 86, i32, 170, 171. — (10) Cf. G. Sourdille, 1. 1., p. 66-69. 

(11) II, 62.— (12) 11,46. 



72 CHAPITRE II. HÉRODOTE DANS LA RASSE EGYPTE 

usage de vêtements de laine en certaines circonstances, celle 
du culte rendu aux animaux, toutes ces raisons, en tant que 
mystérieuses, sont des spéculations étrangères aux religions 
de l'Egypte (1). De tout le reste, qui appartient au mythe 
osirien, on doit penser la même chose : cette légende, où 
nous voyons Artémis reconnue pour sœur d'Apollon (2), où 
apparaît Léto qui leur sert de mère (3), où nous n'aperce- 
vons ni Hermès (Thot) dont Hérodote ne sait guère que le 
nom (4), ni Anubis dont il ignore le nom même, cette légende 
porte quelques marques évidentes d'une mentalité grecque. 
Et non-seulement ces particularités, mais toute la religion 
égyptienne rapportée par Hérodote, mystères, oracles, doc- 
trines, manifestent un semblable caractère (5). Si l'on con- 
çoit qu'il ait pu recevoir ces renseignements dans un centre 
grec d'Egypte, a-t-on quelque motif de croire qu'il les ait 
obtenus ou même qu'il les ait sérieusement contrôlés à 
Héliopolis ? 

L'histoire et la religion mises ainsi à part, ce qu'il a dû 
y apprendre fut sans doute sans grande portée. Il n'est pas 
même certain qu'il y ait été informé des mesures dont il 
indique l'évaluation par rapporta cette ville, car il est natu- 
rel qu'on ait connu à Memphis et ailleurs la longueur du 
Delta d'une part, et de l'autre la longueur de l'Egypte au- 
dessus de la bifurcation du Nil. Il reste qu'il a mentionné la 
fête d'Hélios, quatrième des grandes panégyries égyptien- 
nes (6), pendant laquelle on se contentait d'offrir des sacri- 
fices (7); qu'il a cité deux obélisques prétendument élevés par 
Phéron devant le temple du même dieu (8); enfin qu'il a 
parlé du phénix (9). La légende de cet oiseau fabuleux, aux 
ailes en partie dorées et en partie rougeâtres, gros comme 
un aigle, qui tous les cinq cents ans venait d'Arabie déposer 

(i)Sur l'absence de mystères au sens grec du mot voir C. Sourdille, 
1.1., p. 2QO-336, partie, p. 333-336. Les spéculations dont il s'agit plus 
spécialement ici sont orphico-pythagoriciennes. 

(2) II, i56. - (3) Ibid. — (4) II, 67, cf. i38. — (5) Voir à ce sujet 
C. Sourdille, 1. 1., p. 38i-3 9 o, 3 97 -3 9 8. - (6) II, 5 9 . — (7) II, 63. — (8) II, 
m. —(9) II, 7 3. 



§ iv. a l'est du nil : 21-22. patumos. buto 73 

dans le temple d'IIélios le corps de son père, est le seul ré- 
cit dont il rejette la responsabilité sur les Héliopolitains. 
Ce n'est assurément pas beaucoup (1). D'après le peu de 
chose qu'il a pu apprendre dans leur cité et le peu de chose 
qu'en fait il en rapporte, il paraît bien n'y avoir fait qu'un 
assez bref séjour. 

21-22. Patumos. Buto (d Arabie). 

Deux villes présentent dans l'ouvrage d'Hérodote cette 
particularité qu'elles sont attribuées à l'Arabie, bien que 
l'historien en ait parlé à propos de son voyage en Egypte : 
c'est Patumos et Buto. 

De Patumos, « ville d'Arabie », il nous rapporte seulement 
qu'elle se trouvait sur le canal reliant le Nil à la mer Ery- 
thrée (2). De cet unique renseignement il est impossible, du 
moins provisoirement, de conjecturer s'il s'y est rendu. 

Voici ce qu'il nous apprend de Buto. « Il y a en Arabie 
un endroit situé près de la ville de Buto. Je m'y rendis 
pour m'informer des serpents ailés. Y étant arrivé, je vis 
des os et des épines dorsales de serpents en quantité impos- 
sible à évaluer. Ces épines formaient des tas nombreux, les 
uns énormes, d'autres moyens, d'autres petits. Le lieu où 
elles sont amoncelées est tel que je vais dire : c'est un endroit 
où un étroit défilé débouche dans une vaste plaine; cette 
plaine se relie à celle d'Egypte. On dit que dès le commen- 
cement du printemps les serpents ailés volent d'Arabie vers 
l'Egypte, mais que les ibis, allant à leur rencontre jusqu'à 
ce débouché, les empêchent de passer et les tuent » (3). Ces 
serpents, qui gardaient les arbres à encens au fond del'Ara- 

(i)C. Sourdille, 1. I.j p. 199 : «En résumé les trois données de l'his- 
torien sont extrêmement sommaires ou inexactes : alors que les Héliopo- 
litains avaient «ardé leur vieux renom de sagesse, malgré l'effacement 
relatif à cette époque de leur divinité, elles sont insuffisantes à nous faire 
soupçonner non-seulement le grand rôle de Rà dans la mythologie égyp- 
tienne, mais l'importance qu'il possédait même comme dieu local d'Hé- 
liopolis ». 

(2) II, i58. — (3) II, 7 5. 



74 CHAPITRE II. — HÉRODOTE DANS LA BASSE EGYPTE 

bie, et que les indigènes éloignaient de là en brûlant du sty- 
rax (1), « ressemblaient aux serpents d'eau; leurs ailes dé- 
pourvues de plumes rappelaient celles des chauves-sou- 
ris » (2). 

Bien qu'Hérodote ne l'ait pas dit d'une manière absolument 
formelle, Buto était sûrement en Arabie. Puisqu'une « vaste 
plaine » s'étendait entre l'endroit où gisaient les restes des 
serpents et la plaine égyptienne, Buto n'aurait pas été dans le 
voisinage immédiat de cet « endroit d'Arabie » si elle avait 
été en Egypte (3). 

Quant aux serpents volants, l'histoire naturelle les ignore. 
Peut-on croire qu'Hérodote ait visité Buto et qu'il y ait 
entendu parler d'un tel conte ? On a supposé qu'il s'agissait 
de sauterelles, « qui étaient déjà, qui sont encore aujour- 
d'hui un vrai fléau pour le pays, et dévastent, malgré la pour- 
suite des ibis et d'autres oiseaux, des champs entiers en 
quelques heures » (4) : à quoi il a été répondu que les sau- 
terelles n'ont point d'os, et que ce sont les tas d'ossements 
situés près de Buto qui ont provoqué le récit d'Hérodote (5). 
Suivant une autre hypothèse, la légende reposait sur un fait 
exact, inexactement rapporté par la renommée, à savoir 
« l'existence dans l'Inde orientale de lézards d'arbre du 
genre dragon, munis non pas assurément d'ailes, mais d'un 
parachute en forme de demi-cercle qui y ressemble » (6). 
Toutefois on ne voit pas comment cette légende se serait 



(l)III, I0 7 . -(2)11, 76. 

(3) Pour que Buto eût été en Egypte, il faudrait admettre que le défilé 
près duquel se trouvaient les restes des serpents eût débouché, extérieure- 
ment à l'Egypte, dans la vaste plaine d'Arabie. Comme il s'agit de serpents 
volant du sud de l'Arabie, le « débouché » était nécessairement, au con- 
traire, du côté du défilé aspectant l'Egypte, et par conséquent la « vaste 
plaine d'Arabie » le séparait, ainsi que Buto, de la plaine égyptienne. 
Voir plus loin, p. 80-81. 

(4) Brugsch dans Stein, ad Herod., II, 7F). 3. L'hypothèse semble remon- 
ter à Miot, qui l'a indiquée dans sa traduction d'Hérodote (i823). — (5) 
Wiedemann, Herodots zweites Buch, p. 319. 

(6) Id., ibid. C'est indûment que M. Wiedemann (1. 1., p. 3i8) prend pré- 
texte de l'expression Xôyoç è<rrt pour voir dans cette légende un emprunt 
fait par Hérodote à Hécatée. 



§ iv. a l'est du nil : 21-22 : patumos. buto 75 

localisée à Buto d'Arabie, et d'autre part il est remarquable 
que le prophète Isaïe mentionne aussi, et justement à l'est 
de l'Egypte, des serpents volants (1). Une troisième hypo- 
thèse a été naguère émise: la légende aurait son origine 
dans la représentation fréquente d'Uto (Outit), déesse de Buto 
(P-uto), en serpent aux ailes éployées (2). Mais, outre que 
cette hypothèse ne répond pas aux deux objections précé- 
dentes, notons que dans la figuration égyptienne le serpent 
est l'uraeus-naja aux joues élargies et aplaties par la colère, 
et que ses ailes ont toujours des plumes soigneusement, 
minutieusement indiquées ; tout au contraire, les serpents 
dont parle Hérodote « ressemblaient à des serpents aquati- 
ques, et leurs ailes sans plumes rappelaient celles des chau- 
ves-souris ». Ce qu'il y a de plus vraisemblable, d'après le 
témoignage d'Isaïe, c'est qu'il exista autrefois dans cette 
région des animaux, — apparemment des lézards-dragons, — 
qui aujourd'hui ne s'y rencontrent plus (3). Il n'est donc pas 
incroyable a priori que l'historien ait pu entendre parler de 
cette légende à Buto d'Arabie et par conséquent qu'il s'y 
soit rendu. Remarquons d'ailleurs qu'il ne prétend nulle 
part avoir vu de ses yeux autre chose que des « ossements » 
de serpents, que ces ossements étaient des « épines » dor- 
sales, et que la mention des ailes est uniquement attribua- 
ble à ses informateurs. 

Il reste à savoir où étaient Patumos et Buto. 

(i) Isaïe, XXX, vers. 6. La mention faite deux versets plus haut (vers. 4) 
de Tanis et de Hanes (l'Anysis d'HÉRODOTE, voir ci-dessus, p. 66-67) mon- 
tre qu'il s'agit bien ici de la région située à l'est de l'Egypte. 

(2) Sethe, dans la Real Encyclopàdie de Pauly-Wissowa, s. v. Buto 3 ; 
le même auteur remarque (s. v. Buto 1, 1. 1.) que Uto est parfois donnée 
par les textes comme protectrice de la « terre divine », c'est-à-dire de la 
terre de l'encens. 

(3) On sait que les ibis, qui, au temps de Strabon (XVII, 2. 4), pullu- 
laient encore dans les rues d'Alexandrie au point d'y être insupportables, 
ont complètement disparu de l'Egypte. De même les lézards d'arbre dont 
parle M. Wiedemann, qui ne se trouvent plus que dans l'Inde orientale, 
ont pu exister dans les environs des lacs amers. Le conte de Sinouhit, la 
traduction du Pi-hahiroth de Y Exode XIV, v. 2 (Septante, versions coptes) 
par « domaine » et d'autres textes montrent que cette région aujourd'hui 
déserte était anciennement cultivée. 



76 CHAPITRE II. HÉRODOTE DANS LA RASSE EGYPTE 

Le site de Patumos est connu avec certitude ; il a été fouillé 
à environ dix-sept kilomètres à l'ouest d'Ismaïlîyah. C'est 
l'ancienne Pithom de la Bible (1), en égyptien Pi-toumou, 
« lieu du dieu Toumou », aujourd'hui Tell el Maskhoûtah (2). 

L'emplacement de Buto d'Arabie, ville dont nul autre 
auteur n'a jamais parlé, est inconnu. Il importe d'essayer 
de le déterminer. Comme on va le voir, cette recherche est 
de nature à nous apprendre si Hérodote a passé par Patumos, 
et jusqu'à quel point approximativement il s'est, dans cette 
région, avancé à l'est du Nil. 

Tout d'abord Buto d'Arabie n'est pas la ville rendue célè- 
bre par l'oracle de Léto. Celle-ci était située, au témoignage de 
l'historien, près de la branche sébennytique du Nil (3), et les 
géographes postérieurs, notamment Strabon et Plotémée(4), 
la placent plus précisément encore au nord-ouest du Delta. 
Celle-là au contraire, par le seul fait qu'elle était en Arabie, 
se trouvait nécessairement à l'est de la branche pélusienne, 
en dehors du Delta (5). 

D'après l'hypothèse la plus récemment proposée et qui 
paraît généralement admise, Buto d'Arabie ne serait autre 
que la ville nommée Amt par les documents égyptiens, la mé- 
tropole du dix-neuvième nome de la Basse-Egypte (6). Pour 
la raison déjà indiquée on doit rejeter cette opinion, si, 
comme il semble, le site d'Amt doit être reconnu à Tell 
Nébesheh, à treize kilomètres environ au sud-est de Tanis 
(San), c'est-à-dire sensiblement à l'ouest de l'ancienne bran- 
che pélusienne. Sans doute le nom sacré de la cité était 
P-uto, « la résidence d'Uto », et le nome était par excellence 
le territoire de la déesse, mais cette particularité ne peut 
prévaloir contre la donnée d'Hérodote que Buto, où il déclare 

(i) Exode, I, v. h. 

(2) Ed. Naville, The Store-City of Pithom and the Route ofthe Exodus, 
i er mémoire de VEgypt Exploration Fand, i885. — (3) II, i55. — (4) Stra- 
bon, XVII, 1. 18; Ptolémée, IV, 5. 20. —(5) Cf. Hérod., II, i5-i8. 

(()) Voira ce sujet Griffith dans Pétrie, Tanis, Part II, Nébesheh (Am) 
and Defenneh (Tahpanhes), 5 e mém. de VEgypt Exploration Fund, 1888, 
p. 37; J. de Rouge, Géographie anc. de la Basse Egypte, p. 126-127. 



§ iv. a l'est du nil : 21-22. patumos. buto 77 

s'être rendu, était en Arabie. S'il a pu déclarer que Bubas- 
tis, située pourtant sur la rive droite de la branche pélusien- 
ne, donc en Arabie d'après les Ioniens, était « dans la plaine 
égyptienne » (1), croira-t-on que pour lui Amt-Nebesheh, 
située à gauche de la même branche, dans l'intérieur du Delta 
par conséquent, n'était plus en Egypte ? Il est vrai encore 
que, suivant Ptolémée, un nome appelé Arabie appartenait à 
la Basse Egypte; mais ce nome, le vingtième, avait pour 
chef-lieu Phacusa (2), que Strabon place à l'entrée du canal 
de la mer Erythrée (3), et dont on a reconnu l'emplacement 
à Saft el Henneh (4); il ne peut donc être confondu avec le 
dix-neuvième, dont Amt était la métropole. Ainsi Amt- 
Nebesheh, ne se trouvant ni à l'orient du Delta ni dans le 
nome appelé postérieurement Arabie, n'est pas Buto d'Ara- 
bie. 

Au reste cette opinion, comme les autres qui ont été émi- 
ses sur le même sujet, et qui cherchent Buto à la lisière du 
désert oriental (5), ne tiennent pas compte de toutes les don- 
nées d'Hérodote. En réalité celles-ci suggèrent une hypo- 
thèse complètement différente. 

« Il y a, dit-il, en Arabie un endroit situé près de la ville 
de Buto ; je me rendis à cet endroit pour m'informer des 
serpents ailés » (6). Il résulte déjà de cette manière de par- 
ler, rare chez notre auteur (7), qu'il a fait un voyage spécial 
dans cette localité, qu'elle n'était pas sur sa route, qu'il s'est 
à cette occasion écarté de son itinéraire. Or son itinéraire 
n'est pas difficile à déterminer dans cette région de l'Egypte. 



(i) Hérodote dit exactement ceci (II, i58) : « Le canal (de la mer Ery- 
thrée) tire ses eaux du Nil un peu au-dessus de Bubastis... Il est creusé 
d'abord dans cette partie de la plaine égyptienne qui regarde l'Arabie etc. », 
d'où il suit que, pour l'historien, Bubastis était bien en Egypte. 

(2) Ptolémée, IV, 5. 24. — (3) Strabon, XVII, 1. 26. — (4) Ed. Naville, 
Goshen and the Shrine of Saft el Henneh, 4 e mém. de YEgypt Explora- 
tion Fund, 1887. 

(5) Wilkinson dans Rawlinson, ad Herod., II, 75, place Buto près de 
Belbéis, et Stein, ad Herod., II, 76, près de Bubastis. — (G) II, 75. 

(7) Cf. une expression de même sens II, 3, pour indiquer les voyages 
d'Héliopolis et de Thèbes. 



78 CHAPITRE II. HÉRODOTE DANS LA RASSE EGYPTE 

Patumos et Buto laissés de côté, les noms de Bubastis, de 
Daphnae (les Camps), de Péluse, de Paprémis, les seuls qu'il 
cite, indiquent qu'il a suivi la branche pélusienne; il ne 
s'écartait donc pas de sa route en visitant les villes de la 
frontière orientale, et c'est par conséquent plus à Test qu'il 
est allé voir Buto. 

Précisons davantage. Ce n'est pas seulement Buto qu'il a 
placé en Arabie, c'est aussi Patumos. La situation de Patu- 
mos doit donc nous renseigner sur ce qu'il entend ici par 
Arabie. Or l'emplacement s'en trouve, on l'a déjà dit, à Tell 
el Maskhoûtah, à l'ouest d'Ismaïlîyah, dans cette étroite bande 
de terre cultivée, — l'Ouâdy Toumîlât, — qui s'étend à tra- 
vers le désert depuis la plaine égyptienne jusqu'au lac Tim- 
sah, et que traversait le canal de la mer Erythrée. Gomme 
Buto n'était assurément pas en plein désert, c'est de toute 
nécessité dans cette bande de terrain qu'elle était située. 

Se trouvait-elle en-deçà ou au-delà de Patumos ? Remar- 
quons comment s'exprime Hérodote en décrivant le trajet 
du canal. « Tirant son eau du Nil un peu au-dessus de Bu- 
bastis, il se dirige du côté de Patumos, ville d'Arabie, et 
aboutit à la mer Erythrée » (1). Patumos, on le voit, n'inter- 
vient ici que pour indiquer la direction du cours d'eau à par- 
tir de Bubastis. Les localités n'abondaient sûrement pas 
dans cette région, qui compte aujourd'hui à peine quelques 
misérables villages : on doit croire qu'en nommant Patumos 
l'historien a eu en vue la première « ville » rencontrée sur 
le canal, et que par conséquent la « ville » de Buto était 
située au-delà. 

La spécification du lieu où gisaient les restes des serpents 
volants près de Buto confirme cette hypothèse en la préci- 
sant. C'était, dit Hérodote, « à l'endroit où un étroit défilé 
débouche dans une vaste plaine qui se relie à celle 
d'Egypte » (2). Pourquoi les serpents qui, d'après la légende, 
volaient du pays de l'encens (3) vers la vallée du Nil se pré- 

d) II, i58. — (2) II, 75. — (3; III, 107. 



S IV. a l'est DU NIL : 21-22. PATUMOS. P.UTO 79 

sentaient-ils tous au même défilé? Cette raison était sûrement 
la suivante. On ne supposait pas qu'ils traversassent la mer 
Rouge ni la région de montagnes (1) et de lacs qui lui faisaient 
suite; mais arrivés juste à l'extrémité nord de la barrière 
ainsi formée, ils devaient se serrer en rangs compacts pour 
obliquer vers l'ouest : c'est là que les ibis les attendaient, 
car, une fois le défilé franchi, les serpents avaient du large 
pour échapper au moins en partie au massacre ; c'est donc à 
l'extrémité de cet obstacle, vers le nord des Lacs amers (2), 

(i) Cf. Hérod., II, i58: Le canal « va longtemps de l'est à l'ouest, puis 
il prend par des défilés en se portant. .. vers le sud et le notos jusqu'au 
golfe d'Arabie ». 

(2) Dans l'alinéa suivant je proposerai pour une autre raison de cher- 
cher le site de Buto dans les environs mêmes du lac Timsah, mais la seule 
considération de la barrière dont je parle ne permet pas ici cette précision 
relative. Voici, emprunté à Y Atlas of ancient Egypt, p. 9 {Spécial Publica- 
tion of the Egypt Exploration Fund, 1894) le résumé de ce qu'on pense 
aujourd'hui sur le prolongement du golfe arabique vers le nord dans l'an- 
tiquité (Patumos y est désigné sous son nom postérieur d'Héroopolis) : 
« Les écrivains grecs et romains qui parlent d'Héroopolis sont unanimes à 
déclarer que la cité était près de la mer, à l'extrémité du golfe arabique, 
qu'on appelait aussi hèroopolite ; c'est pourquoi on suppose que même au 
temps des Romains la mer Rouge s'étendait beaucoup plus au nord qu'elle 
ne le fait maintenant, et que les Lacs amers étaient alors sous l'eau. 
Linant-Bey considérait comme géologiquement prouvé que, sous les pha- 
raons de la XIX e dynastie, le lac Timsah et les vallées de Saba Biar et 
d'Abou Balah faisaient partie de la mer Rouge. Cette vue est confirmée 
par les caractères physiques de la région, car la dépression du lac Tim- 
sah est une étroite extension vers l'ouest qui présente l'apparence d'une 
tête de golfe. La mer se serait ainsi étendue jusqu'à trois milles au plus 
d'Héroopolis. Graduellement l'eau se retira, la communication entre la cité 
et le golfe fut partiellement coupée, et là où avait été la mer Rouge restè- 
rent seulement des marais salés, qui ont été appelés par Strabon et Pline 
les Lacs amers. » — Il me semble qu'on a tiré des conclusions erronées des 
témoignages classiques, dont le principal est assurément celui de Strabon. 
Si cet écrivain a, d'après Ératosthène, considéré le golfe arabique comme 
s'étendant jusqu'à Héroopolis (notamment XVI, l\. 2 ; 4-4;XVII, 1 . 35 ; 
3. 20; cf. Ptolémée, IV, 5. 7), il ne faut voir là qu'une simple manière 
de parler : le canal de la mer Erythrée « traverse, dit-il, les lacs nommés 
amers ; ils étaient autrefois [effectivement] amers, mais le susdit canal 
ayant été creusé, ils ont changé de nature par le mélange du fleuve; et 
maintenant ils sont poissonneux et pleins d'oiseaux de marais » (XVII, 
1. 25). On peut croire qu'au temps de la XIXe dynastie la mer s'étendait 
jusqu'au lac Timsah et le site d'Ismaïlîyah, car, d'après un bas-relief de 
Karnak, à l'époque de Sétoui 1er, un canal unissait le Nil à la région des 
lacs ; mais la réfection de ce canal par Nécos, puis son prolongement par 
Darios jusqu'aux abords de la moderne Suez (une stèle de Darios couverte 



80 CHAPITRE II. — HÉRODOTE DANS LA RASSE EGYPTE 

à l'est de Patumos, que se trouvait le défilé, par conséquent 
la ville de Buto. 

Il est curieux que le même texte conduise par une autre 
voie à un résultat peut-être plus précis encore. Hérodote 
assure que « le défilé débouchait dans une vaste plaine atte- 
nante à celle de V Egypte ». La plaine était-elle, par rapport 
au Nil, en-deçà ou au-delà du défilé ? Toutes les hypothèses 
proposées, par le seul fait qu'elles cherchent Buto sur le bord 
oriental de l'Egypte même, supposent cette plaine au-delà. 
C'est une erreur : elle était en-deçà, c'est-à-dire qu'elle s'in- 
terposait entre le défilé d'une part et l'Egypte de l'autre. En 
effet c'était une plaine où débouchaient les serpents venant 
d'Arabie-, en outre, s'il avaient été attaqués avant d'entrer 
dans l'étroit passage, ils auraient eu du champ pour se dis- 
perser et la légende ne s'expliquerait plus. S'il en est ainsi, 
et il ne peut en être autrement, Hérodote nous permet de dé- 
terminer cette plaine, « Le canal, dit-il, est creusé d'abord 
[en d'autres termes le point de départ en est] dans cette partie 
de la plaine égyptienne qui regarde l'Arabie. La montagne 
qui s'étend du côté de Memphis et dans laquelle sont les car- 
rières borne cette plaine au sud » (1). Cette chaîne, si claire- 
ment désignée (2), est celle qui se détache de la chaîne ara- 
bique proprement dite à la hauteur du Caire, pour se diriger 
d'ouest en est avec le Gebel Moqattam, et se continuer en plu- 
sieurs rameaux vers le Gebel Geneffeh au nord et le Gebel 
Attâqa au sud. « Le canal, poursuit notre auteur, commence 
au pied de cette montagne ». Ici nous ne nous retrouvons plus : 
le canal tirait ses eaux du Nil près de Bubastis (3) située bien 
plus au nord. Qu'est-ce à dire ? Rien autre chose sinon que 



d'hiéroglyphes et de cunéiformes se voit encore à 8 kilomètres au nord de 
cette ville) ainsi que les vestiges qui en subsistent encore, montrent 
qu'au vi e siècle la région ne présentait pas un caractère essentiellement 
différent de celui qu'elle a aujourd'hui ; on doit seulement admettre qu'elle 
était plus marécageuse au temps d'HÉRODOTE qu'au temps de Strabon, et 
plus aussi du temps de Strabon que de nos jours. 

(i) II, i58. — (2) Ce sont les carrières de Toûrah, tout près du Moqat- 
tam, dont Hérodote a encore parlé II, 8 et 176. — (3) II, i58. 



§ iv. a l'est du nil : 21-22. patumos. buto 81 

pour Hérodote tout le haut plateau montagneux qui du Gebel 
Moqattam et de ses prolongements s'étend au nord jusqu'à 
Bubastis et l'Ouâdy Toûmîlât appartenait à la montagne ara- 
bique; à partir de là seulement commençait la plaine. C'est 
au reste la seule qui de ce côté soit attenante à la vallée du 
Nil. Il y a donc nécessité de conclure que la « vaste plaine » 
où débouchaient les serpents, et qui se reliait à « la plaine 
égyptienne », est celle qui s'étend au nord de l'Ouâdy Toû- 
mîlât, et comme elle a son extrémité orientale près du lac 
Timsah, au nord de la barrière dont il a été parlé ci-dessus, 
c'est aux environs du lac Timsah que se trouvaient et le défilé 
et la ville de Buto d'Arabie (1). 

Toutefois se peut-il qu'Hérodote ait mentionné dans l'Ouâdy 
Toùmilàt une ville portant le même nom que la Buto du nord- 
ouest ? Ce nom de Buto ne signifie-t-il pas « maison de la 
déesse Uto », la Léto des Grecs, alors que la divinité adorée 
dans la région ici assignée à Buto d'Arabie, dans le Toukou, 
était le dieu Toumou (2) ? Voici l'explication. Le nome cons- 
titué par l'Ouâdy Toûmîlât, auquel appartenait notamment 
Patumos, le VIII e de la Basse Egypte, est appelé par les do- 
cuments égyptiens le nome du « harpon » de l'est ; or, par une 
coïncidence qui n'est sûrement pas fortuite, celui qui portait 
le même nom de « harpon » à V ouest, le VII e , est justement le 
nome dont faisait partie le district de Buto (du nord-ouest) (3). 

(i) Il me paraît impossible d'arriver à une plus grande approximation. 
Rien dans Hérodote ne permet de savoir si Buto se trouvait, par exemple, 
à l'endroit où plus tard Ptolémée Philadelphe « fonda », — non vraisem- 
blablement de toutes pièces, — la ville d'Arsinoé (d'après la grande stèle 
de ce pharaon découverte par M. Naville, The Store City of Pi thom etc. ; 
cf. Strabon, XVII, i. 25), et dont le site se trouverait au village d'El Mag- 
far, entre Tell el Maskhoûtah (Patumos) et le lac Timsah; ou bien encore 
là où s'élevait le grand temple de « Pi-Kerehet », que M. Naville veut 
reconnaître dans le Pi-hahiroth de l'Exode (XIV, v. 2, 9) et le Serapiu de 
l'Itinéraire d'Antonin, au sud-est de Ero (= Héroopolis =r Patumos). S'il 
fallait absolument formuler une opinion, l'importance de la ville, présu- 
mée d'après son nom (voir dans le texte l'alinéa suivant), me ferait pencher 
vns la seconde hypothèse. 

(2) Cf. J. de Rougé, Géographie anc. de la Basse Egypte, p. 49> sqq- — 
I. J. m Rougé, 1. 1., p. 3o sqq.,/41 sqq., ; Brugsch, Die Aegyptologie, 
p. 449-45o. 

C. SOURDILLE. 6 



82 CHAPITRE II. — HÉRODOTE DANS LA BASSE EGYPTE 

Sans aucun doute les Grecs, au temps d'Hérodote (1), ont con- 
sidéré les deux villes comme les métropoles de leurs nomes 
respectifs (VII e et VIII e ) qui primitivement n'en formaient 
qu'un seul, et ils ont transporté à celle de l'est le nom de celle 
de l'ouest mieux connue d'eux, parce que les deux nomes 
portaient des noms identiques. Le cuite de Léto-Uto n'a donc 
aucun rapport nécessaire avec l'origine du nom de Buto d'A- 
rabie; le dieu de cette région était, comme on vient de le 
dire, Toumou, Atoumou, honoré spécialement sous la forme 
d'un serpent, en tout cas hiéroglyphiquement déterminé 
comme tel (2), détail qui atteste toute l'importance et le grand 
nombre de ces reptiles dans la contrée où l'on propose ici de 
placer Buto et le défilé des serpents (3). 

Il reste qu'Hérodote s'est contredit. Suivant son témoi- 
gnage, les habitants de Maréa et d'Apis, deux villes-frontières 
du côté de la Libye qui n'étaient pas situées directement sur 
le Nil, avaient voulu échapper aux prescriptions de la religion 
égyptienne en se prétendant libyens; mais l'oracle d'Ammon 
consulté leur avait répondu que « tous ceux qui, habitant au- 
dessous d'Éléphantine, buvaient aux eaux du Nil, étaient 
égyptiens ». C'est une doctrine qu'Hérodote a faite sienne (4). 
A ce compte, Buto de l'est, qui s'abreuvait aux eaux d'un 
canal dérivé du Nil (5), était bien en Egypte. Toutefois remar- 
quons d'abord que c'était une nécessité pour notre auteur de 
distinguer nettement deux villes semblablement dénommées. 
En second lieu la contradiction a peu de portée. Ce n'est pas 
lui qui a inventé l'expression Buto d'Arabie, elle lui a été 



(i) Hérodote n'a pas cité un nome dont Buto aurait été la métropole, 
mais sa liste n'est pas complète, elle donne seulement les noms de ceux 
qui fournissaient des Hermotybies et des Calasiries (II, i65-i66). Il est 
certain que les Egyptiens ont connu un « nome de Buto » du nord-ouest 
(« Pi tosh ni P-Uto », Brugsch, Dictionn. géogr., p. n55), que Brugsch, Die 
Aegyptologie, p. 45o, distingue du nome chemmite (Hérod., II, i65). 

(2) Cf. J. de Rouge, 1. 1., p. 49- — (3) Cf. Strabon, XVII, 1. 21 : « [Entre 
Péluse et le golfe héroopolitej le pays non-seulement est sans eau et 
sablonneux, mais encore il présente une multitude de serpents qui se 
cachent sous le sable. » 

(4) II, 18. — (5) II, i58. 



§ iv. a. l'est du nil : 21-22. patumos. buto 83 

très certainement fournie par d'autres; au contraire, l'attri- 
bution à L'Egypte de toutes les terres arrosées par le Nil pré- 
sente un caractère manifestement théorique et jusqu'à un cer- 
tain point personnel, auquel les faits contingents de la géo- 
graphie physique et politique n'étaient pas tenus de toujours 
répondre. Enfin le VIII e nome n'était qu'une étroite bande de 
terre qui se soudait au XX e , et c'est justement ce XX e nome 
que Ptolémée appelle Arabie (1). II n'est pas invraisemblable 
que cette désignation ait déjà existé au temps d'Hérodote, et 
que ses informateurs, en général petites gens pour qui la 
géographie officielle avait sûrement des secrets, aient consi- 
déré comme faisant partie du nome arabique un territoire qui 
s'y rattachait si étroitement, et qui en méritait encore mieux 
le nom. Quoi qu'il en soit, l'historien ayant mentionné Patu- 
mos à la fois comme riveraine du canal et comme ville d'Ara- 
bie, il n'y a aucune difficulté à reconnaître, malgré la contra- 
diction signalée, que Buto dite d'Arabie se trouvait dans la 
même région que Patumos. 

Hérodote est-il allé au-delà? Il a décrit le canal depuis Bu- 
bastis jusqu'à la mer Erythrée, il en a noté la largeur et la 
longueur, il en a mentionné les détours (2), il a même signalé 
que les garages de trirèmes construits par Nécos sur le golfe 
arabique étaient « visibles » (3). Mais il n'y a rien dans ces 
données qui démontre à priori une vue directe des choses. 
Il nous dit qu'il s'est rendu à Buto pour s'y informer au sujet 
des serpents volants : tenons-nous à cette indication; elle 
signifie qu'il a fait un voyage spécial jusqu'à cette ville loin- 
taine avec une intention déterminée, qui n'était pas de nature 
à l'entraîner plus avant. Nous conclurons donc que Buto a été 
le terme de ses recherches personnelles de ce côté de l'Egypte; 
qu'il y a séjourné probablement peu, juste le temps de s'en- 
quérir dune légende dont il avait déjà entendu parler; que 
jusque-là il a décrit le canal d'après ses propres observations ; 
que pour le reste il a eu recours à des témoignages étran- 

(i) Ptolémée, IV, 5. 'il\. — (2) II, 108. — (3)11, 109. 



84 CHAPITRE II. HÉRODOTE DANS LA RASSE EGYPTE 

gers; enfin, qu'à l'aller comme au retour il a passé devant 
Patumos, où, suivant les apparences, il ne s'est pas sensi- 
blement arrêté. 

23. Bubastis. 

Bubastis, capitale d'un nome (1), se trouvait, d'après Hé- 
rodote, d'une part un peu au-dessous de l'endroit où le ca- 
nal de Nécos, reliant le Nil à la mer Erythrée, recevait les 
eaux du Nil (2), et d'autre part au sud-ouest des « Camps » 
où Psammétichos avait établi ses auxiliaires Ioniens et Ca- 
riens (3). Sa situation sur la rive droite, c'est-à-dire à l'est de 
la branche pélusienne, est établie par cette remarque du 
voyageur grec qu'elle faisait face à Vile qui constituait le 
nome de Myekphoris (4). Les restes s'en voient aujourd'hui 
sur une étendue de terrain considérable à Tell Basta, tout 
près de Zagazig. 

Hérodote rapporte qu'on allait y donner la sépulture aux 
chats (5). Il n'en dit pas la raison, mais quand nous ne la con- 
naîtrions pas autrement, — et ce n'est pas le cas, — nous 
pourrions nous douter que ces animaux étaient consacrés à 
la divinité du lieu. Cette divinité était une déesse, Artémis ; 
les Egyptiens l'appelaient Bubastis, comme la ville elle- 
même (6). 

La fête qu'on célébrait annuellement en son honneur était 
la première en importance de toutes les fêtes égyptiennes, 
celle à laquelle on se rendait avec le plus de zèle et d'en- 
train (7). Au reste, c'était une énorme foire à laquelle on se 
préparait joyeusement. Hommes et femmes pêle-mêle s'en- 
tassaient dans des bateaux et charmaient les loisirs d'une 
navigation parfois longue en jouant qui des castagnettes qui 

(i) II, i66. — (2) II, i58. — (3) II, i54. — (4) II, 166. — (5) II, 67. 

(6) II, 59, 60, 137, i56. En réalité Hérodote confond Bastit, la déesse, 
avec Pi-bastit (« le lieu de Bastit»), la ville; le dieu Mendès {Bi-nib- 
didou, « le bélier maître de Didou ») a été confondu plus facilement encore 
avec le siège de son culte (Pi-bi-nib-didou, eD assyrien Bindidi). 

(7) n, 5 9 . 



§ iv. a l'est du nil : 23. bubastis 85 

de la finie, en chantant et en battant des mains. Passait-on 
près d'une ville, les bateaux approchaient de la rive, les mu- 
siciens faisaient rage, des lazzis s'échangeaient entre les pèle- 
rins et les gens de la localité, les femmes dansaient et se 
retroussaient sans décence. Arrivés à destination, tous pre- 
naient part à la fête, qui consistait en un grand nombre de 
sacrifices. Après quoi l'on faisait ripaille, et dans la circons- 
tance « il se consommait plus de vin de vigne que dans tout 
le reste de l'année » ; au rapport des habitants, il y avait plus 
de 700,000 pèlerins, hommes et femmes, sans compter les 
enfants (1). 

Hérodote a-t-il assisté à ces réjouissances ? La description 
de la fête de Sais présente certains détails assez précis et cir- 
constanciés pour nous laisser croire qu'il en a été le témoin. 
Il n'en est pas de même dans le cas présent. La partie essen- 
tielle de son récit a trait à ce qui se passait hors de Bubas- 
tis. De la fête elle-même, il nous apprend seulement qu'on y 
sacrifiait nombre de victimes, comme on faisait dans toutes 
les autres. D'autre part ce chiffre de 700,000 pèlerins est 
d'une exagération manifeste (2), et c'est aux habitants, fait-il 
remarquer, qu'il a dû cette information. Seuls aussi les habi- 
tants étaient qualifiés pour dire qu'alors « on consommait 
plus de vin de vigne que dans tout le reste de Vannée ». Rien 
ne révèle la présence d'Hérodote aux fêtes de Bubastis. 

Mais il a certainement vu la ville et son temple. Pour le 
temple, ce lui fut chose d'autant plus facile qu'on l'aperce- 
vait de tous côtés. C'est qu'en effet, « s'il n'avait pas changé 
de place depuis sa fondation, la ville avait été exhaussée », 
d'où il résulte qu'on pouvait plonger ses regards dans toute 
les parties découvertes de l'édifice en en faisant seulement le 
tour à distance. Suivant ses propres expressions, Hérodote 
a contemplé des temples plus grands et plus somptueux, il 
n'en a pas rencontré de plus agréable à voir. Deux canaux 
dérivés du Nil, larges de cent pieds et ombragés d'arbres, l'en- 

(i) II, 6o. — (2) Cf. Wiedemann, Herodots zweites Buch, p. 254. 



86 CHAPITRE II. HÉRODOTE DANS LA BASSE EGYPTE 

touraient en ménageanttoutefois une entrée. Les propylées, 
de dix brasses de hauteur, en étaient décorés de figures de 
dix coudées. Tout autour du lieu sacré courait un mur d'en- 
ceinte où étaient également sculptées des figures. Entre ce 
mur et le temple proprement dit, où se trouvait la statue de 
la déesse, était un bois planté de très grands arbres. Le tout 
avait un stade en longueur et en largeur. Un chemin pavé, 
long de trois stades, large de quatre plèthres et bordé d'ar- 
bres « hauts comme le ciel », conduisait, en traversant la 
place publique, à un temple d'Hermès (1). Cette description, 
à ce détail près qu'il n'y avait pas dans un sanctuaire prin- 
cipal la statue de la divinité, du moins une statue semblable 
au point de vue de la conception et des dimensions à celles 
qu'on vénérait dans les sanctuaires grecs, cette description 
est la plus précise et la plus exacte qu'Hérodote nous ait 
laissée d'un temple égyptien. 

Il ne nous a rien rapporté sur Bubastis de plus que les 
données précédentes. Y a-t-il puisé d'autres renseignements 
incorporés dans son ouvrage sans indication d'origine ? Il 
y a peut-être appris l'histoire du canal conduisant du Nil à 
la mer Erythrée, car c'est près de Bubastis que ce canal, 
creusé par Nécos et Darios, recevait les eaux du fleuve (2). 
11 y a peut-être aussi entendu parler de Sabacos, puisqu'il 
attribue à ce pharaon, — à tort assurément, — l'exhausse- 
ment systématique de la ville; toutefois il est probable que 
c'est là seulement une précision apportée par lui à une 
légende qui semble lui avoir été contée à Memphis (3). Si, 
d'une manière générale, il ne paraît pas avoir recueilli à 
Bubastis une ample moisson de renseignements concernant 
l'histoire, l'on doit cependant tenir pour certain qu'il a visité 
cette ville, et qu'il y a fait un séjour, sinon d'une longue, du 
moins d'une certaine durée. 

(i) II, i37-i38. —(2)11, i58. 

(3) Les prêtres dont il invoque à ce sujet le témoignage sont les mêmes 
que ceux qui l'on renseigné depuis le chap. 99: ce sont des prêtres mem- 
phites. Au reste cette qualité leur serait attribuée avec une quasi-certi- 
tude d'après le seul chapitre précédent (chap. i36). 



§ iv. a l'est du nil : 24-25. daphnie, les camps 87 

24-25. Daphnœ pélusienne. Les Camps (Stratopeda). 

De Daphnae pélusienne (1) Hérodote raconte que Psammé- 
tichos y avait mis une garnison contre les Arabes et les Assy- 
riens, mais que les soldats, mécontents de n'avoir pas été 
relevés depuis trois ans, s'étaient enfuis en Ethiopie de con- 
cert avec ceux des autres garnisons frontières. Du temps de 
l'historien les Perses y avaient aussi des troupes (2). D'après 
les prêtres memphites, la ville avait été le théâtre d'une 
scène tragique. Sésostris, revenant d'expéditions, lointaines 
avec de nombreux prisonniers, y avait reçu l'hospitalité de 
son frère, auquel il avait conféré la régence du royaume ; 
mais celui-ci avait fait mettre le feu au palais, et Sésostris 
n'avait pu échapper aux flammes qu'en se faisant un pont des 
corps de deux de ses six enfants (3). 

Nous n'avons rien là qui nous apprenne si Hérodote a visité 
Daphnae. Quant à la situation de la ville, il nous informe 
seulement, par la qualification qu'il lui donne, qu'elle se 
trouvait dans la même région que Péluse, et c'est insuffisant. 
Des recherches assez récentes nous permettent d'éclaircir 
ces deux points. 

Dans les mêmes parages, suivant les indications de notre 
auteur, se rencontraient « les Camps ». Ce nom désignaitles 
emplacements concédés autrefois par Psammétichos aux 
Ioniens et aux Cariens qui lui avaient assuré le pouvoir. Les 
Camps se faisaient face l'un à l'autre de chaque côté de la 
branche pélusienne, un peu au-dessous de Bubastis. Amasis, 
voulant s'assurer l'appui de ces étrangers contre ses propres 
sujets, les avait par la suite établis à Memphis. Hérodote 
déclare que de son temps on voyait encore leur ancien port 
et les ruines de leurs habitations (4). Il a parlé ici en témoin 
oculaire, comme il ressort non-seulement de sa description 

(i) Daphnae /je'/ws/e/me et non de Péluse; on montrera ci-dessous (p. o3-q4) 
que l'adjectif employé ici par Hérodote ne dérive pas du nom de la ville 
de Péluse. 

(2) II, 3o. — (3) II, 107. — (4) II, i54. 



88 CHAPITRE II. HÉRODOTE DANS LA BASSE EGYPTE 

des lieux, mais encore de ce qu'il s'est rendu à Péluse par 
la branche orientale du Nil (1). Or des fouilles ont fait recon- 
naître à Tell Defenneh, à trente-deux kilomètres au sud-est 
de Tanis (San), le site de Daphnae et, y attenant, celui du 
Camp des Ioniens (2). Puisque Hérodote a vu « les Camps », 
il a nécessairement vu Daphnae Toutefois il a remarqué que 
« les Camps » étaient abandonnés, et d'autre part Daphnae, 
à en juger d'après les fouilles, avait alors beaucoup perdu 
de son ancienne importance : cet état de chose confirme l'im- 
pression laissée par les données du voyageur, à savoir qu'il 
n'a pas dû recueillir là de bien nombreuses informations, et 
qu'il n'a guère fait qu'y passer. 

26-27. Péluse et Paprémis. 

La branche la plus orientale du Nil coulait, dit Hérodote, 
vers Péluse (3) et s'appelait pélusienne (4). On doit croire que 
Péluse était à droite du fleuve, caries Ioniens, qui limitaient 
strictement l'Egypte au territoire compris entre la branche 
canopique et la branche pélusienne, nommaient comme der- 
nière localité de l'est les Tarichées de Péluse (5) et non pas 
Péluse même. 

L'historien cite une rencontre d'armées dont ce lieu aurait 
été le théâtre. A la vérité, cette rencontre n'avait pas eu le 
caractère d'une bataille proprement dite. Sanacharibos, roi 
des Arabes et des Assyriens, venant attaquer l'Egypte, le 
roi-prêtre Séthos, abandonné de ses guerriers mais confiant 
dans la promesse de son dieu Héphacstos, s'était avancé au 
devant de l'étranger avec une cohue de misérables racolés 
au hasard. Les adversaires se trouvaient en présence à Pé- 

(i) Il est allé à Péluse (voir ci-dessous, p. 96), sur la branche orientale 
du Nil, et il venait de Bubastis (voir ci-dessus, p. 85-8G), sur la même bran- 
che (voir ci-dessus, p. 84). 

(2) Fl. Pétrie, Tanis, Part II, Nebesheh (A m) and Defenneh (Tahpanhes) 
with Chapters by Murray and Griffith, 1888, p. /J7 sqq. Voir l'examen des 
résultats dans Mallet, Les premiers établissements des Grecs en Egypte, 
p. 53 sqq., 128 sqq. 

(3) II, i5. — (4) II, 17, i54. — (5) II, i5. Voir ci-dessus, p. 5o. 



§ iv. a l'est du nil : 26-27. péluse. paprémts 89 

luse, quand, une nuit, des rats rongèrent les carquois, les 
ares, les cuirs des boucliers dans le camp de Sanacharibos, 
qui dut s'enfuir honteusement (1). 

Est-ce à Péluse que Psamménitos, fils et successeur d'A- 
masis P fit lace à Cambyse et que succomba l'indépendance 
égyptienne ? Hérodote dit simplement que Psamménitos 
campa sur la « bouche pélusienne » (2). Comme par cette 
expression il désigne non-seulement l'embouchure, mais 
encore toute la branche, de Kerkasore à la mer (3), il est 
impossible à priori de rien affirmer sur le site du champ de 
bataille. En étudiant les données relatives à Paprémis on va 
voir que la lutte n'eut pas lieu à Péluse même, en même temps 
qu'on découvrira quels furent la nature particulière et le de- 
gré d'importance de cette localité au temps de l'historien. 

Paprémis était le chef-lieu d'un nome (4). Dans ce nome 
les hippopotames étaient regardés comme sacrés (5); sans 
doute étaient-ils sous la protection d'Ares, en l'honneur de 
qui avait lieu à Paprémis la sixième des grandes panégyries 
égyptiennes (6). Hérodote a relaté la fête avec soin. En plus 
des sacrifices et des rites accoutumés, on y remarquait la 
cérémonie suivante. A un jour déterminé, quelques prêtres 
prenaient la statue du dieu avec le naos de bois doré où elle 
était enfermée, et la transportaient dans un autre sanctuaire. 
Le lendemain ils retournaient la chercher, la posaient sur 
un char auquel ils s'attelaient, et se mettaient en route pour 
la reconduire à sa première place. Arrivés aux propylées 
du temple, ils y trouvaient un grand nombre d'autres prê- 
tres qui, munis de gourdins, se montraient décidés à leur 
refuser le passage. Mais en face se tenait une foule compacte 
de fidèles aussi solidement armés, et fermement résolus à 
porter secours à leur dieu. Alors éclatait une rixe violente ; 

(l) II, 4l. — (2) III, 10-12. 

(3) Nulle part il n'apparaît qu'HÉRODOTE ait eu en vue exclusivement par 
le mot ord(ia l'extrémité d'une des branches du Nil. En ce qui concerne par- 
ticulièrement l'expression arojj.a IIï)Xov<rtov, le sens « de branche » et non 
« embouchure » pélusienne est démontré par II, 17 et i54- 

(4)11, 71, i65. -(5) II, 71. - (6)11, 5 9 . 



90 CHAPITRE II. HÉRODOTE DANS LA BASSE EGYPTE 

bien des têtes, assure Hérodote, devaient y être irrémédia- 
blement fracassées, quoique les Egyptiens n'en voulussent 
pas convenir. Cette singulière cérémonie commémorait 
l'événement suivant. Ares, après avoir grandi au loin, avait 
voulu pénétrer chez sa mère, qui habitait le temple, avec l'in- 
tention de lui faire violence ; mais comme les serviteurs de 
celle-ci, ne le connaissant pas, l'empêchaient d'entrer, il 
était allé quérir de l'aide et s'était ouvert de force un pas- 
sage (1). 

Une autre scène, d'un caractère plus historique, s'était 
déroulée à Paprémis. Là s'étaient rencontrées les troupes 
d'Inaros, roi de Libye, et celles d'Achaeménès, fils de Darios. 
Hérodote alla visiter le champ de bataille et y remarqua 
l'excessive friabilité des crânes perses ainsi que l'extrême 
dureté des crânes égyptiens (2). 

Voilà ce que l'historien nous a fait savoir de la ville de 
Paprémis. Où se trouvait-elle ? 11 ne nous l'a pas dit et nul 
autre écrivain ancien n'en a même répété le nom. Les mo- 
dernes l'ont placée tantôt à la frontière libyque, tantôt à Xoïs 
près de la branche sébennytique, tantôt aux environs de la 
bouche phatnitique (actuellement branche de Damiette), 
tantôt entre Damiette et Menzaleh, tantôt entre Bubastis et 
Daphnae, tantôt enfin au village actuel de Farama, emplace- 
ment de l'ancienne Péluse (3). De la diversité de ces opi- 
nions on conclut que le site de Paprémis est inconnu (4). 

Reprenons la question. 

C'est à Paprémis, déclare Hérodote, qu'eut lieu le combat 
où Inaros mit en fuite les Perses et tua leur chef Achaemé- 
nès, l'oncle propre du Grand Roi (5). Des différents témoi- 
gnages anciens qui concernent la révolte d'Inaros (6) un seul 

d) 11,63. — (2) III, 12. 

(3) On trouvera les références dans Wiedemann, Herodots zweites Buch, 
p. 264. Toutefois M. Wiedemann attribue à « Kiepert dans Stein » l'opi- 
nion que Paprémis se trouverait entre Daphnae et Péluse ; or la carte de Kie- 
pert place Paprémis entre Bubastis et Daphnae. — {l\) Wiedemann, ibid. — 
(5) III, 12. 

(G) A laisser de côté les simples allusions, comme celle que fait Héro- 



§ iv. a l'est du nil : 26-27. péluse. paprémis 91 

est à retenir ici. Oiodore rapporte que, sous l'archontat de 
Conon à Athènes, Artaxerxès, roi des Perses, mit Achaemé- 
nès, fils de Darios, à la tête d'une armée de 300,000 hommes 
envoyée contre les Égyptiens révoltés. « A son arrivée en 
Egypte, Achaeménès campa dans le voisinage du Nil, et 
après avoir fait reposer ses troupes des fatigues de la mar- 
che, prit ses dispositions de combat. Les Egyptiens, ayant 
rassemblé les troupes de la Libye et de l'Egypte, attendaient 
les secours des Athéniens. Ceux-ci abordèrent avec deux 
cents navires, se joignirent aux Egyptiens et livrèrent une 
sanglante bataille aux Perses », qui furent contraints de s'en- 
fuir (1). Tout d'abord le lieu où l'armée perse campa « lors 
de son arrivée en Egypte », et « où elle se reposa des fati- 
gues de la marche avant de se mettre en ligne » , est néces- 
sairement dans la région de Péluse. Hérodote affirme expres- 
sément que le désert arabique « est le seul endroit connu 
par où l'on débouche en Egypte » (2), et, ailleurs, que « le 
débouché est à Péluse » (3). Au temps de Strabon il en était 
de même. « Péluse, dit celui-ci, est entourée de lagunes 
appelées parfois Barathres et de marécages. Elle est établie 
ta plus de vingt stades (3 kil. et demi) de la mer;... elle tire son 
nom de la vase des marais. C'est par cet endroit difficile que 
Ton débouche des régions de l'est, Phénicie et Judée; c'est 
également par là que passe la route de l'Arabie nabatéenne, 
pays contigu à l'Egypte » (4). Aussi est-ce à Péluse que Séthos 
se porta au devant de Sanacharibos, roi d'Assyrie (5). Toute- 
fois ce n'était pas nécessairement à Péluse même que l'on en 
venait aux mains. Hérodote dit de Psamménitos qu'il s'en 
fut attendre Cambyse simplement « sur la branche pélu- 
sienne » (6). C'est qu'il n'importait généralement pas, à 
cause des difficultés du pays, que les envahisseurs arrivas- 
sent jusqu'au Nil et remontassent un peu le long de la rive 

dote, III, 12, ces textes sont Thucydide, I, io4, 109-110, Ctésias, 33-36 
(Muller-Didot, p. 52), et Diodore, XI, 71, 74-7^, 77 ; XIII, 25. 

i Diodore, XI, 74. — (2) III, 5. — (3) II, i/Ji. —(4) Strabon XVII, 
1. 21. — (5) II, i4i. — (0) III, 10. 



92 CHAPITRE II. — HÉRODOTE DANS LA RASSE EGYPTE 

orientale du fleuve ; au reste l'historien n'ignorait pas que la 
garnison destinée à tenir en échec les Arabes et les Assy- 
riens avait été placée par Psammétichos à Daphnae, et que les 
Perses y avaient également mis des troupes (1). Il s'agit donc 
maintenant de savoir si c'est à Péluse même, au débouché du 
désert arabique, ou un peu plus au sud, vers Daphnae, 
qu'eut lieu la rencontre entre Inaros et Achœménès. La 
solution ne paraît pas hasardeuse. Si iVchœménès, arrivé dans 
le voisinage du Nil, eut le temps de faire reposer ses troupes, 
c'est quTnaros restait dans l'inaction, et si Inaros restait 
dans l'inaction au lieu de culbuter un ennemi harassé et 
déprimé, c'est, comme on peut l'induire du témoignage de 
Diodore, qu'il attendait les galères athéniennes. Or il était 
essentiel pour les Egyptiens que dans de telles circonstances 
la rive du fleuve ou à tout le moins le fleuve lui-même res- 
tassent libres : si les Perses y avaient atteint, ils eussent eu 
beau jeu à empêcher la jonction des rebelles et des Athé- 
niens; c'est donc à l'orée du désert, en avant du Nil, au 
débouché de l'Egypte, c'est-à-dire tout près de Péluse, 
qu'Inaros s'était établi, c'est là que la bataille eut lieu, et 
comme elle eut lieu, assure Hérodote, à Paprémis, la région 
de Paprémis c'est la région de Péluse. 

L'identité de ces deux villes a déjà été proposée pour une 
raison différente. « Paprémis, dit Mariette, est le Parema des 
légendes hiéroglyphiques, et Parema a servi de type au 
mot Farama qui, dans les écrivains arabes, sert à désigner 
l'ancienne Péluse » (2). En réalité les textes égyptiens ne 
connaissent pas le nom de ville Parema; un nom de lieu a 
été lu Pi-romen, dans lequel on a voulu voir également 
l'origine du Farama arabe, mais il semble bien qu'il y ait eu 
erreur de lecture (3). Toutefois, si nous ignorons le nom égyp- 
tien de Péluse, nous en savons le nom copte qui en dérive : 



(i)II, 3o. — (2) Mariette, dans la Revue archéologique, 4 e série, III, 
p. 34 . 

(3) Voir à ce sujet Maspero, dans la Zeitschriftfiïr àgypt. Sprache, i883, 
p. 63; cf. J. de Rouge, Géographie anc. de la Basse Egypte, p. 1 25- 126. 



§ iv. a l'est du nil : 26-27. péluse. paprémis 93 

c'est Peremoun (1), et Farama-Peremoun a toutes chances de 
correspondre au mot Paprémis. 

A cet argument une objection grave a été faite. « La pré- 
tendue identité de Paprémis et de l'égyptien Pa-remen, en 
arabe Farama, Péluse, est exclue par ce seul fait qu'Héro- 
dote nomme séparément Péluse et Paprémis » (2). La force de 
l'objection n'est qu'apparente. Voici vraisemblablement la 
solution du problème. 

Péluse se dit ïlYjXouaiov (3), que Strabon dérive de rcijXoç, 
« boue » (4); l'adjectif, dans le texte d'Hérodote, présente 
deux formes : wyjXouaioç, qui qualifie soit le Nil oriental soit 
Daphnae (5), et iwjXouataxoç qui s'applique exclusivement aux Ta- 
richées (6). D'autre part, alors que tous les autres noms de 
villes égyptiennes cités par notre historien sont du masculin 
ou du féminin (7), celui de Péluse seul est du neutre. S'il 
est évident que iwiXouaiaxo'ç est un adjectif dérivé de ïlrjXouacov, 
il apparaît comme non moins évident que Il7)Xou<«ov n'est que 
l'adjectif 7î7)Xou(jtoç dont le neutre a formé un substantif; en 
d'autres termes, 7ty]Xou<7ioç est antérieur àriyiXoucriov, mot antérieur 
lui-même logiquement à 7CYjXouaiaxoç . Il en résulte que la bouche 
orientale du Nil et la ville de Daphnae, qualifiées non par l'ad- 
jectif xYjXouataxoç, seule forme que connaîtra plus tard Strabon, 
mais par l'adjectif ^rjXouatoç, sont désignées non par le nom de 
Péluse, mais par celui d'une région dans laquelle Daphnae 
était sûrement comprise. Ainsi il y eût tout d'abord une 
région à laquelle les Grecs appliquèrent l'épithète de™)Xoucioç, 
puis le neutre de ce mot devint le nom d'une localité qui 
s'y fonda, enfin du nom de cette localité fut formé l'adjectif 

(i) Nous avons à ce sujet, entre autres témoignages, celui du Manuscrit 
d'Oxford (liste copto-arabe des sièges épiscopaux d'Egypte) publié par J. de 
Rouge, 1. 1., p. i5i-i6i, d'après la copie de E. Révillout; on y lit (p. 167) 
l'égalité suivante : ttsaoutiou = ttîpejjlo-jv = El Farina. 

(2) Wiedemann, Herodots zweites Buch, p. 264. — (3) II, i5, i[\\. — 
(4) Strabon, XVII, 1. 21. — (5) II, 3o, 107 (Daphnae); 17, i54; III, 10 (bran- 
che pélusienne). — (6| II, i5. 

(7) Ils sont à peu près tous du féminin; le genre de Kâvwêo; (II, i5, 
97) ne peut être déterminé d'après le texte d'HÉKODOTE, mais les auteurs 
grecs le font du masculin. 



94 CHAPITRE II. HÉRODOTE DANS LA RASSE EGYPTE 

TrrjÀouffiaxdç, appliqué par Hérodote aux Tarichées, c'est-à-dire 
à un établissement qui dépendait manifestement de la ville. 
Au jugement de l'historien, les premiers Grecs établis en 
Egypte furent les auxiliaires ioniens et cariens de Psammé- 
lichos (fin du vn e siècle) (1) : comme Péluse, d'après le mode 
de formation de son nom, ne commença d'exister que plus 
tard, vraisemblablement après l'époque où Naucratis était le 
seul port d'accès en Egypte (2), on voit que c'était là, au 
temps d'Hérodote, une localité grecque toute récente. 

C'était une localité grecque, donc un établissement de 
commerce, et une localité récente, donc sans bien grande 
importance encore; remarquons au reste qu'elle ne figure 
pas parmi les chefs-lieux des nomes fournissant des guer- 
riers (3), quoiqu'elle fût située dans une région où la présence 
de troupes était particulièrement nécessaire. Elle se trou- 
vait, on l'a dit plus haut, sur le bord oriental du Nil, et sûre- 
ment aussi, vu sa destination, dans le voisinage d'un centre 
assez considérable, voisinage à peu près immédiat tant la 
lisière du désert était proche. Ce grand centre, pour des rai- 
sons déjà indiquées, était Paprémis, la ville de la sixième des 
grandes panégyries égyptiennes (4), le chef-lieu d'un nome (5), 
et d'un nome peuplé d'hermotybies, c'est-à-dire de soldats 
grecs et cariens (6). Il est maintenant facile de comprendre 



(i) il, i54. 

(2) C'est Amasis qui obligea tous ceux qui venaient trafiquer en Egypte 
à passer par la branche canopique et par Naucratis; cette prescription 
n'existait plus à l'époque cTHérodote depuis un certain temps, puisqu'il en 
parle comme d'une institution « d'autrefois » (II, 179). Il n'est pas abso- 
lument impossible que Péluse ait été fondée antérieurement au règne 
d'Amasis, mais ce n'est certainement qu'après l'abolition du privilège de 
Naucratis qu'elle put se développer. 

(3) Cette liste se trouve dans Hérodote, II, r65-i66. — (4) II, 59, 63. — 
(5) II, 71, i65. 

(G) Wiedemann, Herodots zweites Buch y p. 574 : « Le nom des Hermo- 
tybies paraît être grec et provenir d'une pièce de vêtement égyptien en 
forme de tablier (Pollux, 7. 71 ; T)[«-Tuêiov, Aristophane, Platus, 729). 
D'après Aristagoras dans Etienne de Byzancê, ils se seraient aussi appelés 
Aaêapsïç; Gutschmid {Philologus, X, p. G90) voit dans ces derniers des « ha- 
bitants de Labara » en Carie, qui auraient été des « soldats affiliés aux 
Hermotybies ». 



§ iv. a l'est du nil : 26-27. péluse. paprémis 95 

ce qui s'est passé dans le cours de quelques siècles à peine : 
un comptoir grec s'est fondé, sans doute peu après la mort 
d'Amasis, non pas dans la ville de Paprémis, — la différence 
des mœurs et des religions s'y opposant alors (1), — mais 
tout auprès; ce comptoir, admirablement placé à la tète d'une 
des principales branches du Nil et au débouché des routes 
de l'Arabie, ne tarda pas à prendre une extension considé- 
rable; le progrès général de l'hellénisme aidant, il rejoignit 
peu à peu la ville, y déborda, la submergea, et si ce fut tou- 
jours pour les indigènes Paprémis, Peremoun, Farama, ce 
devint pour les Grecs la ville de Péluse aux vingt stades de 
tour (2). C'est dans des conditions sinon de tout point sem- 
blables, du moins analogues, que Ptolémaïs d'Hermias en 
Thébaïde absorba l'antique Soui, et que Rhakoti disparut 
dans l'immense Alexandrie (3). 

Au temps d'Hérodote, Péluse, qu'il n'appelle jamais une 
« ville », était donc une petite localité suburbaine encore 
distincte de la grande cité. Mais elle en était si proche que 
les deux noms désignaient le même territoire, et il n'est pas 
étonnant qu'un voyageur grec ait nommé de préférence la 
localité grecque ; aussi Hérodote a-t-il dit de Séthos qu'il 
avait campé à Péluse (4). Cependant il était parfois nécessaire 
de s'exprimer d'une façon plus précise. Inaros, attendant les 
Athéniens, ne pouvait, on l'a vu, laisser Achasménès s'éta- 
blir sur le Nil; c'est donc un peu en avant dans l'est qu'il dut 
se porter, et voilà pourquoi, avec un souci d'exactitude qu'il 
est bon de remarquer, Hérodote a fixé le champ de bataille 
à Paprémis (5). De même, lorsqu'il était question du chef- 
lieu d'une division politique ou de fêtes religieuses pure- 
ment égyptiennes, nommer Péluse, d'après ce qu'on vient 
de montrer, eût été un contre-sens; voilà pourquoi Péluse 

(i) Encore au temps (I'Hérodote les Egyptiens tenaient les Grecs à l'écart 
pour des motifs religieux (II, 4 1 )- — ( 2 ) Telle était, au temps de Strabon 
(XVII, i . 21), la longueur du mur d'enceinte de Péluse. 

(3) Il sera dit quelques mots sur ce sujet à propos de Chemmis et Néapo- 
lis (voir plus loin l'article consacré à ces deux villes de la Haute Egypte). 

(4)11, i4i.-(5)ffl,i2. 



96 CHAPITRE II. — HÉRODOTE DANS LA RASSE EGYPTE 

n'est pas donnée comme la métropole du nome, pourquoi 
rien de ce qui concerne la religion n'y est rapporté : le nome 
était paprémite (1), et les fêtes étaient celles de Paprémis(2). 
Les situations respectives de Péluse et de Paprémis ainsi 
établies, il s'agit, pour terminer, de rechercher si Hérodote 
s'y est rendu. Un texte nous renseigne à ce sujet. Après 
avoir parlé du combat dans lequel Psamménitos fut vaincu 
par Gambyse « sur la branche pélusienne » (3), l'historien 
poursuit en ces termes : « Informé par les gens du pays, j'ai 
vu une chose grandement surprenante. Les ossements des 
Perses gisaient d'un côté et ceux des Egyptiens de l'autre, 
comme on avait séparé les morts dès le début. Les crânes 
des Perses sont si tendres qu'on peut les percer en les frap- 
pant seulement avec un petit caillou ; mais ceux des Égyp- 
tiens sont si durs qu'on les briserait à peine à coups de 
pierres... J'ai vu aussi quelque chose de semblable à Papré- 
mis à l'égard de ceux qui furent tués avec Achaeménès, fils 
de Darios, par Inaros de Libye » (4). Ainsi Hérodote a visité 
deux champs de bataille : l'un à Paprémis, l'autre, situé 
nécessairement ailleurs, mais sans doute non loin de là, 
« vers la branche pélusienne ». Il est donc certain qu'il a vu 
Paprémis, par conséquent Péluse, et qu'il a vu aussi la région 
avoisinante. L'ensemble des données qui s'y rapportent, dont 
l'une, l'aventure de Séthos, lui fut contée à Memphis (5), ne 
laisse pas supposer qu'il y ait fait un séjour d'une durée con- 
sidérable. 



Il faut clore ici la liste des villes de la Basse Egypte dont 
Hérodote a fait mention. Il resterait à rechercher la situation 
d'Erythré Bolos, si ce nom désignait sûrement une localité 
authentique. C'est dans cette « ville » que le prétendu pha- 



(i) II, 71, i65. — (2) II, 5g, 63. — (3) III, 10. — (4j III, 12. 

(5) II, i/fi. Le style indirect reproduit les propos des prêtres memphites 
qui sont les informateurs depuis II, 99; d'ailleurs Séthos est donné par Héro- 
dote comme prêtre du dieu Héphaestos de Memphis (II, i^i). 



VILLES MENTIONNÉES AU MOYEN D'ADJECTIFS . 97 

raon Phéron aurait fait brûler toutes les femmes qui, à cause 
de leur conduite légère, n'avaient pu porter remède à sa 
cécité (1). Diodore, qui raconte la même histoire, déclare 
que le « bourg » du supplice fut appelé Hiéra Bôlos en 
raison du supplice même (2). Le caractère légendaire de tout 
ce récit n'est pas douteux, et il est permis de penser que le 
nom d'Érythré Bôlos, «la terre rouge », comme celui de 
Hiéra Bôlos, « la terre sacrée », qui ne se rencontrent nulle 
part ailleurs, représentent simplement une cité de fantaisie, 
imaginée, comme il arrive souvent, pour les besoins d'un 
conte (3). 

Il est d'autres villes qui n'apparaissent dans l'œuvre de 
notre auteur qu'à travers les adjectifs dérivés de leurs noms. 
Les qualifications de « sébenny tique » et de « bolbitine », 
données à deux branches du Nil (4), manifestent qu'Hérodote 
n'ignorait pas l'existence de Sébennytos et de Bolbitine (5). 
De même les nomes appelés « aphthite, tanite, athribite, phar- 
baïthite, thmouite, onuphite, myekphorite » (6) supposent les 
métropoles Aphthis, Tanis, Athribis, Pharbaïthis, Thmouis, 
Onuphis, Myekphoris(7), villes qui ne sontpas autrement citées 

(i) II, m. 

(2) Diodore, II, 59. Le fond du récit est le même chez Hérodote et Dio- 
dork. Les différences sont les suivantes : chez Diodore, la ville d'où vint 
l'oracle n'est pas désignée; — cet oracle aurait ordonné à Phéron non-seu- 
lement certaine lustration, mais encore d'adorer le dieu d'Héliopolis; — la 
guérison aurait été provoquée par la femme d'un jardinier; — enfin la 
ville du supplice se serait appelée non Erythré Bôlos, mais Hiéra Bôlos. 

(3) Cf. Gutschmid, De rerum Aegyptiacaram scriptoribus Graecis ante 
Alejcandrum magnum, dans le Philologus, X (i855), p. G5o : Non raro tra- 
ditionibus usus est quae per populum oribus hominum ferebantur. In his 
nisi fallimur est quod II, ni narratur Phéron regem mulieres adulterii 
reas in oppido cui nomen sit 'Epuôpr) (3<oXoç, cremauisse. Nomen oppidi 
quod sanguinem et caedem sonare putabatur, huic fabulae ansam dédisse 
uidetur ; Diodorus qui idem narrât,... locum lepàv ft^Xov nominat, i. e. 
glebam sacram, inferis deuotam (I, 59) ». 

[!\) II, 17. Le nome « sébennyte » est mentionné II, 166. 

(5) Sébennytos est aujourd'hui Semennoûd, au centre du Delta, sur la 
rive gauche de la branche de Damiette. Le site de Bolbitine se trouve au 
Tell Abou Mandoùr, à moins d'une lieue au sud de Rosette. 

(6) II, 166. Je ne parle ici que des villes dont le nom ne se trouve pas 
ailleurs dans l'ouvrage d'HÉRODOTE. 

(7) Les ruines de Tanis sont à San el Hagar, un peu au sud du lac Men- 

C. SOURDILLE. 7 



98 CHAPITRE II. — HÉRODOTE DANS LA BASSE EGYPTE 

par l'historien. Mais il importe de remarquer qu'aucun de ces 
adjectifs ne se rencontre à l'état isolé; ils figurent tous dans 
des énumérations ayant la prétention d'être complètes : cata- 
logue de toutes les branches du Nil (1), catalogue de tous 
les nomes fournissant des guerriers, avec l'indication du 
nombre maximum de ceux-ci (2). Ce sont donc là des rensei- 
gnements qui ont été fournis en bloc et tels quels, soit qu'ils 
aient été de notoriété publique, soient qu'ils aient été com- 
muniqués de quelque autre manière : ce ne sont assurément 
pas les résultats immédiats d'une enquête personnelle, 
enquête qui n'eût pu se flatter de n'avoir rien omis. Dans ces 
conditions, on n'a pas de raison de croire que l'historien ait 
visité les villes dont mention n'est faite dans son ouvrage 
qu'au moyen d'adjectifs. 

Hérodote n'a pas nommé que des villes ; il a parlé des pro- 
ductions de la campagne; il a parlé des marais; aussi a-t-il 
distingué l'Egypte marécageuse d'une part (3), et 1' « Egypte 
cultivée » de l'autre (4). Toutefois sur les productions du sol 
on a déjà dit combien peu, combien inexactement il nous a 
renseignés (5). Quant aux parties marécageuses, — elles 
constituaient presque tout le nord du Delta, — ce qu'il nous 
rapporte des mœurs de leurs rudes habitants témoigne qu'il 
n'en eut qu'une connaissance superficielle et fragmentai- 
re (6). C'est dans les villes à peu près exclusivement, comme 
il est naturel, qu'il a fait quelque séjour. 



zaleh ; celles d'Athribis à Tell Atrîb, tout près et à l'est de Benha, vers le 
sud du Delta, sur la branche de Damiette; Pharbaïthis (Pharbaetos) se 
retrouve à Horbéît, au nord-est de Zagazig; Thmouis est au Tell Tmouî (el 
Amdîd), à la hauteur et à l'est de Semennoûd. Les sites d'Aphthis, d'Onu- 
phis et de Myekphoris sont inconnus. 
(i) H, i7- - (2) H, i65-iÔ6. - (3) II, 92, 94, 9 5. - (4) II, 77; cf. 92,95. 

(5) Voir ci-dessus, page 17. 

(6) Hérodote, II, 92, affirme que les Egyptiens « qui habitent dans les 
marais ont les mêmes coutumesque les autres Egyptiens». Comme l'observe 
M. Wiedemann, cette donnée n'est juste que si l'on parle des habitants des 
villes; elle est inexacte s'il s'agit des habitants mêmes des marais, popu- 
lation grossière et remuante de pâtres, de pêcheurs et de chasseurs, tous 
plus ou moins pillards, que des textes postérieurs ont souvent men- 
tionnés. Voir à ce sujet Wiedemann, Herodots zweites Buch, p. 371 sqq. 






RÉCAPITULATION 99 

Les villes de la Basse Egypte qu'il a visitées ont été déter- 
minées par l'étude qui précède. Au sud il faut nommer 
Memphis, la capitale, et, au loin à Test, Patumos et Buto 
d'Arabie. Dans la région même du Delta il a visité ou vu en 
passant Ganope et ses Tarichées, Anthylla, Archandropolis, 
Naucratis, Kerkasore, Atarbéchis, Sais, Buto, Ghemmis (l'île), 
Busiris, Héliopolis, Bubastis, Daphnee et les Gamps, Péluse 
et Paprémis. Il est remarquable que presque toutes ces loca- 
lités étaient situées dans le voisinage soit de la branche 
canopique, soit de la branche pélusienne : seule la ville de 
Busiris appartenait au milieu du Delta. Les noms de Maréa, 
d'Apis et de Momemphis sur la frontière occidentale, de 
Siuph et de la Vigie de Persée entre les branches cano- 
pique et sébennytique, de Mendès et d'Anysis entre les bran- 
ches sébennytique et pélusienne figurent bien dans l'œuvre 
d'Hérodote, mais, suivant toute vraisemblance, il en a fait 
mention sans s'y être rendu. 



CHAPITRE III 



HERODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : DESCRIPTION GENERALE 



« J'ai vu par moi-même jusqu'à Éléphantine, où je me suis 
rendu » (1). Par là Hérodote déclare avoir atteint au sud la 
limite de l'Egypte, car Éléphantine, jusqu'où les Perses 
avaient étendu leur domination effective (2), était le point le 
plus méridional de ce pays. 

Est-il vraiment allé jusque-là ? Un certain nombre de diffi- 
cultés soulevées par des données d'ordres divers ont paru 
rendre douteuse la réalité d'un voyage aussi étendu, et l'on 
a pu prétendre que la Haute Egypte n'avait pas été visitée 
par lui. Déjà, semble-t-il, son affirmation était contestée im- 
plicitement par Diodore de Sicile : « Depuis les temps an- 
ciens, dit celui-ci, jusqu'à Ptolémée surnommé Philadel- 
phe, aucun Grec n'avait pénétré dans l'Ethiopie, ni nes'était 
même avancé jusqu'aux frontières de V Egypte » (3). Or, pour 
lui comme pour Hérodote, l'Egypte était bornée au sud par 
« les Cataractes » d'Éléphantine (4). L'assertion de Diodore 
est inexacte, comme en témoignent les inscriptions grecques 

(i) Hérod., II, 20 : [J-ÉXP 1 V^ 'EXeqpavuvYjç iroXcoç amÔTiT-^ç, èX6a>v. 

(2) Gambyse, s'il avait échoué dans son expédition contre lesEthiopiens- 
Macrobiens (III, 26), avait du moins subjugué les Ethiopiens voisins de 
l'Egypte (III, 97); mais ces derniers n'étaient pas soumis au tribut (ibid.), 
et la dernière garnison perse se trouvait à Eléphantine (II, 3o). 

(3) Diodore, I, 87. — (4) Cf. Diodore, I, 32. 



LA QUESTION DU VOYAGE d'hÉRODOTE EN HAUTE EGYPTE 101 

d'Ipsamboul (1); du moins voyons-nous par là quelle était 
l'opinion courante de son temps. Aristide le Rhéteur, s'il n'a 
pas été dès lors le premier à contester le voyage d'Hérodote 
jusqu'à Eléphantine (2), a été du moins le premier à le faire 
explicitement et à donner ses raisons (3). Mais c'est surtout 
de nos jours que cette question a été spécialement discutée, 
et l'on a voulu démontrer que notre auteur n'était pas allé au- 
delà du Fayoum, emplacement actuel de l'ancien lac de Mœ- 
ris (4). Il importe donc de réunir les renseignements qu'il 
nous a fournis sur cette partie de la vallée du Nil, de consta- 

(i) Ou Abou-Simbel, à 280 kilomètres par le Nil au sud d'Éléphantine 
et d'Assouân. On sait que la principale de ces inscriptions fut gravée sur 
un des colosses du grand temple par des soldats grecs envoyés très vrai- 
semblablement par Psammétichos I e r à la poursuite des soldats égyptiens 
qui fuyaient en Ethiopie (vers 668 av. J.-C). 

(2) Contrairement à ce qu'on croit généralement; ainsi Am. Hauvette. 
Hérodote historien des guerres médiques, p. 16. 

(3) Aristide le Rhéteur, Aegyptiaca oratio, dans l'édition Jebb (1730), 
t. II, p. 34i-345, ou plutôt dans l'édition critique beaucoup plus correcte 
donnée par Bruno Keil (Berlin, 1898), t. II, Alyûniioç [Xdyoç], ch. 4 I_ 52. 
J'aurai plus loin l'occasion de revenir sur ces textes. 

(4) A. -H. Sayce, The ancient Empires of the East, Herodotos /-///(Lon- 
dres, i883), Introd., p. xxvi et xxvn, et notes des chap. 3, 29 du livre II. 
Le même auteur a repris le même sujet et l'a traité avec des proportions 
plus étendues dans le Journal of Philology, XIV (i885), p. 257-286: The 
season and eœtent of the travels of Herodotos in Egypt. Les conclusions 
de M. Sayce sont approuvées par M. Wiedemann (Aegyptische Geschichte, 
Supplément [1888], p. 8). M. Heath s'est efforcé de répondre à cette attaque 
(Journal of Philology, XV [1886], p. 2i5-24o: Herodotus en Egypt): il a 
insisté avec raison sur ce fait qu'HÉRODOTE n'avait pas eu la prétention 
d'écrire une relation de voyage proprement dite, mais dans le détail sa 
réfutation porte généralement peu. Krall (Sitzungsberichte der philos. - 
histor. Classe der Kaiserl. Akad. der Wissensch., Wien, CXVI [1888], 
p. 695 : Zu der àgypt. Reise Herodots), M. Alfred Croiset (Revue des Étu- 
des grecques, 1888 : La véracité d'Hérodote, notamment p. 159-162), puis 
M. Am. Hauvette (Hérodote historien des guerres médiques, p. 16-20) ont 
montré, les deux derniers surtout, avec beaucoup plus de vigueur et de 
succès la faiblesse de quelques-uns des arguments invoqués contre la véra- 
cité d'HÉRODOTE. Il reste toutefois que les principales difficultés, dont toutes 
n'ont pas été signalées ou n'ont pas été mises dans tout leur jour, n'ont 
pas été résolues d'une manière satisfaisante. Je m'attacherai ici, non point 
à suivre pas à pas l'argumentation de M. Sayce, mais à chercher dans le 
texte de l'historien grec les difficultés sérieuses qu'il présente en ce qui 
concerne la géographie de la Haute Egypte ; les explications et démons- 
trations qui vont être fournies suffiront amplement à indiquer pourquoi il 
n'y a pas lieu, à mon sens, d'adopter les conclusions du savant anglais. 



102 CHAPITRE III.- HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : DESCRIPTION 

ter les difficultés qui s'y présentent, et d'examiner si ces diffi- 
cultés sont explicables seulement par le fait qu'il n'aurait pas 
visité tout le pays qu'il déclare avoir parcouru. 

§ I. — Evaluation des distances. 

« A remonter d'Héliopolis à Thèbes, il y a neuf jours de 
navigation, soit 4860 stades.., et 1800 stades de Thèbes à 
Eléphantine » (1). Tout d'abord il est nécessaire de recher- 
cher ce qu'Hérodote entend par stade, afin de juger de l'exac- 
titude des chiffres ici rapportés par lui. 

Pour l'époque romaine la valeur du stade itinéraire peut se 
déterminer avec une approximation suffisante, à cause des 
équivalences établies entre cette unité et le mille romain. 
Pour les époques antérieures il n'en est plus de même. On 
admet aujourd'hui que les anciens écrivains grecs, au premier 
rang desquels il faut compter Hérodote, ont pris pour évaluer 
les distances géographiques, non pas le stade ordinaire fondé 
sur le pied, mais un stade plus court fondé sur le pas : ce 
dernier aurait été tantôt de 165 mètres, tantôt de 148, sans 
qu'on sût du reste quand il est fait usage de l'un ou de 
l'autre (2). Ces conclusions sont d'une excessive fragilité ; en 



(i)II,9- 

(2) La question de la longueur du stade, et en particulier du stade d'HÉ- 
rodote, a été fort débattue (cf. Larcher, note i3 sur le Livre II d'Hérodote). 
Elle a été traitée d'ensemble, avec références aux textes anciens et aux 
ouvrages composés sur la matière, par Jomard, dans son volumineux Mé- 
moire sur le système métrique des anciens Égyptiens {Description de 
l'Egypte, Antiquités : Mémoires, in-folio, 180g, I, p. 49^-802), notamment 
chap. VIII (Du stade en général, p. 5q5 sqq.). Jomard admet (p. 598-699) 
que les Égyptiens et les Grecs se servaient du stade olympique, évalué par 
lui à i85 m. (exactem. 184 m. 72 ; on sait aujourd'hui qu'il était de 
192 m. 27), tandis qu'ARiSTOTE (De Caelo, libr. II, cap. 1 4), Hérodote, Mégas- 
thène, etc., auraient fait usage d'un stade de 100 m. (exactem. 99 m. 75). 
Depuis, le sujet a été repris surtout par la science allemande, sans que la 
question du stade itinéraire des anciens auteurs grecs ait été résolue d'une 
manière à peu près satisfaisante. Je renvoie ici au résumé de H. Nissen, 
Griechische und rômische Métrologie (dans le Handbuch der Klassischen 
Altertumswissenschaft d'IwAN v. Mùller, I, 2 e éd. [1892], p. 833-890», par- 
ticulièrement p. 888-890 {Das Wegemass). J'indique ci-dessous dans le texte 



§ I. ÉVALUATION DES DISTANCES 103 

tant qu'elles s'appuient sur l'œuvre d'Hérodote, il n'est guère 
douteux qu'elles ne soient fausses. D'abord il n'y a chez notre 
auteur aucune allusion à des stades de longueurs diverses : 
celle qu'on croit y trouver repose sur une interprétation erro- 
née du texte (1). Au contraire la manière dont il lui arrive 
de s'exprimer exclut cette diversité. «Les pyramides [situées 
au centre du lac de Mœris] ont, dit-il, chacune cent brasses 
[de hauteur]; cent brasses font un stade de six plèthres, la 
brasse ayant six pieds ou quatre coudées, le pied étant de 
quatre palmes et la coudée de six » (2). Ainsi, voulant donner 
une haute idée de l'altitude de ces pyramides, il affirme que 
cette altitude atteint la longueur non pas d'un petit ou d'un 
grand stade, mais du stade, dont il détaille les sous-multi- 
ples à la fois pour montrer qu'il n'y a pas erreur de sa part et 
pour en mieux faire ressortir toute la valeur. Au fond, c'est 
le désir de concilier les données de l'historien avec la réa- 
lité telle que nous la connaissons aujourd'hui qui a fait attri- 
buer à Hérodote différentes unités de mesure désignées d'un 
même nom (3). Mais l'entreprise est vaine : les distances in- 

pourquoi ses conclusions, en tant qu'elles concernent le stade cTHérodote, 
me paraissent complètement inadmissibles. 

(i) Nissen, 1.1., p. 889: «Hérodote distingue la mesure normale de la 
mesure courte [le stade de i48 m.] par l'épithète de 81'xcaoç » (II, i4p,). 
Voici le texte d'HÉRODOTE : o{ixu> ou jùv TnjpajAtSsç [les deux pyramides situées 
au centre du lac de Mœris] sîai éy.ocxbv op-fviéoav, aï 8' éxaxbv ôpYuiat Stxatac etai 
arâSiov É£àirX£6pov v .. ». Comme Stein le remarque justement, « Stxatat eSa-c 
paraît être une expression, du reste désuète, signifiant faai etcrt ; c'est 
ainsi que Socouoç a fréquemment dans Hippocrate la valeur de îaoç, ojxoioç 
(Erotian. s. v, ; Bekk. Anecd. 90 Scxcuov (xéxpov, xb i'o-ov. 'HpdSoxoç Sevxspw) ; 
mais la construction est celle de l'expression synonyme Suvavxat (voir 
ch. 3o) ». L'autre argument signalé par Nissen (1. 1., p. 889) est purement 
empirique. Voir ci-dessous note 3. 

(2) II, i^9 (voir note précédente). 

(3) Nissen, 1.1., p. 889: Le stade de 148 mètres « nous est connu par les 
évaluations romaines ; qu'en Italie on ait attribué au stade 200 pas, soit 
i48 mètres, c'est ce qui est expressément attesté : dans la description du 
pays faite par Strabon, beaucoup de données doivent être rapportées à ce 
type de mesure. Mais Hérodote et Xénophon ont aussi le même en vue: 
quand ils évaluent les marches en parasanges de 3o stades, ils compren- 
nent par là, comme on l'a remarqué depuis longtemps, un type plus petit, 
sans doute un parasange moindre d'un quart. » Les considérations qui 
vont suivre montreront que l'argument ne porte pas : on ne peut détermi- 



104 CHAPITRE III.- HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : DESCRIPTION 

diquées par lui, lorsqu'il est possible de les contrôler, éta- 
blissent des stades très divers, qui ne sont réductibles à 
aucun type déterminé. Par exemple, si nous nous fions à ses 
évaluations, nous trouvons que la route d'Ephèse à Sardes 
donne de onze à douze stades au mille géographique, celle 
d'Olympie (Pise) à Athènes treize stades et demi, et la lon- 
gueur du Pont-Euxin un nombre encore beaucoup plus con- 
sidérable (1). La raison en est toute simple : le compte par 
stades n'est qu'une évaluation indirecte, basée sur le nombre 
de jours nécessaires pour parcourir une distance donnée, 
alors que ce nombre de jours varie non seulement avec la 
longueur effective de la route, mais encore avec les condi- 
tions atmosphériques, géographiques et autres du voyage (2). 



ner la valeur du stade d'HÉRODOTE d'après des évaluations indiquées par 
lui, soit que ces évaluations aient été son œuvre propre (p. 107), soit qu'elles 
lui aient été fournies par d'autres (cf. p. 110). Le rapport établi entre le 
stade itinéraire romain et celui d'HÉRODOTE est arbitraire. 

(1) Hérodote compte 54o stades d'Ephèse à Sardes (V, 54), et i5oo de la mer 
à Héliopolis (II, 7) ; quant au Pont-Euxin, il lui attribue la longueur par 
trop invraisemblable de 11. 100 stades (IV, 86), et comme il indique la base 
de son calcul, il est impossible d'incriminer les manuscrits. J'emprunte 
le rapport du stade au mille géographique à Leake, On the Stade as a linear 
measure, dans le Journal of the royal geographical Society of London, IX, 
i83 9 , p. 11. 

(2) Hérodote dit expressément (IV, 86) que c'est du nombre de jours de navi- 
gation qu'il a déduit le nombre de stades pour les longueurs du Pont-Euxin, 
du Bosphore et de PHellespont; il ne paraît du reste pas douteux qu'il a 
opéré de la même manière sur terre, en estimant la journée de route à 
i5o stades (V, 53, cf. 54). Leake (1. 1. [note précédente], p. 9-1 1), dans une 
page méconnue ou inconnue des métrologues, a très bien montré, à mon 
sens, la raison des inexactitudes dans l'évaluation des distances en stades. 
« Comme les anciens n'avaient aucun instrument portatif pour mesurer 
les parties du jour, et par suite ne pouvaient pas se servir de l'heure pour 
évaluer avec facilité et précision le chemin parcouru, la journée de voyage 
était leur mesure itinéraire la plus exacte sur mer et sur terre, même à 
une époque aussi postérieure que celle de Ptolémée le géographe. Sans 
doute nous ne connaissons qu'un nombre relativement restreint de dis- 
tances exprimées de la sorte; c'est que les anciens géographes et histo- 
riens, visant à une précision supérieure, ont converti les jours en stades, 
et en rapportant les stades sans mentionner le nombre de jours, nous ont 
généralement donné, au lieu d'un fait, le résultat d'un calcul sans préci- 
sion. — Ce fut naturellement dans le bassin oriental de la Méditerranée, 
et aux alentours de la Crète, — là où commença l'expérience maritime 
des Grecs, — qu'ils arrivèrent d'abord à connaître des distances approxi- 



$ I. ÉVALUATION DES DISTANCES 105 

Ce n'est pas en comparant les distances indiquées par Héro- 
dote avec celles que nous mesurons exactement qu'on arri- 
vera en cette matière à des résultats présentant quelque 
précision. 

mativement exactes. » L'auteur de l'article rappelle ensuite que, suivant 
Homère, les Cretois mettaient cinq jours à faire le voyage d'Egypte, ce qui 
est très raisonnable. Cinq siècles après, les Grecs étaient assez peu fami- 
liarisés avec les côtes de la Sicile pour en estimer la circumnavigation à 
huit jours, au lieu de six et demi, suivant la proportion fournie par les 
vaisseaux crétois, ou cinq, suivant le calcul de Strabon, lorsque la Sicile 
fut devenue aussi bien connue qu'elle l'est aujourd'hui. «Cette diminu- 
tion dans le compte du nombre de jours, sur une côte ou sur une route, à 
mesure que cette côte ou cette route devenaient plus explorées, avait sa 
raison d'être dans la réalité ; car, à mesure que Fexpérienee surmontait 
les difficultés ou les craintes, l'entreprise devait s'accomplir en un moin- 
dre temps. Mais même lorsque le temps eut été réduit au minimum, les 
gens qui faisaient le voyage pour la première fois s'imaginaient souvent 
qu'ils parcouraient une distace plus grande par jour qu'il n'était vrai, et 
ainsi se produisait une estimation exagérée de la journée de route, qui se 
réduisait à mesure que les mers et les pays devenaient mieux connus, 
sans cependant atteindre, sauf quelques rares exceptions, la véritable va- 
leur du stade grec de 600 pieds, ou de 600 stades au degré, parce que les 
géographes grecs, suivant l'autorité d'Eratosthène, étaient d'accord pour 
considérer 700 stades comme la vraie proportion. — Hérodote nous a laissé 
le plus remarquable exemple d'exagération relativement au nombre de 
stades d'une journée de navigation ; c'est dans sa description des dimen- 
sions du Pont ou Mer Noire. La longueur de cette mer, du Bosphore au 
Phase, aurait été d'après lui, mesurée par le temps, de neuf jours et 
huit nuits (IV, 86). Cette évaluation, comparée à celle qu'Homère établit 
pour les vaisseaux crétois, est dans un juste rapport avec la réalité; mais 
quand Hérodote convertit sa navigation d'un jour d'été en 700 stades et 
celle d'une nuit en 600 (IV, 85), — ce qui fait au total par vingt-quatre 
heures i.3oo stades, — nous sommes contraints d'en inférer ou qu'il a ex- 
trêmement exagéré le nombre de stades, ou que, par stade, il a en vue une 
mesure plus de moitié moindre que le stade grec. Il est évident cependant 
que son évaluation de la navigation d'un jour ou d'une nuit dans le Pont 
n'est rien de plus qu'une extravagante conjecture personnelle provenant 
sans doute de l'idée exagérée qu'il se faisait de la grandeur de cette mer, 
décrite par lui comme la plus étonnante de toutes (^elayéiov à7râvT(ov 
OomaTiarraxoç), car. en admettant, contrairement à toute probabilité, que 
dans d'autres parties de son œuvre il n'ait pas toujours employé le 
stade qu'il a, — sans la plus petite allusion à quelque autre. — défini 
comme étant de 600 pieds grecs, il est impossible qu'il ait, en même temps 
[dans le même chapitre], eu en vue deux mesures différentes sans les dis- 
tinguer l'une de l'autre... Nous pouvons conclure que dans leurs estima- 
tions les anciens ont eu réellement en vue exclusivement le stade de 600 
pieds grecs. Plus fréquentée était la route, ou plus populeux le pays tra- 
versé, ou plus civilisés et lettrés les gens, et plus nous trouvons que la 
distance rapportée se rapproche de près de ce type de stade... » 



106 CHAPITRE III.- HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : DESCRIPTION 

Il n'en reste pas moins qu'en se servant d'un stade unique 
Thistorien avait en vue une mesure d'une valeur théorique- 
ment précise. Etait-ce un stade fondé sur le pas ou un stade 
fondé sur le pied ? Lui-même nous le fait savoir dans le pas- 
sage déjà cité : « Cent brasses, déclare-t-il, constituent un 
stade de six plèthres, la brasse ayant six pieds ou quatre 
coudées, le pied étant de quatre palmes et la coudée de 
six » (1). Mais de quel pied ou de quelle coudée s'agit-il ? Il 
ne s'agit sûrement pas de la coudée des Egyptiens (2), car, 
ayant eu l'occasion d'y faire une fois allusion, il a très nette- 
ment spécifié qu'il parlait en ce cas particulier de « la cou- 
dée égyptienne » et il n'a pas manqué d'en donner un équi- 
valent grec (3). D'ailleurs, sans considérer nécessairement 
comme démontré qu'il ait récité une partie de ses Histoires 
devant les Grecs assemblés pour les jeux Olympiques, on 
doit croire qu'il s'est servi de la mesure la plus générale- 
ment admise à son époque dans les principaux pays de 
langue grecque. Ce n'était pas le pied olympique (0 m 32045) (4), 
car ce pied ne paraît pas avoir été employé en dehors du 
Péloponèse ; au reste en disant de Phidon, tyran d'Argos, 
« qu'il fonda le système de mesures établi chez les Péloponé- 
siens » (5), Hérodote a laissé suffisamment entendre que ce 
système n'était pas celui dont il avait fait choix. Ce n'était 
pas non plus le pied de Samos ou pied ionien, car, cherchant 
à donner une idée de la coudée égyptienne, il a précisé qu'elle 
était égale à la coudée de Samos (6). L'hésitation dès lors 

(i) II, i4 9 - 

(2) Les Égyptiens reconnaissaient deux sortes de coudée (meh) : la cou- 
dée royale et la petite coudée. D'après les calculs de Lepsius (Die altà- 
gyptische Elle und ihre Eintheilung, dans les Abhandlungen der kônigli- 
chen Akademie der Wissenschaften zu Berlin, i865), la première était de 
o m. 525, la seconde de o m. 45. 

(3) II, 168 : « L'aroure est de cent coudées égyptiennes en tous sens, et la 
coudée égyptienne se trouve égale à celle de Samos ». 

(4) D'après la longueur du stade olympique, fixée par les découvertes 
de l'Institut allemand d'Athènes à 192 m. 27. Cf. Nissen, 1.1., p. 873. 

(5) VI, 127. 

(6) Voir ci-dessus, note 3. La coudée de Samos, égale à o m. 525 (voir ci- 
dessus, notes 2 et 3), détermine un stade de 210 mètres. 



§ I. ÉVALUATION DES DISTANCES 107 

n'est guère possible : il a eu en vue le pied attique de0 m 296 en 
usage depuis la réforme de Solon, et rapidement adopté par 
la majorité des pays helléniques (1). C'est pourquoi l'on con 
sidérera ici le stade de 177 m 60 comme celui auquel Hérodote 
s'est référé en établissant ses mesures. 

A ce compte, la distance d'Héliopolis à Thèbes (4860 stades) 
serait, d'après notre auteur, de plus de 863 kilomètres, et la 
distance de Thèbes à Eléphantine (1800 stades) de près de 
320. Or, dans la réalité, il y a tout au plus 730 et 220 kilomè- 
tres. La différence est considérable. Toutefois ces évalua- 
tions erronées d'Hérodote ne sauraient autoriser aucun doute 
sur la réalité de son voyage dans la Haute Egypte. 

D'abord revendiquât-il pour lui-même la responsabilité de 
ces mesures, l'argument serait sans valeur. On a remarqué 
plus haut que le compte par stades n'est qu'une évaluation 
indirecte fondée sur la durée d'un voyage (2). Or la durée 
d'un voyage n'est pas seulement déterminée par la longueur 
effective du parcours, mais par une foule de contingences, 

— état de l'atmosphère, nature du pays et de la route, mode 
de transport et autres conditions, — dont l'influence ne peut 
être fixée avec une précision suffisante. C'est pourquoi les 
mesures inexactement indiquées par Hérodote pour la Haute 
Egypte, — et elles ne sont pas plus exactes pour le Delta (3), 

— ne prouvent pas, affirmàt-ilen être l'auteur, qu'il ait voulu 
nous imposer en déclarant être allé jusqu'à Eléphantine. 

Mais on peut démontrer qu'elles ne lui sont pas imputa- 

(i) Sur le pied attique et sa diffusion cf. Njssen, 1.1., p. 835, 876 sqq., 
889-890. On peut encore observer qu'HÉRODOTE, pour donner une idée 
exacte de la valeur des impôts levés dans les Etats de Darios, les ramène 
au « talent euboïque » (III, 95;. Or ce talent se fonde justement sur le 
pied (cubique) de o m. 296 de côté (cf. Nissen, 1.1., p. 87.5), c'est-à-dire sur 
la longueur du pied qui détermine le stade de 177 m. 60. — Tout à fait au 
début le pied solonien était de o m. 297. — (2) Voir ci-dessus, p. io/f, n. 2. 

(3) Ainsi pour la longueur de l'Egypte le long de la mer (II, 6), pour la 
distance de la mer à Héliopolis par le milieu des terres (II, 7), etc. Voir 
Wiedemann, Herodots zweites Bach, p. 64, 65 ; toutefois M. Wiedemann 
compte, sans en donner la raison, 1 85 mètres au stade. On considère ce 
stade de i85 mètres comme celui de l'époque ptolémaïque (et romaine) 
(pied de o m. 3o833); cf. Nissen, 1.1., p. 835, 838, 880. 



1 08 CHAPITRE III.- HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : DESCRIPTION 

blés, que le nombre de journées de route, dont il a sans 
doute déduit un nombre déterminé de stades, ne provient 
pas de sa propre expérience. La durée de neuf jours attri- 
buée au voyage d'Héliopolis à Thèbes est très surprenante. 
Aujourd'hui le même trajet, qui est de 730 kilomètres, ne 
saurait, dans les meilleures conditions, être effectué à la 
voile en moins de treize jours. La marche n'est pas rapide. 
Assurément le vent du nord, surtout pendant la saison de 
la crue, souffle ordinairement avec force, mais le courant 
neutralise une bonne partie de ses effets, et il y a parfois 
des journées et des journées de calme. En outre il n'est pas 
généralement possible de naviguer pendant la nuit. En effet, 
toute curiosité de touriste mise à part, des bas fonds et des 
îlots encombrent le lit du fleuve, dont le niveau change cons- 
tamment, plus ou moins, suivant la saison. Le jour, la trans- 
parence ou la teinte des eaux permet d'apercevoir à temps 
les obstacles, mais il faut s'arrêter peu après le coucher du 
soleil (1). Hérodote a fait comme tout le monde. Au livre VI, 
86, il attribue à la route parcourue sur mer en un jour la 

(i) Caillaud, ayant été obligé de revenir précipitamment d'Assouân au 
Caire, voyagea de jour et de nuit, mais au prix des plus grandes difficul- 
tés. « Le [8 septembre 1820] au soir, nous étions à la vue d'Aboutyg. Un 
fort courant nous entraîna dans un faux canal, au milieu du Nil, où il n'y 
avait guère que trois pieds d'eau... La nuit nous surprit, et malgré nos 
efforts, nous ne pûmes nous tirer de ce mauvais pas. .. Nous commencions 
à craindre de ne plus pouvoir en sortir, les eaux pouvant baisser d'un 
moment à l'autre. Le 9, à la pointe du jour, nous nous mîmes à l'ouvrage ; 
il fallait retourner à l'endroit d'où le courant nous avait amenés dans la 
nuit : nous portions une amarre à un pieu que nous plantions dans la 
vase, et nous tirions dessus. Après quatre heures d'un travail pénible, 
nous parvînmes à nous remettre à flot. Sortis d'un courant, nous retom- 
bâmes bientôt dans un autre : nous n'avions point de vent qui nous favo- 
risât, plus de rames pour nous retenir, car nous les avions brisées la nuit 
précédente... Il nous restait un médréh, dont nous nous servîmes comme 
de piquet : nous achevâmes de rompre nos cordes en tirant sur ces amar- 
res pendant six heures. Enfin nous nous retirâmes des sables, après avoir 
éprouvé quelques avaries à la proue de notre barque. Le 10, nous pas- 
sâmes devant Syout, où nous vîmes les débris d'une très grosse djerme 
qui avait échoué quelques heures auparavant, et dont le rays reçut, à son 
arrivée à Boulâq, cent coups de bâton sous la plante des pieds. Depuis 
Assouàn jusqu'à Syout, je comptai jusqu'à cinq de ces bâtiments naufra- 
gés en deux mois b. Voyage à Méroé et au fleuve Blanc, I, p. 282-283). 



§ I. ÉVALUATION DES DISTANCES 109 

longueur de 700 stades, et, séparément, à la route de la 
nuit la longueur de 600 stades: c'est un total de 1300 stades 
en vingt-quatre heures. Or, au livre II, 9, la longueur attri- 
buée à un jour de voyage sur le Nil n'est que de 540 stades. 
La comparaison des chiffres, comme celle des unités de 
temps, montre qu'il s'agit, dans ce dernier cas, d'une navi- 
gation de jour, non de jour et de nuit. Toutefois la voile 
n'est pas le seul moyen de propulsion, même sur le Nil, et si 
l'emploi continu des rames n'est pas à la portée de quicon- 
que, du moins n'a-t-ii rien en soi d'impossible. Ce que l'on 
ne fait pas aujourd'hui, — les gens pressés disposant de 
moyens plus efficaces, — pouvait être en usage autrefois, 
et, doit-on ajouter, le fut sûrement. A l'époque d'Hérodote 
l'Egypte était soumise aux Perses, une garnison perse était 
établie à Eléphantine, des fonctionnaires perses résidaient 
certainement dans quelques villes de l'intérieur ; or on sait 
la vigilance de l'administration perse et le soin qu'elle pre- 
nait toujours d'avoir des courriers rapides, tels ces angares 
qui, sans s'arrêter ni jour ni nuit, portaient aux extrémités 
de l'empire les ordres du Grand Roi (1). En Egypte, où la 
seule voie pratique est le fleuve, il n'est pas douteux que 
les courriers du gouvernement se transportaient plus rapi- 
dement que les simples particuliers, et que, pour aller d'Hé- 
liopolis à Thèbes, il ne leur fallait pas plus de neuf jours. 
Qu'Hérodote ait voyagé aussi vite, comme on a été porté à le 
penser (2), c'est peu probable ; il est beaucoup plus vraisem- 
blable qu'il a employé le mode de navigation usuel, c'est-à- 
dire à la voile seulement, et non le système extrêmement 
coûteux, exceptionnel, employé par les courriers du gou- 
vernement. Il nous a fait connaître la distance officielle entre 
le Delta et Thèbes, sans songer à son propre voyage néces- 
sairement interrompu par des escales, pas plus qu'un tou- 
riste, pour évaluer la durée du voyage d'une ville à une 
autre, ne se réfère aux moyens de communication les moins 

(i) Hérod., VIII, 98. Cf. Eschyle, Agamemnon, v. 282. 

(2) C'est l'opinion de Wiedemann, Herodots zweites Buch, p. 69. 



110 CHAPITRE III.- HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : DESCRIPTION 

rapides et ne fait état du temps passé aux points intermédiai- 
res. Ce ne sont pas là de simples présomptions. L'historien 
assure que Sais est à vingt jours d'Éléphantine (1) ; or, si 
nous considérons que, d'après lui, neuf jours suffisaient 
pour aller d'Héliopolis à Thèbes, c'est-à-dire pour parcourir 
4860 stades, qu'à ce compte les 1800 stades qui séparent 
Thèbes d'Eléphantine représentent trois jours un tiers, que 
d'autre part le voyage de Sais à Héliopolis dans les mêmes 
conditions ne demandait sûrement pas plus de deux jours, 
nous arrivons à ce résultat qu'il fallait non pas vingt jours, 
mais moins de quinze pour se rendre de Sais à Eléphantine. 
Cette différence dans les évaluations d'une même distance 
prouve deux choses : d'abord qu'Hérodote a consigné dans 
les deux cas non les résultats de calculs personnels, mais 
des informations qu'il a recueillies de sources différentes ; 
en second lieu que, dans l'opinion des gens de Sais, neuf 
jours ne suffisaient pas normalement pour aller d'Héliopolis 
à Thèbes. Ainsi les distances dont il est ici question n'ont pas 
été mesurées directement par lui, il n'en saurait être rendu 
légitimement responsable, par conséquent leur inexactitude 
ne fournit absolument aucun argument contre la réalité de 
son voyage dans la Haute Egypte. 

§ II. Absence de vents provenant du Nil. 

En naviguant, Hérodote a été vivement frappé d'un fait 
qu'il a consigné deux fois dans son ouvrage : seul de tous 
les fleuves le Nil ne produit pas de brises (2). Et tout aussitôt 
l'on s'écrie: « Quiconque a navigué sur le Nil et a senti les 
brises vivifiantes du désert reconnaîtra que ce renseigne- 
ment est faux » (3). Seulement le sens du passage n'a pas 
été compris. Hérodote n'ignorait pas qu'il y a de fortes brises 
sur le fleuve ; s'il l'avait ignoré, on pourrait se demander s'il 

(i) II, 175 : « On fit venir les plus grandes pierres de la ville d'Eléphan- 
tine, qui est à vingt jours de navigation de Sais. » — (2) II, 19, 27. — (3) 
Sayge, Herodotos /-II/, p. i35, n. 1. 



§ II. ABSENCE DE VENTS PROVENANT DU NIL 111 

a voyagé non-seulement dans la Haute Egypte mais encore 
dans le Delta. Il l'ignorait si peu, qu'il a parlé des vents été- 
siens (1), c'est-à-dire de ces vents frais du Nord qui rendent 
seuls possible la montée du Nil, et qui, suivant l'opinion de 
certains Grecs rapportée par Hérodote lui-même, en souf- 
flant contre le courant du fleuve occasionneraient l'inonda- 
tion. Sans doute il a nié qu'ils soufflassent toujours (2), mais 
il a par là-même attesté qu'il en connaissait l'existence. En 
réalité, le sens qu'il faut attacher au passage incriminé est, 
à la réflexion, assez clair. Hérodote dit exactement: le Nil 
est de tous les fleuves le seul, non pas sur lequel, mais 
duquel ne soufflent pas de brises (fraîches). Il s'agit ici net- 
tement de brises naissant du fleuve et soufflant dans sa 
direction, c'est-à-dire du sud au nord. C'est ce que confirme 
l'explication qu'il apporte du fait : « car, ajoute-t-il, il n'est 
pas vraisemblable qu'il souffle rien des pays chauds : c'est 
d'un pays froid que la brise a coutume de souffler » (3). Il est 
certain que pendant l'été les vents du sud sont à peu près 
inconnus en Egypte (4). 

(1) 11,20. 

(2) Ibid. Il dit exactement : « 11 arrive souvent que les vents étésiens 
n'ont pas encore soufflé, et cependant le Nil produit le même phéno- 
mène ». 

(3) II, 27. M. Wiedemann (fferodots zweites Buch, p. ii2-n3) a bien 
remarqué que ce devait être là le sens. Toutefois l'explication philologique 
qu'il donne du texte ne semble pas exacte. Pour lui ce texte présente une 
sorte de brachylogie : il faudrait suppléer après àuoTrvésiv les mots àiio ôep^éwv 
X<*>pétov. Ce n'est pas possible: au ch. 27, cette dernière expression est 
dans une phrase différente qui suit celle où se trouve le verbe, et elle 
n'existe pas au ch. 19. Il est évident, d'après le contexte, qu'il faut sous- 
entendre àrco xoù Nst'Xou. Le sens est le même, puisque le Nil coule 
du sud. 

(4) D'après les documents de l'observatoire de l'Abbassîyeh portant sur 
18 années (voir Bénédite, Egypte, p. 38, d'après Barrois, Notice sur le 
climat du Caire, 1890), voici la durée moyenne des vents du S., du S.-E. 
et du S.-O. pendant les cinq mois de juin, juillet, août, septembre et octo- 
bre : du S., 4 jours 8; du S.-E., 2 jours 3; du S.-O., 5 jours 9, soit exactement 
en tout i3 jours, dont moins de 5 du vent du sud proprement dit, sur 
i53 jours. Pendant la même période de l'année les vents du N. soufflent 
85 j. 1/2, et les vents du N.-E. et du N.-O. 36 jours. En Haute Egypte le 
régime des vents n'est pas très sensiblement différent de ce qu'il est au 
Caire. 



112 CHAPITRE III.- HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : DESCRIPTION 

§ III. Description proprement dite de la Haute Egypte. 

« Pour qui va d'Héliopolis vers le haut pays l'Egypte est 
étroite. D'un côté en effet s'étend la montagne d'Arabie, se 
portant du nord vers le midi et le notos, et remontant sans 
cesse vers la mer Erythrée (1); c'est dans cette montagne 
que se trouvent les carrières où ont été taillées les pyramides 
de Memphis. La montagne, cessant de ce côté, l'ait une courbe 
vers ce que j'ai dit (2) ; dans sa partie la plus étendue, suivant 
cequ'onm'a rapporté, elle aurait deux mois de chemin d'orient 
en occident, et son extrémité orientale porterait de l'encens. 
Telle est cette montagne. D'autre part, du côté de la Libye, 
s'étend, en Egypte (3), une autre montagne de pierre, dans 
laquelle se trouvent les pyramides ; elle est couverte de 
sable et suit la même direction que cette partie de la mon- 
tagne arabique qui se porte au sud. Ainsi, à partir d'Hélio- 
polis, le pays dans la mesure où il appartient à l'Egypte (4) 
n'est pas considérable ; mais pendant quatre jours (5) de 
navigation l'Egypte proprement dite est étroite. Une plaine 
s'étend entre les susdites montagnes ; il m'a paru que là où 
elle est le moins large il y a exactement deux cents stades, 
pas davantage, de la montagne arabique à celle qu'on appelle 

(i) Hérodote a en vue ici notre Océan Indien, comme on l'établira dans 
la discussion qui va suivre. 

(2) Je conserve à dessein dans la traduction l'obscurité du texte, qui sera 
discuté plus bas, p. n4sqq. 

(3) D'après Hérodote, la chaîne arabique appartient à l'Arabie, mais la 
chaîne de l'ouest appartient à l'Egypte, comme il dit ici, et comme il le 
rappellera quelques lignes plus bas en distinguant la « montagne arabi- 
que » de la montagne « appelée [à tort] libyque ». Voir l'a note de Stein, 
II, 8-20. On donnera plus bas, p. 129, l'explication de cette façon de parler. 

(4) Stein comprend « aussi loin [vers le sud] qu'il appartient à l'Egypte». 
Cette traduction repose sur cette erreur qu'HÉRODOTE aurait placé l'élargis- 
sement de la vallée du Nil non en Egypte, mais au-dessus, à i4 jours 
d'Héliopolis (II, 8). On prouvera plus bas, p. 121-122, que le chiffre d'HÉRo- 
dote n'est pas \l\, mais, suivant la logique et tous les mss., 4 jours. Il y 
a ici vraisemblablement une allusion à une conception géographique dont 
il sera question ci-dessous. Voir p . 1 44 • 

(5) Les éditions d'HÉRODOTE portent généralement quatorze au lieu de 
quatre, qui est la leçon des manuscrits. La correction sera discutée plus 
bas, p. 121-122. 



§ III. DESCRIPTION PROPREMENT DITE ! LES DONNEES 113 

libyque. A partir de là, l'Egypte est large de nouveau » (1). 
A ces données s'en ajoutent quelques autres: le Nil à partir 
de la cataracte sépare l'Egypte en deux en coulant dans un 
seul lit jusqu'à Kerkasore (2); dans son plein, l'inondation 
s'étend en certains endroits sur des terres qu'on dit appar- 
tenir à la Libye et à l'Arabie pendant l'espace de deux jour- 
nées de voyage, à droite et à gauche, tantôt plus, tantôt 
moins (3) ; jusqu'à trois journées au-dessus du lac de Mœris 
l'Egypte est un présent du fleuve au même titre que le 
Delta (4). Tels sont, à laisser de côté pour le moment ce qui 
concerne les villes, les renseignements qu'Hérodote nous a 
fournis sur la Haute Egypte. 

De ces renseignements, si nous les prenons dans le sens 
reçu, il y a deux parts à faire. 

Les uns sont d'une justesse qui frappe à première vue. Il 
est exact que, à partir du Delta en remontant vers le sud, 
l'Egypte est étroite ; qu'elle est bordée à l'est par la chaîne 
arabique et à l'ouest par la chaîne (dite) libyque ; que dans 
la première se trouvent les carrières d'où ont été prises les 
pierres pour la construction des grandes pyramides, notam- 
ment aux localités appelées aujourd'hui Tourah et Masarah, 
dans le Gebel Moqattam, près du Caire ; enfin que, dans l'au- 
tre chaîne, sur des plateaux recouverts de sable sont assi- 
ses les pyramides. 

Tout le reste est ou paraît faux. 1° Il est faux que la chaîne 
arabique cesse, en remontant, d'avoir sa direction générale 
vers le sud pour se diriger de l'ouest à l'est pendant la lon- 
gueur de deux mois de chemin ; 2° il est faux que l'Egypte, 
d'abord étroite, devienne large à quatre journées de navi- 
gation au-dessus d'Héliopolis ; 3° il est faux que jusqu'à trois 
journées au-dessus du lac de Mœris l'Egypte soit un présent 
du Nil au même titre que le Delta ; 4° il est faux que la lar- 
geur de la vallée et de l'inondation soit au minimum de 
35 kilomètres et demi (200 stades) et en atteigne parfois, à 

(i) II, 8. — (2) II, 17. - (3) II, 18. — (4) II, 5. 

C. SOURDILLE. 8 



114 CHAPITRE III.- HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : DESCRIPTION 

droite ou à gauche, plus de 192 (plus de 2 journées de navi- 
gation) (1). Et tout cela est faux en général d'une telle faus- 
seté, qu'à comprendre les textes comme on les a compris 
jusqu'ici, quiconque est de bonne foi doit avouer, après 
avoir visité la Haute Egypte, qu'Hérodote n'a pas vu les 
particularités qu'il en a décrites. 

Mais une conclusion aussi grave ne saurait être acceptée 
sans un sérieux examen des passages de l'historien sur les- 
quels elle se fonde. 

1° La direction de la chaîne arabique. — « Pour qui va 
d'Héliopolis vers le haut pays, l'Egypte est étroite. D'un côté 
s'étend la montagne d'Arabie se portant du nord vers le midi 
et le notos et remontant sans cesse vers la mer Erythrée ; 
c'est dans cette montagne que se trouvent les carrières d'où 
ont été prises lespierres des pyramides de Memphis. La monta- 
gne, cessant par là, fait une courbe vers ce que j'ai dit ; dans 
sa partie la plus longue, elle a, suivant ce qu'on m'a rapporté, 
deux mois de chemin d'orient en occident et son extrémité 
orientale porterait de l'encens. Telle est cette montagne. De 
l'autre côté, vers la Libye, s'étend une autre montagne appar- 
tenant à l'Egypte...; elle suit la même direction que cette 
partie de la montagne arabique qui se porte au sud » (2). Fai- 
sons remarquer dès l'abord, pour préciser le sens du passage 
et écarter toute difficulté seulement apparente, que la men- 
tion de la mer Erythrée au sud n'a rien ici qui doive nous 
étonner. Pour Hérodote, la « mer Erythrée », ou, comme il 
dit justement encore, « la mer du sud », correspond essen- 
tiellement à ce que nous appelons l'Océan Indien; du reste 
il donne aussi le même nom de « mer Erythrée », comme 
celui de « golfe arabique », à ce qui constitue notre « mer 
Rouge » (3), sans doute parce qu'un golfe fait nécessairement 

(i) « D'Héliopolis à remonter à Thèbes, il y a neuf jours de navigation 
et 486o stades » (II, 9). Pour Hérodote la journée de navigation, du moins 
en Egypte (voir ci-dessus, p. 108-109), représente donc 54o stades, soit, son 
stade étant de i77 m Go (voir ci dessus, p. 106-107), 96 kilomètres 904, en nom- 
bre rond 9G kilomètres. — (2) II, 8. 

(3) La mer Erythrée d'HÉRODOTE est bien essentiellement notre Océan In- 



§ III. 1°. LA DIRECTION DE LA CHAINE ARABIQUE 115 

partie de la mer dont il est formé. La solution de cette pre- 
mière difficulté nous aide à sortir d'une autre. Hérodote rap- 
porte que la montagne arabique, après avoir fait un coude 
« vers ce qu'il a dit » (1), s'étend pendant deux mois de che- 
min (V orient en occident. Est-ce donc à dire vers l'ouest? 
Assurément non. « Vers ce que j'ai dit » désigne de toute 
nécessité la mer Erythrée (2); or, ce ne peut être la mer 
Erythrée considérée comme Océan Indien, car, avant le 
coude, la chaîne « se porte du nord au midi en remontant 
sans cesse vers la mer Erythrée » ; donc, après le fléchisse- 
ment, elle doit se diriger vers la mer Erythrée considérée 
comme notre mer Rouge, c'est-à-dire vers Vest de l'Egypte. 
C'est du reste ce que fait entendre déjà la mention de l'en- 
cens, — produit exclusivement propre à l'Arabie (3), — porté 
par l'extrémité orientale de cette chaîne. Si Hérodote en 
indique la longueur d'orient en occident, c'est, semble-t-il, 
parce qu'il décrit l'Asie et la Libye d'est en ouest (4), et que 

dien. « Dans l'Arabie, dit-il, non loin de l'Egypte, se trouve un golfe sor- 
tant de la mer Erythrée, long et étroit comme je vais l'indiquer. De l'en- 
foncement de ce golfe à la grande mer il y a quarante jours de navigation 
pour un vaisseau à rame ; sa largeur la plus considérable n'est que d'une 
demie journée de navigation. » (II, n, La longueur est approximative- 
ment exacte, mais la largeur n'est que celle du golfe de Suez, attribuée 
très inexactement à toute la mer; cf. Wiedemann, Herodots zweites Buch, 
p. 72). Cf. I, 202; II, 8, 102, i58, 159; IV, 37, 3g, 4°- Notre mer Rouge 
est tantôt le « golfe arabique » (II, 11, 102, i58, i5o„ etc.), tantôt la « mer 
Erythrée » (II, 8, où la mer Erythrée comprend à la fois la mer et le golfe, 
i58; IV, 42). Le golfe persique n'est jamais distingué de la mer Erythrée 
(I, 180, 189 ; III, 3o, 93 ; VI, 20; VII, 80, 89). 

(1) Ta-j-Y) (xèv X-rçyov àvaxà[X7iTci èç xà sipyj-rac to opoç (II, 8). 

(2) Larcher comprend par les mots «ce que j'ai dit » le pays situé au 
sud d'Héliopolis, ce qui ne peut guère s'inférer du texte, et qui du reste 
ne signifie rien : aucune direction n'est en effet indiquée par là, puisque 
la chaîne va déjà vers le sud avant de s'infléchir. Stein [ad Hérod., 11,8. 7) 
entend la mer Erythrée considérée comme la mer du sud (voir ci-dessous, 
p. 116, note 1) ; la réfutation de cette opinion ressortira du présent para- 
graphe. — (3) III, 107. 

(4) IV, 38 sqq., 168 sqq. En comprenant ainsi l'expression d'HÉRODOTE 
je m'écarte complètement du sentiment de Stein. D'après ce dernier, les 
informations suivant lesquelles la chaîne arabique, après son infléchisse- 
ment vers l'est, serait longue de deux mois de chemin et porterait de l'en- 
cens, notre auteur les tiendrait des Phéniciens. Ceux-ci, « dans leur navi- 
gation autour de la Libye, fréquentaient la côte orientale de cette contrée 



116 CHAPITRE III.- HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : DESCRIPTION 

pour lui, par conséquent, le commencement de la montagne 
arabique se trouvait bien à l'orient. Mais la principale diffi- 
culté est autre part. 

Il n'est pas vrai que la chaîne arabique, après s'être dirigée 
vers le sud, fasse en Haute Egypte un coude pour aller défi- 
nitivement de l'ouest à l'est, à la différence de la chaîne liby- 
que. La présence des deux chaînes est l'obsession d'un 
voyage sur le Nil. Sans doute elles ne se trouvent pas tou- 
jours à une égale distance du fleuve : chacune d'elles tantôt 
s'en rapproche, tantôt s'en éloigne; mais il ne servirait de 
rien de prétendre qu'Hérodote a pu être trompé par l'un de 
ces coudes, car, là même où les chaînes s'éloignent le plus, 
l'œil ne cesse pas de les apercevoir encore; au reste bientôt 
elles reviennent, en général d'autant plus proches, d'autant 
plus obsédantes que l'on remonte davantage. Aussi a-t-on 
cherché un autre sens aux paroles de notre auteur. La chaîne 
arabique s'étendant en largeur et envoyant une série de pla- 
teaux mamelonnés vers l'est à mesure qu'elle s'avance vers 
le sud, on a pensé qu'Hérodote avait voulu parler de cette 
largeur de la montagne dans la direction de l'est, largeur qui 
atteindrait son maximum bien au-delà de l'Egypte, près de 
ce que l'historien grec appelle la mer du sud ou Erythrée, 
c'est-à-dire en Abyssinie, et l'on a traduit: « là où la chaîne 
est le plus large, elle a deux mois de chemin » (1). Cette expli- 
cation est absolument insoutenable tellement le texte est 
clair (2). D'abord là où la montagne a deux mois de chemin 

montagneuse. Ainsi s'expliquerait la direction, qui autrement surpren- 
drait, àub yjoûç upbç é<77répY)v ». Mais cette explication doit être rejetée: 
elle repose exclusivement sur l'hypothèse inadmissible que la chaîne dont 
il s'agit se trouverait en Abyssinie (voir les deux notes suivantes). 

(i) C'est l'interprétation de Si^m,ad Herod.,11, 8. 7. Cf. id. II, 8.9 : « La 
chaîne, dit le commentateur, a sa plus grande largeur précisément là où, 
d'après la conception d'HÉRODOTE, elle atteint la mer du Sud, c'est-à-dire 
dans PAbyssinie, au-delà de laquelle on ne plaçait pas encore à ce 
moment la limite méridionale de la Libye. » 

(2) Il est vrai que Stein modifie le texte d'HÉRODOTE en faisant dire à 
notre auteur que l'élargissement de l'Egypte a lieu, non à quatre, mais à 
quatorze jours au-dessus d'Héliopolis (II, 8), c'est-à-dire en dehors de 
V Egypte. On reviendra plus loin sur cette correction, qui sert de base aux 



§ III. l p . LA DIRECTION DE LA CHAINE ARABIQUE 117 

d'orient en occident ce n'est pas, d'après notre auteur, dans 
la partie où elle est le plus Large, mais dans celle où elle est 
le plus longue (1). En outre Hérodote affirme que la chaîne 
arabique cesse (2) pour tourner définitivement dans le sens 
est-ouest, c'est-à-dire fait un coude brusque, un angle net, 
et par conséquent change de direction ; c'est pourquoi il 
ajoute que la montagne libyque est parallèle seulement à la 
partie de la montagne arabique qui se dirige vers le sud. 
C'est donc bien d'infléchissement et non d'élargissement qu'il 
a voulu parler. Pour lui, cet infléchissement avait lieu en 
Egypte même et non bien au-delà vers le sud; en effet, les 
données relatives à la longueur et aux productions de la 
chaîne après le changement de direction sont les seules qu'il 
donne comme étrangères à son expérience personnelle (3) ; 
pour le reste, notamment pour le coude de la montagne, il 
décrit ce qu'il a vu en remontant jusqu'à Eléphantine, point 
extrême de son voyage (4). Or cette chaîne a beau s'élargir, 
son arête principale, la seule visible du Nil, n'en continue 
pas moins de courir d'une manière persistante et indéfinie le 
long du fleuve et sans différence sensible avec la chaîne liby- 
que, de telle sorte qu'il faut inéluctablement choisir entre 
ces deux propositions: ou Hérodote n'a pas vu la Haute 
Egypte, ou il n'a pas dit que la chaîne arabique, à la diffé- 
rence de la chaîne libyque, cesse en remontant vers le sud 
pour aller définitivement vers l'orient. 

Une l'a pas dit. En réalité, il a parlé d'un coude non au 
sud, mais au nord de la chaîne arabique, et il a eu raison. Si 
l'on examine l'orographie de l'Egypte, on remarque qu'un 
peu au sud du site d'Héliopolis, près du Caire, à peu près à 

explications de Stein, et dont l'illégitimité entraîne à elle seule l'illégiti- 
mité de ces explications (voir ci-dessous, p. 121-122). 

(1) Hérod., II, 8 : Tvj ôè aùxb éautou è<m (juxxpoxatov, d>ç èyw £7ruv8av6[i.Y)v, S-jo 
l&vjvâv aura sïvai [ttjç] ôôou àub yjouç 7tpbç éauépyiv, toc Se npoç, tï]V y)<o Xioavwtocpopa 
aùtou rot Tépfxata £ivai. 

(2) Voir ci-dessus, p. i[5, note 1 (Hérod., II, 8). 

(3) C'est ce que marque l'emploi, dans ce seul passage, de l'expression 
(Ô4 iyiù £7ruv6av6(/.7)v et de l'infinitif du style indirect. Voir le texte cité ci- 
dessus, note 1 . — (4) II, 29. 



118 CHAPITRE III.- HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : DESCRIPTION 

la hauteur des carrières de Tourahet de Masarah d'où ont été 
extraits des matériaux pour la construction des pyramides, 
la chaîne arabique, avec le Gebel Moqattam, s'infléchit brus- 
quement vers l'est; elle se continue, tantôt en plateaux éle- 
vés, tantôt en collines, vers le golfe de Suez et les Lacs 
amers, au-delà desquels de hauts reliefs lui font suite. C'est 
exactement ce que dit Hérodote. « Au sud d'Héliopolis, dans 
la montagne arabique, se trouvent les carrières d'où ont été 
prises les pierres des pyramides de Memphis: c'est précisé- 
ment/?^ là que cette chaîne fait un coude pour aller vers la 
mer Erythrée dans la direction est-ouest pendant, m'a-t-on 
dit, deux mois de chemin » (1). L'exactitude de cette inter- 
prétation, qui place le coude de la chaîne un peu au sud du 
Delta, est confirmée par d'autres passages de notre auteur 
de la manière la plus claire. Si en effet nous avons bien com- 
pris sa pensée, du seul texte qui précède nous devons con- 
clure que non-seulement la chaîne s'infléchit vers le golfe 
de Suez, mais encore, étant donné son énorme longueur, 
qu'elle passe au-dessus pour se continuer au-delà. C'est ce 
que fait entendre justement Hérodote à propos du canal de 
Nécos : « On creusa d'abord la partie de la plaine d'Egypte 
qui confine à l'Arabie ; la montagne qui s" étend vers Memphis 
et dans laquelle sont les carrières délimite cette plaine au 
sud. Donc le canal commence au pied de la montagne ; il va 
d'abord pendant un long espace d'occident en orient, puis 
prend sa direction par un défilé, et se porte, à partir de la 
montagne, vers le sud et le notos pour se jeter dans le golfe 
arabique » (2). La montagne qui vient de la direction de Mem- 
phis, — Memphis est un peu au sud d'Héliopolis, — et oit 
sont les carrières, est de toute évidence, d'après ce qui a été 

(i) II, 8 : Tvj [xev Y^p ty^ç 'Apaêtrjç opoç 7iapaT£xaxat... ' èv tâi ou Xi6oro|j.tai eveiat 
aï èç tocç 7rupa(iioaç xaTaT[AY)6£?(rat xàç èv Méfjupf tocu-ty) \ùv X-^yov àvaxàfj.7rret etc. 
On a pensé apparemment que l'expression xa'jTY) \).iv désignait la chaîne 
arabique par opposition à la chaîne libyque ; en réalité il s'agit des car- 
rières : non-seulement les passages citésci-dessous ne laissent aucun doute 
sur la pensée de notre auteur, mais encore la solution exposée répond 
seule aux exigences philologiques. — (2) II, i58. 



§ III. 1°. LA DIRECTION DE LA CHAINE ARABIQUE 119 

dit plus haut (1), la chaîne arabique; or, pour que le canal de 
Nécos, après avoir longtemps coulé à l'est, fût obligé de la 
franchir pour gagner directement au sud le golfe arabique, 
il fallait nécessairement qu'elle se dirigeât à l'est en passant 
au-dessus de ce golfe. Il reste sans doute l'erreur par laquelle 
l'historien attribue à la chaîne arabique la longueur de deux 
mois de chemin d'orient en occident ; mais cette erreur 
n'est pas la seule grave dans la géographie d'Hérodote (2), 
et il a pris soin de déclarer que la donnée ne lui était pas 
imputable (3). En tous cas, elle ne saurait en aucune manière 
justifier l'opinion qui place en Abyssinie l'extrémité orien- 
tale de la chaîne, sous prétexte que, suivant notre auteur, 
l'Arabie située en face est la seule terre qui porte de l'en- 
cens (4). En effet, l'historien nous apprend ailleurs que l'en- 
cens était gardé par des serpents ailés (5), mais que ces 
serpents, pourchassés, fuyaient chaque année de l'Arabie 
vers l'Egypte, où les ibis les empêchaient de pénétrer en les 
dévorant (6) ; or ils ne venaient pas de l'ouest du golfe, comme 
il serait arrivé s'ils étaient partis de l'Abyssinie, mais de 
l'est : c'est, en Arabie, près de Buto, au-dessus du golfe de 
Suez, qu'Hérodote en a vu les « ossements » (7). C'est donc 
bien en passant au-dessus du golfe de Suez, et non en Ethio- 
pie, que, pour Hérodote, se dirigeait vers l'est la chaîne ara- 
bique. 

Et ainsi disparaissent toutes les difficultés du texte exa- 
miné : «Au-dessus d'Héliopolis... d'un côté s'étend la mon- 
tagne d'Arabie, se portant du nord vers le midi et le notos, 
et remontant sans cesse (c'est-à-dire, non pas pendant quel- 
ques jours, mais indéfiniment) vers la mer Erythrée (consi- 

(i) Voir ci-dessus, p. 117-118. 

(2) Pour ne parler que de celles qui touchent au présent sujet, Hérodote 
prolonge la mer Erythrée au sud de l'Egypte (II, 8); il fait venir le Nil des 
colonnes d'Hercule à travers la Libye (II, 3i, 33); nous verrons qu'il place 
le Fayoum beaucoup plus bas qu'il n'est en réalité; etc. 

(3) Il la rapporte « suivant ce qu'on lui a raconté » (II, 8). — (4) Note de 
Stein, ad Herod., II, 8. 9 (fin), d'après III, 107. — (5j III, 107. — (6) Ibid. ; 
II, 7.5. — (7) II, 75. Pour la situation de Buto «d'Arabie », voir plus haut, 
p. 76-83. 



120 CHAPITRE III.- HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE I DESCRIPTION 

dérée comme la mer du sud). Dans cette montagne se trou- 
vent (un peu au-dessus d'Héliopolis) les carrières où ont été 
taillées les pyramides de Memphis. C'est à cet endroit (où 
sont les carrières) que la montagne cesse (d'être dans la ligne 
nord-sud indiquée plus haut) (1); elle fait un coude (à Test) 
vers ce quefaidit (à savoir la mer Erythrée formant le golfe 
arabique); dans celle de ses (deux) parties où elle a le plus 
de longueur (celle qui va de l'ouest à Test), elle a, suivant ce 
que j'ai appris, deux mois de chemin d'orient (de son point 
le plus éloigné) en occident (aux carrières de Memphis, où 
elle cesse d'être dans la ligne est-ouest) et son extrémité 
orientale porterait de l'encens. Telle est cette montagne. De 
l'autre côté (c'est-à-dire), du côté de la Libye, s'étend, en 
Egypte, une autre montagne de pierre dans laquelle se trou- 
vent les pyramides;... elle suit la même direction que cette 
partie de la montagne arabique qui se porte au sud (c'est-à- 
dire qu'en allant des carrières vers le midi les deux chaînes 
sont parallèles) ». Tout ce qu'a dit là Hérodote est la vérité 
même (2). 

2° Si V Egypte redevient large à quatre jours au sud d'Hélio- 
polis. — « A partir d'Héliopolis, le pays n'est plus considéra- 
ble..., mais jusqu'à quatre jours de navigation l'Egypte pro- 
prement dite est étroite. A partir de là l'Egypte est large de 
nouveau » (3). L'erreur est ici tout à fait surprenante : la par- 
tie déclarée la plus étroite par notre auteur est précisément 
celle où se trouve, au sud du Delta, le seul élargissement 
du territoire égyptien. A 96 kilomètres, c'est-à-dire à une 

(i) Hérodote ne considère pas que la chaîne arabique cesse de remonter 
vers le sud ; pour lui, dire qu'elle va du nord au sud, c'est exacte- 
ment dire qu'elle va du sud au nord, en d'autres termes il se contente 
d'indiquer le sens d'une ligne. Cette interprétation se confirme par la ma-, 
nière dont il s'exprime dans la suite : après son infléchissement, assure-t- 
il, la montagne a deux mois de chemin d'orient en occident; tous les com- 
mentateurs ont vu qu'il faut comprendre d'occident en orient (voir ci-des- 
sus, p. n5) : ici encore c'est seulement le sens d'une ligne qu'il a voulu 
indiquer. 

(2) Sauf, bien entendu, pour ce qui concerne la partie de la chaîne ara- 
bique située en dehors de l'Egypte (voir ci-dessus, p. 119 et note 3 — (3) 
II, 8. 



§ m. 2°. sur l'élargissement de la haute Egypte 121 

journée de navigation d'Héliopolis (1), on est à la hauteur du 
milieu du Fayoum, de remplacement du lac de Mœris; or le 
Fayoum est une oasis qui étend à plus de 80 kilomètres à 
l'ouest la largeur de l'Egypte. A partir de cet endroit, la vallée 
se rétrécit de plus en plus à mesure que l'on remonte vers 
les cataractes : à Siout, à Girgeh, à Thèbes, elle a au maxi- 
mum de quinze à dix kilomètres de l'est à l'ouest; à Edfou 
elle n'en a plus que cinq; parfois, comme au Gebel Silsileh, 
elle est réduite au lit même du fleuve. Aussi la donnée d'Hé- 
rodote, qui est exactement tout le contraire de la réalité, 
a-t-elle depuis l'antiquité (2) plongé les critiques dans la stu- 
péfaction, et. pour l'honneur de l'historien, on a sans hési- 
ter remplacé les quatre jours dont il est question dans le 
texte par quatorze jours (3) Cette correction est tout à fait 
malheureuse. Ce n'est pas, comme on l'a dit (4), parce qu'elle 
reporte en Nubie un élargissement qui s'y trouve moins 
encore; une erreur d'Hérodote sur la Nubie (Ethiopie) serait 
assez explicable, puisque, d'après son témoignage, il n'est 
pas allé jusque-là (5); et précisément, à quatorze jours envi- 
ron d'Héliopolis, il place une plaine où se trouverait une île 

(i) La journée de navigation d'après Hérodote est de 96 kilomètres ; voir 
plus haut, p. u4, note 1. La localité située à 96 kilomètres au-dessus du 
site de l'ancienne Héliopolis est aujourd'hui El Wasta (à 90 kilomètres du 
Caire), tête de l'embranchement du chemin de fer pour le Fayoum. 

(2) Parmi « les choses qu'HÉRODOTE a dites autrement qu'elles ne sont », 
Aristide le Rhéteur cite justement cette proposition qu'« à quatre jours de 
navigation au-dessus d'Héliopolis l'Egypte redevient large ». Or, ajoute- 
t-il, « l'Egypte continue à tel point de se rétrécir et de se fermer en forme 
d'angle, que le Nil y tombe à la jonction des deux montagnes [arabique et 
libyque], et cette descente du fleuve par les montagnes constitue les cata- 
ractes, qui sont comme la pointe de toute l'Egypte. Ainsi, même en conti- 
nuant à naviguer [au sud] au-delà d'Eléphantine, on croirait que le cours 
du fleuve est emprisonné, car, loin que l'Egypte soit encore large, on dirait, 
tant il est resserré, qu'il coule au pied du rocher. D'autre part aussi, avant 
d'arriver à Eléphantine, à une distance de je ne sais combien de schènes, 
on peut voir les montagnes se rapprocher au point qu'elles ne sont sépa- 
rées que par le cours du fleuve, et que la largeur de l'Egypte n'est plus 
que la largeur même du Nil. » (Ed. Bruno Keil [1898], t. Il, Atyu7iTtoç, 
ch. 46; cf. éd. Jebb, t. II [1730], p. 343). 

(3) Cette correction, qui est de Dirtsch, a été adoptée notamment par 
Sti.in et S.vyce. — (4) Wiedemann, Herodots zweitcs Bach, p. 67. 

(5) II, 29. 



122 CHAPITRE III.- HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : DESCRIPTION 

appelée Tachompso (1). En réalité le texte de l'historien 
prouve à lui seul que toute correction serait inadmissible : 
il déclare nettement que, à la distance indiquée, non pas 
TEthiopie, ni même la vallée, mais « YÉgypte devient large 
de nouveau ». Dès lors le chiffre de quatorze jours, en re- 
portant l'élargissement hors de l'Egypte, est inacceptable : 
Hérodote a bien affirmé que l'Egypte redevient large à quatre 
jours au-dessus d'Héliopolis. 

Rendre compte d'une erreur aussi singulière par un défaut 
de mémoire (2), sans rien d'autre qui appuie une telle pré- 
somption, c'est désespérer d'en rendre compte. Le seul essai 
de véritable explication proposé jusqu'ici se résume de la 
manière suivante. « Le Pseudo-Scylax, dit-on, rapporte, 
d'après Hécatée, que l'Egypte ressemblerait à une double 
hache, dont les tranchants se réuniraient dans le voisinage 
de Memphis"; en d'autres termes, il s'imaginait qu'au sud de 
cette ville se produisait un élargissement semblable au Delta. 
Hérodote a emprunté cette affirmation à Hécatée ; il a sans 
doute cherché à la corriger d'après ses propres investiga- 
tions, mais il n'osa pas la rejeter tout à fait. Cette affirma- 
tion a été provoquée sans doute par une théorie géographi- 
que qui cherchait dans le sud une Egypte renversée; on 
trouvera une seconde trace de cette théorie dans cette don- 
née que le Nil coulerait de ses sources et vers le nord et 
vers le midi » (3). Mais cette explication ingénieuse ne peut 



(i) Tachompso se trouverait exactement à i3 jours 2/3 d'Héliopolis : 
d'Héliopolis à Thèbes Hérodote compte en effet 9 jours (ch. 9); de Thèbes 
à Eléphantine 1800 stades (ibid.), soit 3 jours i/3 (à 5^0 stades par jour, 
ibid.); d'Eléphantine à Tachompso 12 schènes (II, 29), c'est-à-dire 720 
stades (ch. 6), soit 1 jour i/3. Tel est du moins le calcul usuel (voir Stein, 
ad Herod. ,11, 8. 16); il semble bien qu'il ait fallu en réalité, à cause de la 
force du courant, quatre jours pour franchir les douze schènes qui séparent 
Eléphantine de Tachompso (II, 29). 11 est toutefois possible qu'HÉRODOTE 
ait pris la journée de54o stades comme unité de mesure, sans tenir compte 
de la lenteur d'une petite partie du parcours. 

(2) C'est l'opinion de Gutschmid, et aussi celle de Heath (Journal of Phi- 
lology,XN, p. 23o-23i). 

(3) C'est en ces termes que M. Wiedemann résume (Herodots zweites Buch, 
p. 67-68) l'opinion qu'il a développée dans le Philologus, t. XL VI, 1888 : 



§ ni. 2°. sur l'élargissement de la haute Egypte 123 

être admise. D'abord on ne saurait rendre à aucun degré 
Hécatée responsable d'une telle doctrine : celui-ci réservait 
le nom d'Egypte au seul Delta (1); le reste de la vallée appar- 
tenait, pensait-il, à l'Asie et à la Libye, et (-'est principale- 
ment contre lui qu'est dirigée la réfutation qu'Hérodote a faite 
de cette conception géographique (2). En second lieu, pré- 
tendre qu'Hérodote n'osa pas contredire formellement Hé- 
catée (3), c'est supposer chez le premier à l'égard du second 

Zn dem Periplus des Pseudo-Skylaœ, p. 172-173. — Pour le Nil coulant 
hors de ses sources vers le nord et vers le midi, voir Hérodote, II, 28. 

(1) Le fait paraît certain. D'après Arrien (Anabase, V, 6), Hécatée 
(fragm. 279, dans Mûller-Didot, Fragmenta historié., graec, I, p. 19) 
avait dit avant Hérodote que «. l'Egypte est un don du Nil » ; comme 
le Delta seul est une création du fleuve, on doit croire qu'il bornait l'Egypte 
au Delta (c'est par suite assez illogiquement qu'HÉRODOTE [II, 5] répète la 
même expression). En second lieu, toutes les localités citées comme se 
trouvant dans la Description de l'Egypte d 'Hécatée appartiennent au Delta. 
11 n'y a d'exception que pour quelques-unes qui sont mentionnées à cause 
de leur proximité, mais celles-ci, à ce qu'il semble, étaient données 
expressément par Hécatée lui-même comme appartenant à la Libye, à 
l'Arabie ou à la Phénicie {fragm. 267, Mùller-Didot, 1. 1., p. 18 : Taaeïç 
[sans doute 'Tâc-siç, même mot que "Oaaetç], v^a-oç jjuxpà xai ]x^aki\ A16i6tto)v ; 
fragm. 265, p. 17 : SxidtTioSeç, sôvoç Aîôiotcixov ; fragm. 264, p. 17 : Tàêt;, 
icoXiç 'Apaëtaç ; fragm. 283, p. 20 : AtY|êptç, ttoXiç <ï>ocvcxwv). Enfin beau- 
coup de localités assignées à l'Egypte en dehors du Delta par Etienne 
de Byzance, — qui nous a conservé la plupart des fragments d'HÉCATÉE, — 
sont citées non d'après la Description de l'Egypte, mais d'après celle de 
l'Asie ou de l'Afrique du géographe milésien. Cf. Mùller-Didot, 1. I., p. 
22, fragm . 295-296. 

(2)11. i5-i6. Sans doute Hérodote combat cette opinion comme étant 
celle des géographes ioniens ; mais comme il connaissait sûrement l'œu- 
vre d'HÉCATÉE, à qui il a fait un certain nombre d'emprunts, et qu'il a 
expressément nommé seul de ces géographes (II, i43), c'est assurément 
Hécatée qu'il a surtout en vue quand il discute sur l'éteadue de l'Egypte 
contre les Ioniens. Telle est du reste aussi l'opinion de M. Wiedemann, 
Herodots zweites Buch, p. 92. 

(3) « Hérodote, comme en font foi de nombreux passages, fut extraor- 
dinairement dépendant de ses autorités (ungemein autoritatsglàubig) et a 
montré une très grande timidité quand il s'agissait de rejeter les opinions 
des autres. Plutôt que de se résoudre à les combattre en s'appuyant sur 
son expérience, il préférait les placer à côté des siennes sans s'émouvoir 
des contradictions qui résultaient de cette juxtaposition. C'est ce qui a pu 
arriver ici : \l n'a pas osé rejeter l'opinion ancienne sur la forme de 
l'Egypte, bien qu'il ait appris à en reconnaître l'inexactitude. Précisément 
comme lui, le Pseudo-Skylax l'a reproduite plus tard ». (Wiedemann, Phi- 
lologus, t. XLVI, p. 172). Cette affirmation de M. Wiedemann relative à 
la timidité d'Hérodote, à son respect pour les opinions d'autrui, est, sous 



124 CHAPITRE III.- HÉRODOTE DANS LÀ HAUTE EGYPTE ! DESCRIPTION 

un respect qui, dans le cas présent, serait allé jusqu'à la 
superstition ; or, tout au contraire, à considérer de quelle 
verte façon Hérodote critique ses prédécesseurs en général 
et le géographe milésien en particulier (1), on peut affirmer 

cette forme absolue, tout à fait inexacte. Nous voyons qu'HÉRODOTE enre- 
gistre simplement les affirmations des autres, ou les opinions diverses émises 
sur un même sujet, à une double condition : qu'elles soient présentées 
comme les résultats de sa propre enquête auprès des peuples intéressés, 
et que d'autres informations regardées comme plus sûres, ou son expé- 
rience personnelle, ne puissent intervenir utilement pour les confirmer 
ou les combattre. La seule critique qu'il se permette alors, c'est de faire 
remarquer que tel fait est difficilement croyable (II, 123), ou que telle 
opinion est plus vraisemblable que telle autre, car, déclare-t-il, «je suis 
obligé de dire ce qu'on a dit, mais je ne suis point du tout obligé d'y 
ajouter foi : que cette déclaration serve pour toute mon histoire » (VII, 
i52; cf. II, 123). — Ainsi, pour ne prendre que quelques exemples, il 
raconte l'histoire de l'Egypte jusqu'à Psammétichos sans révoquer généra- 
lement en doute les témoignages des « prêtres » de Memphis, n'ayant 
aucune qualité pour discuter de tels témoignages; sur l'origine de l'hosti- 
lité entre les Perses et les Grecs, il rapporte les légendes diverses qui cou- 
raient chez les Perses et les Phéniciens sans vouloir prendre parti (I, i-5); 
sur la fondation des oracles de Zeus Ammon et de Zeus dodonéen, il fait 
connaître les récits différents des prêtres de Zeus thébain et des prêtresses 
de Dodone en essayant de les concilier, sans les récuser l'un ni l'au- 
tre (H, 54-57) ; sur le procédé qui permit à Cambyse de franchir le désert 
d'Arabie, il indique deux traditions en disant laquelle a le plus de vrai- 
semblance (III, 6, 7, 9). Mais si des informations sûres ou son expérience 
personnelle interviennent, il ne craint pas de contester ce dont il a été 
instruit dans les pays intéressés. Des deux récits ayant cours en Perse et 
en Egypte sur la cause de l'expédition de Cambyse contre l'Egypte, il 
récuse celui des Egyptiens au nom de la vérité historique (III, 1-2); les 
prêtres égyptiens affirmaient que l'Egypte était un don du Nil jusqu'au 
lac de Mœris : son expérience personnelle le portait à penser qu'il en 
était toujours de même jusqu'à trois jours plus loin vers le sud (II, 5); le 
trésorier du temple d'Athèna à Sais lui racontait que le Nil jaillissait de 
deux abîmes près d'Eléphantine : son bon sens lui faisait croire que 
c'était là une plaisanterie (11,28). Encore dans tous ces cas la critique ne 
cesse-t-elle pas d'être courtoise. Mais si les opinions rapportées ne sont pas 
celles des gens du pays, si ce sont, notamment pour l'Egypte, celles des 
Grecs, la critique devient tout à fait agressive et ne recule pas devant 
les qualifications blessantes : voir à ce sujet la note qui suit. 

(1) Hérodote, II, 2, à propos de la légende de Psammétichos recherchant 
quel fut le plus ancien peuple du monde : « Les Grecs ajoutent, entre 
antres sottises (aXXa ts [/.àtata)...; — II, 16: « Si l'opinion des Ioniens 
[sur ce qu'on doit appeler l'Egypte] est exacte, je démontre que les Grecs 
et les Ioniens eux-mêmes ne savent pas raisonner (oùx £7uaraîjivovç Xoyt'Çe- 
<r8ai); — sur la cause de la crue du Ni 1,11, 20 : « Quelques Grecs, voulant se 
donner du lustre par leur savoir [i , n.iar\\i.oi [iovlô^evoi yevéaôat crocpcviv), ont 
donné de la crue trois raisons, dont deux ne valent même pas la peine, 



§ m. 2°. sur l'élargissement de la haute Egypte 125 

qu'il se serait fait un plaisir de relever notamment chez 
celui-ci une erreur aussi flagrante. Eût-il eu ce respect, on 
ne voit pas comment il l'aurait manifesté en faisant commen- 
cer à quatre jours au-dessus d'Héliopolis un élargissement 
de la vallée qu'Hécatée ou d'autres auraient placé à la hau- 
teur de Memphis : puisque son expérience personnelle l'a 
obligé d'avouer que l'Egypte était étroite pendant ces quatre 
jours, cette même expérience devait a fortiori le forcer de 
reconnaître qu'au-delà la vallée était loin de s'élargir. Mais 
il y a plus : il faut nier l'existence même de la théorie en 
question. La donnée que le Nil coulerait de ses sources au 
nord et au midi n'en saurait être une « trace » : les sources 
dont il s'agit étaient placées non à Memphis, mais à la pre- 
mière cataracte (1); les anciens eussent-ils comparé à un 
Delta renversé les contrées situées plus au sud, ils n'auraient 
certainement pas attribué ce second Delta à l'Egypte, puis- 



à mon avis, que j'en parle sauf pour en faire mention » (tàç... où8'à£id> 
(xvy)a6^vat et (jlt) o<tov cnr)[xf|vai fiovXdfxevoç [jlouvov) ; — II, 21 : « La seconde opi- 
nion montre encore plus d ignorance » (àvE7n<jTY)p.ovea-Tspr)) ; — II, 22 : « La 
troisième, qui est de beaucoup la plus spécieuse, est la plus fausse » (ttoXXov 
£7ri£ix£<rîâTY] douera [xàXtara sJ/Euarai) ; — H, 45 : à propos d'Héraklès que les 
Égyptiens auraient voulu immoler : « Entre autres choses que les Grecs 
disent étourdiment (àv£7ii<rx£7rT6ûç), voici le récit niais (£ÙyJ6y|ç) qu'ils font sur 
Héraklès... En parlant ainsi, les Grecs me font l'effet de n'avoir absolument 
aucune idée (izi\mxv àneipoa; lyj.w) du caractère et des lois des Égyp- 
tiens »; — II, i34, à propos de la pyramide de Mykérinos : « Quelques 
Grecs l'attribuent à la courtisane Rhodopis; ils ont tort, ils me paraissent 
parler sans même savoir ce que c'était que Rhodopis » (oùSè £Î86t£ç [j.oc 
cpac'vovtai Xéyeiv ouxoi vjtiç ^v y) 'PoSûtuç) ; — II, ilfî, Hérodote s'étend corn- 
plaisamment sur le ridicule d'HÉCATÉE se vantant de sa généalogie et 
humilié à ce sujet par les prêtres de Thèbes ; — IV, 46 '■ « Je ris (yelu>) 
quand je vois que tant de gens ont écrit des descriptions de la terre et 
que pas un n'a de sens commun dausses descriptions (oùôéva voovexovtu>ç 
èç^yr.cràtxîvov); ils décrivent que l'Océan coule autour de la terre, qui 
serait ronde comme si on l'avait travaillée au tour... » Hécatée avait 
lui-même donné l'exemple d'une critique aussi acerbe (fragm. 332, Mûl- 
ler-Didot, 1. 1., p. 26) : « J'écris ces choses comme elles me paraissent 
vraies, car les propos des Grecs, à ce qu'il me semble, sont aussi nom- 
breux que ridicules » (ttoMoé ie -/.ai yeloloi). 

(1) II, 28. — La donnée que le Nil coule de ses sources en Egypte et en 
Ethiopie a été expliquée par une méprise d'HÉRODOTK, qui n'aurait pas 
compris la théorie égyptienne des deux Nils, celui du nord et celui du 
midi (Maspero, Études de mythol . et d'archéol. égypt., III, p. 387-388). 



126 CHAPITRE III.- HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : DESCRIPTION 

que la première cataracte en était, pour ceux qui lui prê- 
taient la plus grande étendue, le point le plus méridional (1). 
Mais la plus forte objection contre l'existence de cette théo- 
rie, d'après laquelle au sud de Memphis se serait trouvé un 
élargissement semblable au Délia, c'est-à-dire formé par 
l'écartement des deux chaines de montagnes, c'est son in- 
vraisemblance même. Sans doute les anciens n'avaient pas, 
pour déterminer la configuration d'une grande étendue de 
pays, les moyens dont nous disposons aujourd'hui; mais 
l'Egypte était trop fréquentée des Grecs, et d'autre part la 
proximité des deux chaînes le long du Nil est trop évidente, 
trop visible, pour qu'on suppose une erreur aussi colossale. 
Hérodote n'a pas pu la commettre, et le Pseudo-Scylax de 
Garyanda, tout pauvre géographe qu'il était,, lui non plus ne 
l'a pas commise. « La forme de l'Egypte, dit-il exactement, 
ressemble à celle d'une hache [à deux tranchants]. En effet, 
près de la mer, sa largeur est considérable; à prendre à tra- 
vers les terres elle diminue, et près de Memphis elle atteint 
son minimum. A partir de Memphis en remontant par le 
milieu des terres, la largeur s'accroît, et au point le plus 
méridional elle atteint son maximum. La partie située au 
sud de Memphis, comparée à celle qui avoisine la mer, est 
la plus considérable » (2). Cette théorie, — à tenir compte, 
dans la forme attribuée à l'Egypte, d'une systématisation 
due à la recherche de la symétrie, — ne peut supporter que 
l'explication suivante. A la base du Delta, un peu au-dessous 
de Memphis, avec le Gebel Moqattam (3) s'échappe vers l'est 
une suite de collines qui rejoint, avec le Gebel Génefféh, 
l'extrémité septentrionale du golfe arabique. Or le golfe ara- 
bique a sa direction du nord-ouest au sud-est et se continue 
bien au-delà de la latitude méridionale de l'Egypte (4). Il appa- 

(i) Hégatée sous le nom d'Egypte ne comprenait que le Delta (voir plus 
haut, p. 123 note i); aucun auteur, à notre connaissance, n'adonné le 
nom d'Egypte aux régions situées au sud de la i r e cataracte. Cf. Hérod., 
II, 17,28. — (2) Mûller-Didot, Geographici Graeci minores, I, p. 80-81. 
— (3) Voir plus haut, p, 11 7-1 18. — (4) Hérodote lui attribue une longueur 
de quarante jours de navigation à rames (II, 1 1). 



§ III. 2°. SUR l'élargissement de LA HAUTE EGYPTE 127 

raît donc que, pour l'auteur suivi par le Pseudo-Scylax, l'E- 
gypte, au sud de Memphis, avait pour limite à l'est non la 
chaîne appelée par Hérodote arabique, mais le golfe arabique, 
ou mer Erythrée : ainsi s'explique la forme de hache à deux 
tranchants prêtée à l'Egypte entière; ainsi s'explique encore 
cette donnée que l'Egypte du sud est plus considérable que 
l'Egypte du nord; ainsi s'explique enfin le maximum de lar- 
geur attribué à la partie la plus méridionale du pays. En fait 
les Egyptiens anciens, — comme du reste les modernes, — 
ont toujours considéré le désert situé entre le Nil et l'Erythrée 
comme leur appartenant; dès la VI e dynastie, Ouni, le mi- 
nistre de Pépi I er , avait ouvert dans le val de Rohanou(Ouady 
Hammamât) une route allant de Goptos à la mer, route que 
des inscriptions montrent avoir été particulièrement fréquen- 
tée au temps de Darios et du véritable Scylax de Caryanda, 
et au débouché de laquelle se constitua le port de Touâou, 
sans doute l'actuel Kosséir (1); c'était le dieu Minou, de Gop- 
tos, qui régnait surtout sur ces régions désertiques (2). Cette 
théorie suppose évidemment que le golfe arabique, non le 
Nil, comme le voulait Hécatée, servait de limite occidentale 
à l'Asie : c'est justement l'opinion non-seulement dont 
Hérodote nous dénonce l'existence, mais encore dont il 
affirme qu'elle était la plus répandue à son époque : « L'A- 
rabie, dit-il, cesse — elle ne cesse pas, je ne parle ainsi que 
pour me conformer à V usage — au golfe arabique » (3). Ce 



(i) Voir Maspero, Les monuments égyptiens de la vallée de Hammamât, 
dans la Revue orientale et américaine, I, p. 33o sqq. 

(2) Voir à ce sujet G. Sourdille, Hérodote et la religion de l'Egypte: 
comparaison des données.., p. 210-21 1. 

(3) IV, 39 : « *H 8e gt| izépr\ [rôiv àxtétov] àno Ilspaécov àp£a[A£VY) 7rapaTÉTaTac êç 
xr|V 'EpuOprjv OàXaaaav, rj re IlepouxT] xai ...Y) 'Aaaupnr) xai ...r) 'Apaêcyf Xr^yet oè 
aux*], où Ifflovaot. ei [lt\ vojxw, èç xbv xo^irov rbv 'Apàëiov. » Auty), dans l'expres- 
sion Xr,Y£t 8à <rjT7) se rapporte grammaticalement à rj 'Apaêtrj qui précède 
immédiatement. Pourtant on pourrait l'entendre de vj é-répr] xôiv àxxscov 
(la seconde péninsule qui comprend la Perse, l'Assyrie et l'Arabie), et la 
rectification paraîtrait comporter un sens autre que celui qui lui est donné 
ci-dessus. Comme la partie de terre située entre le golfe au sud et la Médi- 
terranée au nord, partie aujourd'hui traversée par le canal de Suez, empê- 
chait toute solution de continuité entre la péninsule en question et celle 



128 CHAPITRE III.- HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : DESCRIPTION 

texte signifie que, d'après l'opinion commune, l'Arabie se 
terminait à la mer Rouge (1) et non à la chaîne arabique bor- 
dant le Nil, comme le pensait notre auteur. C'est donc, 
ainsi qu'il est naturel, parmi les diverses théories la plus 
communément reçue à la fois par les Egyptiens et les Grecs 
que le Pseudo-Scylax, écrivant de seconde main, a re- 
cueillie (2), sans peut-être exactement la comprendre; elle 
est complètement étrangère à celle d'Hérodote qui bornait 
l'étendue de l'Egypte au pays arrosé par les eaux du Nil (3). 
Celui-ci n'a pas eu, par timidité, à en tenir compte, et c'est 
ailleurs qu'il faut chercher l'explication de cette surprenante 
erreur qu'à quatre jours d'Héliopolis l'Egypte devient large 
de nouveau. 

La véritable explication se trouve dans le texte même de 
l'historien. Tout d'abord il nous permet de déterminer de 

« où se trouve la Libye » (IV, 4 1 )» est-ce pour cette raison qu'HÉRODOTE a 
contesté la justesse de l'expression : « la péninsule cesse » ? Cette inter- 
prétation serait dénuée de toute vraisemblance. Il n'importait pas qu'HÉ- 
rodote fît cette rectification insignifiante, puisque aussi bien la péninsule, 
entant que péninsule, se terminait incontestablement au golfe arabique; 
mais ce qui importait de toute nécessité, dans ce passage où il cherche, 
dit-il, à déterminer les contours, les limites de l'Asie (W, 36 fin), c'était 
de rectifier l'opinion reçue (vop.oç) que l'Arabie, et avec elle l'Asie, pre- 
naient fin au golfe arabique. En effet, on le montrera tout à l'heure (p. 129), 
pour lui la chaîne arabique, à l'ouest du golfe, servait seule de limite 
entre l'Arabie et l'Egypte; or « il ne connaissait que l'Egypte qu'on pût 
regarder comme la limite de l'Asie et de la Libye » (II, 17) ; il devait donc 
s'inscrire en faux contre l'opinion de ceux qui prétendaient faire de la 
mer Rouge la frontière de l'Arabie, c'est-â-dire de l'Asie : tel est évidem- 
ment le but de sa rectification. — Comme Hérodote devaient penser ceux 
qui donnaient au Nil le rôle de séparer l'Asie de la Libye (IV, 45 ; II, 16). 

(1) C'est également à cette théorie de l'Egypte s'élargissant de plus en 
plus au-dessus de Memphis que me semblent se référer ces mots d'HÉRo- 
dote : « A partir d'Héliopolis le pays, dans la mesure où il appartient à 
VÉgyple (wç elvou AtpjuTou), n'est pas considérable, mais pendant quatre 
jours de navigation l'Egypte proprement dite (AL'yuutoç éoucra) est étroite » 
(II, 8). Voir ci-dessous, p. i44- 

(2) Il en résulte qu'HÉcATÉE et Hérodote ne furent pas les seuls auteurs 
qu'ait suivis le Pseudo-Scylax, contrairement à ce que pense M. Wiede- 
mann (Philologus, XLVI [1888], p. 171) ; du reste Hécatée et surtout Héro- 
dote laissent déjà suffisamment entendre en parlant au pluriel qu'ils ont 
eu de nombreux précédesseurs (voir Hérod., IV, 4 2 > et les textes cités ci- 
dessus p. 124, note 1). 

(3)11, 17-18. 



§ m. 2°. sur l'élargissement de la haute Egypte 129 

quel côté on doit chercher cette extension. Pour lui la chaîne 
qui longe à Test la vallée est en toutes circonstances la mon- 
tagne arabique-, mais, par un parti pris qui jusqu'ici a paru 
bizarre, il se refuse à nommer la chaîne de l'ouest purement 
et simplement libyque : c'est toujours ou « la montagne de 
V Egypte du côté de la Libye », ou « la montagne dite liby- 
que » (1). Pourquoi ces différences d'appellation, alors qu'en 
réalité les deux chaînes délimitent de la même manière le 
bassin égyptien du Nil ? Si l'on songe que, suivant sa décla- 
ration expresse, le golfe arabique n'était pas la limite de 
l'Asie (2), on conclura facilement que, pour lui, la chaîne — 
non le golfe — arabique était bien la frontière orientale de 
l'Egypte, mais qu'il n'en était pas de même de la chaîne dite 
libyque. Si celle-ci appartenait, comme il l'affirme, à l'Egypte 
seule à la différence de l'autre, c'est qu'elle n'était pas la limite 
occidentale du territoire égyptien : c'est donc à l'ouest uni- 
quement que nous devons chercher l'élargissement placé 
par lui à quatre jours d'Héliopolis. 

En fait, comme on l'a dit plus haut, le seul élargissement 
considérable que présente l'Egypte au-dessus du Delta, — 
élargissement placé à l'ouest de la ligne nord-sud de la chaîne 
libyque, — est constitué par le Fayoum, où se trouvait le 
fameux lac de Mœris. Où Hérodote situait-il ce lac? « Il y a, 
dit-il, sept jours de navigation de la mer au lac de Mœris en 
remontant le fleuve » (3). Si nous considérons que, d'après 

(i) II, 8: « D'un côté s'étend la montagne d'Arabie,... d'autre part, du 
côté de la Libye, s'étend une autre montagne rocheuse d'Egypte, dans la 
même direction que la montagne d'Arabie qui va vers le sud... Là où 
l'Egypte est le plus étroite, elle n'a pas plus de deux cents stades de la 
montagne d'Arabie à la montagne dite libyque. » II, 124 : « Les uns durent 
fouiller les carrières de la montagne arabique..., d'autres durent les rece- 
voir et les traîner jusqu'à la montagne dite libyque. » 

(2) IV, 39 (Voir ci-dessus, p. 127, n. 3). Cf. II, 1 1 : « Il y a en Arabie, non 
loinde l'Egypte, un golfe marin qui sort de la mer Erythrée... ». Les mots 
« non loin de l'Egypte » indiquent clairement que le golfe n'était pas 
immédiatement contigu à l'Egypte, qu'une certaine distance l'en séparait, 
qu'il appartenait bien à l'Arabie exclusivement. 

(3} II, 4- H ne faut pas se méprendre sur le sens des mots * en remontant 
le fleuve » ; ils signifient seulement « en allant vers le sud». Le lac de 

C. SOURDILLE. 9 



130 CHAPITRE III.- HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE I DESCRIPTION 

lui, la distance de la mer à Héliopolis était de 1500 stades (1), 
soit, à raison de 540 stades par jour (2), de trois journées de 
navigation (3), il reste que, dans son opinion, le lac de Mœris 
— ou le Fayoum — était à quatre journées au sud de la lati- 
tude d 1 Héliopolis, c'est-à-dire justement à V endroit où il place 
V élargissement de V Egypte. Et alors cette extension ne cessait 
pas de sitôt. Le lac de Mœris avait un pourtour de 3600 sta- 
des (4). A supposer que ce périmètre fût une circonférence, 
le diamètre en eut été de 204 kilomètres : comme en réalité 
« la longueur en allait du nord au midi » (5), que par consé- 
quent cette longueur dépassait de beaucoup ces 204 kilomè- 
tres en remontant vers le sud, on comprend que l'historien 
se soit exprimé comme s'il s'était agi d'un élargissement 
définitif. La donnée relative à cet élargissement s'explique 
donc par le fait que la partie septentrionale du lac de Mœris, 
c'est-à-dire du Fayoum, aurait été située à quatre jours au 
sud de la latitude d'Héliopolis. 

L'explication peut être précisée encore davantage. En réa- 
lité le Fayoum n'est guère qu'à une journée au sud du Delta, 
c'est-à-dire sûrement dans la partie déclarée par Hérodote 



Mœris était à gauche du Nil, avec lequel il ne communiquait qu'au moyen 
d'un canal se dirigeant plus ou moins directement vers l'ouest. Dans les 
sept jours comptés de la mer à ce lac, on ne doit pas comprendre le temps 
de la navigation à affectuer sur ce canal. En effet, le lac n'étant pas situé 
sur le Nil, l'expression c en remontant» indique que l'on considère le point 
du fleuve situé à la hauteur, à la latitude du lac. D'autre part Hérodote, 
dans le passage en question, ayant pour but unique de rapporter jusqu'où, 
suivant les prêtres, l'Egypte était un « don du fleuve », a établi nécessai- 
rement la distance en profondeur, c'est-à-dire du nord au sud exclusive- 
ment. Enfin, comme on le verra plus loin, la donnée de l'historien que le 
sol de l'Egypte est un don du Nil jusqu'à trois jours de navigation au sud 
du lac de Mœris ne s'explique qu'en prenant pour point de départ de cette 
navigation la prise d'eau du canal, c'est-à-dire la latitude du lac telle que 
la concevait Hérodote. 

(i) II, 7. — (2) D'après Hérodote, II, 9. Cf. plus haut, p. n4, note 1. 

(3) Les i5oo stades représentent exactement deux journées 7/9. Hérodote 
ne comptant que par jours pleins (11,4,5, 8, 9, 11, 18, etc.), c'est-à-dire né- 
gligeant sûrement les fractions, il n'y a pas lieu de se préoccuper de la 
fraction insignifiante de deux neuvièmes, qu'il faudrait ajouter au nom- 
bre ci-dessus pour arriver à trois jours entiers de navigation. 

(4) II, i49- - (5) Ibid. 



§ III. 2°. SUR L'ÉLARGISSEMENT DE LA HAUTE EGYPTE 131 

la moins large de la vallée du Nil : d'où vient l'erreur ? 
Déterminons le point situé sur le fleuve exactement à quatre 
journées de navigation d'Héliopolis. Le voyage de cette 
ville à Thèbes était de neuf jours (1); le pointa déterminer se 
trouve donc aux quatre neuvièmes de la distance qui sépare 
les emplacements de ces deux localités. Cette distance étant 
réellement de 730 kilomètres par le fleuve, les quatre neu- 
vièmes représentent 325 kilomètres. Or, par une coïncidence 
curieuse, à 325 kilomètres en amont d'Héliopolis, en face de 
la croupe supérieure du Gebel Abou Féida, sur le Nil cou- 
rant tout près de la chaîne arabique se branche à l'ouest un 
important canal, véritable fleuve appelé aujourd'hui Bahr 
Yousouf. S'écartant rapidement du bras principal, il descend 
bientôt parallèlement à celui-ci vers le nord le long de la 
chaîne libyque : c'est le cours d'eau qui précisément arrose 
le Fayoum et alimente le Birket el Qouroun, reste du lac de 
Mœris »(2). Que ce canal existât de toute antiquité, antérieu- 
rement même aux temps historiques, c'est ce qui ne saurait 
être contesté : des inscriptions du tombeau de Matonou 
[Amten] prouvent que, dès la III e dynastie, quand le plateau 
de Gizeh était encore vierge de toute pyramide, le Fayoum était 
déjà fertilisé et organisé (3). Ainsi le point de départ du cours 
d'eau conduisant au Fayoum et le Fayoum lui-même seraient à 
une distance identique, à savoir à quatre jours de navigation, 
de la latitude d'Héliopolis. De toute évidence. Hérodote, trom- 
pé sans doute par la première direction du canal, par ses sinuo- 
sités, et par cette particularité qu'en le descendant on cesse 
vite d'apercevoir le fleuve proprement dit, a cru que ce canal 
se dirigeait, non vers le nord, mais droit à l'ouest, et comme 



(i)H,9. 

(2) C'est le canal dont Hérodote parle IL, i4q '• « L'eau du lac ne vient 
pas de sources locales (car le pays est par là terriblement sec) ; elle est 
tirée du Nil au moyen d'un canal ». 

(3) Voir Maspero, La carrière administrative de deux hauts fonction- 
naires égyptiens, dans les Etudes égyptiennes, II, p. 187-188. Le tombeau 
de Matonou [Amten] est aujourd'hui au Musée de Berlin, où il a été trans- 
porté par Lepsius. 



132 CHAPITRE III. -HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : DESCRIPTION 

le lac de Mœris était sûrement en Egypte, il s'est convaincu 
que le pays s'élargissait, à l'ouest, juste à partir de l'endroit 
où le cours d'eau sort du Nil. En définitive c'est la direction 
inexacte, à savoir vers l'ouest, attribuée à l'actuel Bahr You- 
souf, et par conséquent la situation inexacte prêtée au lac de 
Mœris, au Fayoum, qui expliquent l'erreur d'Hérodote sur 
l'élargissement de l'Egypte à quatre jours d'Héliopolis (1). 



(i) Le texte qui place le lac de Mœris à sept jours de la mer, par con- 
séquent à quatre jours de la latitude d'Héliopolis (en réalité beaucoup trop 
au sud) est absolument formel, et l'interprétation n'en peut soulever 
aucune discussion. Du reste un autre texte confirme cette situation trop 
méridionale attribuée au lac : « Suivant les prêtres, toute l'Egypte, au 
temps de Menés, n'était qu'un marais, à l'exception du nome de Thèbes, et 
il ne paraissait rien de toutes les terres quon voit aujourd'hui au-dessous 
du lac de Mœris » (H, 4)- Ainsi le lac était situé aussi haut que la limite 
septentrionale du nome de Thèbes. Thèbes se trouvant à 9 jours d'Héliopo- 
lis (II, 9), il n'est pas vraisemblable que la limite septentrionale de ce nome 
ait été à plus de cinq jours de navigation de sa capitale. Pourtant un autre 
texte semble s'accorder mal avec ceux-ci : c'est qu'il est inexactement 
compris. On fait dire à Hérodote dans la description du lac de Mœris (II, 
i5o) : « Ce lac forme un coude à V occident et se porte vers le milieu des 
terres, le long de la montagne au-dessus de Memphis, et se décharge, au 
rapport des habitants du pays, dans la Syrte de Libye par un canal sou- 
terrain » (Largher). La proximité de Memphis est ici bien étrange; d'autre 
part il est difficile d'admettre que le lac ait fait un coude net vers l'ouest 
puisque sa longueur était dans la ligne nord-sud (II, i49)j enfin, s'il se 
coudait vers l'ouest, ce ne pouvait être parallèlement à la chaîne située 
au-dessus de Memphis, laquelle allait du nord au midi (II, 8). Voici, tra- 
duit aussi littéralement que possible, ce que dit l'historien : « Les gens du 
pays rapportaient que le lac se déverse dans la Syrte de Libye en souter- 
rain : il est tourné, quant à sa partie qui regarde l'ouest, vers le milieu 
des terres, au-delà de la montagne située au-dessus de Memphis ». Pour 
comprendre ce texte obscur, insuffisamment expliqué, il faut remarquer 
deux choses. D'abord sous le nom de lac Hérodote a ici en vue non le lac 
proprement dit, qui ne pouvait se déverser directement en souterrain dans 
la Syrte, mais le canal qui lui servait à cette fin. En second lieu, « la mon- 
tagne située au-dessus {— au sud) de Memphis » n'est pas nécessairement 
la partie de la chaîne limitée au voisinage de cette ville. En effet, c'est à 
partir du Delta a en remontant vers le haut pays » (II, 8), c'est-à-dire à 
partir des environs de Memphis qu'HÉRODOTE signale la direction nord-sud 
de la chaîne dite libyque, et en réalité c'est bien à partir du Delta, des 
environs de Memphis, que cette chaîne prend cette direction. « La mon- 
tagne située au-dessus de Memphis » n'est donc autre chose que la chaîne 
libyque considérée à partir de cette ville, en d'autres termes toute la chaîne 
libyque qui va non plus du nord-ouest au sud-est comme le long du Delta, 
mais du nord au sud en remontant vers la Haute Egypte. La première de 
ces deux dénominations: « montagne au-dessus de Memphis », n'est pas 






§ m. 3°. jusqu'où l'égypte est un « don du nil » 133 

On va voir que cette solution du problème est confirmée 
par le fait qu'elle rend compte des autres erreurs de l'histo- 
rien, — erreurs dès lors nécessaires, — ou éclaire presque 
toutes les obscurités de son texte sur la géographie de la 
Haute Egypte. 

3° Si jusqu'à trois journées au sud du lac de Mœris V Egypte 
est de même nature que le Delta. — Au temps de Menés, rap- 
porte Hérodote d'après les « prêtres », il ne paraissait rien 
des terres qui depuis se sont étendues au-dessous du lac de 
Mœris, c'est-à-dire au-dessous du nome de Thèbes (1) ; toute 
cette partie de l'Egypte était donc « un présent du fleuve » ; 
bien plus, d'après son expérience nettement affirmée, il 
déclare qu'il « en était de même de tout le pays situé au-dessus 
de ce lac jusqu'à trois journées de navigation» (2). Le rensei- 
gnement fourni par les prêtres et celui qu'Hérodote ajoute 
personnellement sont tous deux inexacts. La partie de la 
vallée gagnée directement sur la mer ne commence guère 
qu'au plateau des pyramides de Memphis ; quant au sol ara- 
ble, il est tout entier en Egypte un apport du fleuve : de 
telle sorte qu'il est difficile à première vue de trouver même 
un sens à ces deux affirmations. A l'examen pourtant il n'est 
pas impossible d'en surprendre l'origine et par conséquent 
d'en pénétrer la signification. 

En ce qui concerne l'affirmation des prêtres, s'ils ont fait 
remonter les terres d'alluvion jusqu'à la hauteur du lac de 

seulement plus précise que la seconde : « chaîne libyque », elle est pour 
Hérodote plus exacte, puisqu'il se refuse a reconnaître la justesse de l'ex- 
pression « montagne lybique » (voir p. 129; cf. p. i4o, n. 4)- On doit donc 
comprendre : « Le lac se déverse dans la Syrte de Libye par un souter- 
rain : ce lac, quant à sa partie qui va vers l'ouest [c'est-à-dire non le lac 
proprement dit, mais sa partie souterraine, le canal souterrain qui, pour 
se rendre à la Syrte, devait de toute nécessité couler sensiblement vers 
l'ouest], se porte vers l'intérieur des terres [en d'autres termes, s'éloigne 
de la plaine arrosée par le Nil pour s'enfoncer en plein désert] au delà 
(uapà) [c'est-à-dire en s'écartant (à gauche)] de la chaîne de montagnes 
située au-dessus de Memphis [c'est-à-dire de la chaîne libyque, qui à par- 
tir do Memphis, se dirige vers le sud] ». Ainsi entendu, ce texte a un sens 
très satisfaisant et ne s'oppose en rien à celui qui place le lac de Mœris à 
sept jours delà mer, à quatre jours d'Héliopolis. 

(1) II, 4- Cf. le début de la note précédente. — (2) II, 5. 



134 CHAPITRE III.- HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : DESCRIPTION 

Mœris, c'est qu'ils en ont placé le commencement précisé- 
ment là où le Bahr Yousouf et le Nil, en s'écartant l'un de 
l'autre, forment comme les deux bras d'un même fleuve: il 
était naturel que l'on considérât comme un apport des eaux, 
au même titre que le Delta et pour une raison analogue, la 
terre limoneuse que ces deux bras enserrent. 

Toutefois on aurait pu faire observer à ces prêtres que ce 
n'est point à cet endroit, mais à 280 kilomètres plus au sud, 
c'est-à-dire à trois jours de navigation d'après la manière de 
compter d'Hérodote (1), à la hauteur de Farchout, que pour 
la première fois depuis son entrée en Egypte le Nil se sépare 
en deux bras. Le plus considérable, celui de droite, est le 
Nil proprement dit, coulant le long de la chaîne arabique; 
l'autre, plus étroit, plus irrégulier, vivant surtout des prises 
d'eau qu'il fait à son puissant voisin, est le Bahr Sohagîyeh, 
grand canal qui longe la chaîne libyque, et qui rejoint par 
plusieurs rameaux le Bahr Yousouf un peu au-dessous du 
point de départ de celui-ci (2). Les prêtres ont commis une 
inconséquence manifeste : il était assurément plus logique 
de faire commencer à l'angle formé par le Nil proprement 
dit et le Bahr Sohagîyeh, c'est-à-dire à l'endroit où le Nil se 
partage en deux pour la première fois, les apports du fleuve. 
C'est ce qu'a bien vu Hérodote ; aussi a-t-il fait remonter 



(i) Trois journées de navigation cI'Hérodote représentent 288 kilomètres 
(voir p. n4, note 1). Comptant toujours par jours pleins, il néglige forcé- 
ment les fractions; les évaluations de cette sorte ne sont qu'approximati- 
ves. H y a une autre manière d'évaluer la distance en question, qui ne 
s'accorde pas avec la précédente. Le temps nécessaire pour parcourir les 
730 kilomètres qui séparent Héliopolis de Thèbes étant de neuf jours, trois 
jours de voyage représentent le tiers de 730 kilom., soit 243 kilomètres. 
Toutefois il y a lieu d'adopter le premier mode d'évaluation; ici,, en effet, 
Hérodote parle non sur la foi d'autrui, mais en invoquant expressément 
son observation personnelle; il a donc compté d'après les équivalences 
établies directement par lui (54o stades par jour, le stade valant i77 ni 6o; 
voir p. 1 14, note 1). 

(2) Je continuerai d'employer cette expression commode de Bahr Soha- 
gîyeh pour désigner le bras de l'ouest depuis Farchout jusqu'à la prise 
d'eau du Bahr Yousouf. A proprement parler c'est le nom du canal seule- 
ment depuis Sohag; la partie antérieure s'appelle plus précisément Canal 
de Bahgoûrah, du nom du village situé près de Farchout où il commence. 



§ III. 4°. LARGEURS MAXIMA ET MINIMA DE LA VALLEE 1.55 

précisément à trois jours au sud du lac de Mœris, exactement 
au point qu'on vient de déterminer, la partie du sol déposée 
par les eaux; et cette donnée, cette rectification expressément 
déclarée personnelle, est peut-être l'argument le pluspéremp- 
toire qu'on puisse invoquer pour prouver la réalité du voyage 
de l'historien dans la Haute Egypte. 

4° Sur les largeurs maxima et minima de la vallée du Nil. — 
« A partir d'Héliopolis en allant vers le sud, le pays dans 
la mesure où il appartient à l'Egypte n'est pas considérable, 
mais pendant quatre jours de navigation l'Egypte propre- 
ment dite est étroite. Une plaine s'étend entre les deux mon- 
tagnes; il m'a paru qu'à l'endroit où elle est le moins large 
elle a exactement deux cents stades, pas davantage. A partir 
de là l'Egypte est large de nouveau » (1). La plus petite lar- 
geur de l'Egypte serait donc de deux cents stades, c'est-à- 
dire de 35 kilomètres et demi. « Dans son plein, rapporte 
ailleurs l'historien, le Nil s'étend en certains endroits sur 
des terres qu'on dit appartenir à la Libye et à l'Arabie pen- 
dant l'espace de deux journées de chemin à droite età gauche, 
tantôt plus, tantôt moins » (2). Ainsi la plus grande largeur 
de l'Egypte dépasserait parfois 192 kilomètres d'un seul côté 
du Nil (3). Si l'on songe qu'en descendant d'Eléphantine on 

(i) 11,8. —(2)11, 18. 

(3) Comme on l'a établi plus haut, p. 1 i4, note i, d'après II, 9, la journée 
de navigation en Egypte est pour Hérodote de 54o stades, soit 96 kilomètres. 
Mais la journée de route comporte un parcours beaucoup moindre, puisque 
sur l'excellente route royale d'Ephèse à Suse la journée de voyage n'était 
que de i5o stades (V, 53), soit de 26 kilomètres et demi. Dans le texte qui 
nous occupe l'historien parle d'un voyage de plus de deux jours sans préci- 
ser davantage (ètù 6vo r)(j.£pswv 6ô6v II, 18). Il n'est pas douteux qu'il 
faut entendre ici par le mot ôSoç un voyage par eau. Non-seulement il 
s'auit de l'inondation, mais encore en Egypte le fleuve est la seule voie 
qui puisse être régulièrement utilisée : aujourd'hui même, en dehors des 
villes et de leur voisinage immédiat, on ne voit guère que des sentiers 
zigzaguant à travers champs, ou des levées de terre souvent peu pratica- 
bles. Il est au reste très remarquable qu'HÉRODOTE, qui a parlé souvent de 
la navigation sur le Nil (II, 9, 60, 96, 97, etc.), ne fait allusion à aucun 
autre moyen de transport : il ne mentionne des ânes que dans le conte de 
Rhampsinite et des voleurs (II, 121); il ne connaît les chameaux qu'en 
Arabie (III, 9; VII, 86, 87, i84) ; bien plus, il explique que depuis le creu- 
sement des canaux sous Sésostris, l'Egypte, quoique plate, n'a plus ni 



136 CHAPITRE III.- HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : DESCRIPTION 

voit la vallée parfois réduite au lit du fleuve, que, au-dessus 
d'Assiout, la distance entre les deux chaînes n'arrive qu'ex- 
ceptionnellement à 14 kilomètres, que même au-dessous jus- 
qu'au Delta elle n'en atteint pas 25, et qu'en ajoutant le Fayoum 
à la vallée elle n'en obtient guère plus de 80, comment expli- 
quer le minimum de 35 kilomètres et le maximum supérieur 
à 192 « de chaque côté», c'est-à-dire à 384, que notre auteur, 
de visu semble-t-il, fixe à l'étendue couverte par les eaux du 
Nil en dehors du Delta (1) ? 



chars ni chevaux (II, 108). Enfin il y a lieu d'ajouter accessoirement qu'a- 
près en avoir établi le minimum de largeur en stades, Hérodote n'a guère 
pu en évaluer le maximum qu'en une mesure réductible en stades : or il ne 
donne nulle part la valeur du jour de route en Egypte. Il parle bien de la 
distance qui sépare la mer d'Héliopolis « à travers les terres » (II, 7). mais 
c'est justement en stades qu'il en indique la longueur. 

(1) Même en admettant que le stade d'HÉRODOTE eût été de 148 mètres (voir 
ci-dessus, p io3, note 3), la largeur de la vallée serait encore, d'après notre 
auteur, de 3o kilomètres au minimum, et de plus de 160 X 2 au maxi- 
mum. — Tout le monde n'admet pas qu'HÉROuoTE, en portant le maximum 
d'étendue de l'inondation à plus de deux jours à droite ou à gauche, ait eu 
en vue la partie de l'Egypte située au-dessus d'Héliopolis. D'après Heath 
[Journal of Philology, XV [1886], p. 221), Hérodote songerait ici unique- 
ment au Delta et à ses environs. Ce qui donne une apparence de vraisem- 
blance à cette opinion, c'est que l'historien parle immédiatement aupara- 
vant des habitants de Maréa et d'Apis, villes situées à l'ouest et en dehors 
du Delta : d'après un oracle d'Ammon, ils étaient Égyptiens parce qu'ils 
buvaient des eaux du Nil. En fait Hérodote songe surtout à la Haute Egypte. 
Reprenons le texte (H, 18) : « Lorsque le Nil est à son plus haut niveau, il 
inonde non-seulement le Delta, mais encore plusieurs endroits de ce qu'on 
appelle la Libye et l'Arabie pendant l'espace de deux journées de chemin 
[il ne faut pas comprendre avec Larcher et Stein : « du pays dit à tort 
libyqueet de l'Arabie », car la distinction signalée ci dessus p. 112, note 3, 
n'est pas indiquée ici nécessairement parle texte, et, comme on va le voir, 
n'est pas compatible avec l'intention de l'auteur]... » Ce passage est la con- 
clusion d'une longue discussion contre les Ioniens (ch. i5-i8). Ceux-ci pré- 
tendaient que le nom d'Egypte ne convenait qu'au Delta, et que toute la val- 
lée située au sud de Kerkasore devait être attribuée partie à la Libye, partie 
à l'Arabie (cf. IV, 46). Pour Hérodote au contraire, l'Egypte commence 
non à la pointe du Delta, mais à la cataracte pour finira la mer, et il 
invoque comme dernier argument l'opinion de Zeus Ammon : d'après le 
dieu, tout le territoire sur lequel le Nil déborde depuis Éléphantine est 
égyptien. Or le Nil déborde non-seulement sur le Delta, mais encore sur ce 
territoire précisément que les Ioniens attribuaient à la Libye et à l'Arabie 
depuis Éléphantine. Donc, suivant Zeus, les Ioniens avaient tort. Par voie 
de conséquence, il n'est pas douteux que les Ioniens attribuaient — à tort 
également — à l'Arabie et à la Lybie des cantons situés à l'est et à l'ouest 



S 111. 4°. LARGEURS NA.XIMA KT MINIMA DE LA VALLÉE 137 

Tout d'abord cette étendue supérieure à deux journées de 
chemin, tantôtà gauche, tantôtà droite, s'expliqueaisément.On 
a montré plus haut que le canal branché sur le Nil à quatre jours 
au-dessus d'Héliopolis et conduisant au lac de Mœris avait été 
considéré par l'historien comme coulant, non au nord et 
parallèlement au Nil, mais droit à l'ouest et perpendiculai- 
rement au fleuve. Or, la longueur de ce canal, l'actuel Bahr 
Yousouf, jusqu'à son entrée dans le Fayoum, est d'environ 
230 kilomètres. La journée de voyage d'Hérodote représen- 
tant en Egypte 96 kilomètres (1), on comprend, en ce qui 
concerne l'ouest, qu'il ait fixé la partie de terrain arrosée par 
le Nil à plus de deux journées de navigation. 

Le Bahr Yousouf n'est pas vraisemblablement le seul bras 
du Nil qui, pour l'historien, se dirigeât de ce côté. Il appa- 
raît bien que, dans sa pensée, le Bahr Sohagîyeh, ce bras du 
fleuve situé à trois jours plus au sud et dont il a été parlé 
plus haut (2), devait avoir une direction analogue, quoiqu'en 
réalité il se dirigeât lui aussi vers le Nord pour rejoindre le 
Bahr Yousouf. Hérodote affirme que le Nil jusqu'à Kerkasore, 
c'est-à-dire jusqu'à la pointe du Delta, coule dans un seul 
lit (3) ; d'autre part il est certain que les cours d'eau dont il 
vient d'être question ne lui ont pas été inconnus. S'il avait 
su que l'un n'était en définitive que la continuation de 
l'autre, et que tous les deux parleur continuité formaient un 
bras parallèle au Nil proprement dit, il n'eût sans doute pas 
déclaré d'une manière aussi absolue que le Nil ne coule que 

c'est-à-dire en dehors du Delta, quoique ces cantons fussent atteints — 
comme Maréa et Apis — par l'inondation; mais restreindre au Delta, 
comme le veut M. Heath, le texte ci-dessus étudié, est une erreur évidente. 
Du reste, en disant que le Nil déborde de chaque côté, Hérodote a eu en 
vue le lit unique du fleuve; or le lit n'en est unique qu'au sud de Kerka- 
sore : prétendre que l'inondation, d'après lui, pouvait s'étendre à plus de 
deux journées des deux côtés du Delta, c'est-à-dire à plus de 192 kilom. 
en Libye et plus de 192 kilom. en Arabie, serait lui prêter une opinion 
extravagante. — Hérodote se contredira plus tard, ou du moins parlera 
t suivant l'usage reçu (IV, 39) », en disant de Patumos, située sur le canal 
du Nil au golfe arabique, que c'était une ville d'Arabie (II, i48). Voir plus 
haut. p. 82-83. 

(1) Voir ci-dessus, p. 114, note 1.— (2) Voir ci-dessus, p. i34- — (3)11, 17. 



138 CHAPITRE III.- HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : DESCRIPTION 

dans un seul lit. Il a donc pensé que, comme le Bahr You- 
souf, le Bahr Sohagîyeh se dirigeait vers l'ouest. Mais il n'a 
pas cru que celui-ci, — qu'il n'a du reste sans doute pas 
parcouru, — allât jusqu'au lac de Mœris, car il n'a parlé que 
d'un seul canal dérivé du fleuve pour alimenter le lac (1). Si 
Ton se rappelle en quels termes il s'est exprimé : « Le Nil 
s'étend parfois pendant l'espace de deux journées, à droite 
et à gauche, tantôt plus, tantôt moins », on sera porté à con- 
clure que, comme les mots « tantôt plus » se rapportent à la 
longueur du Bahr Yousouf, les mots « tantôt moins » se 
réfèrent exclusivement à la longueur, très sensiblement infé- 
rieure à ses yeux, du Bahr Sohagîyeh. 

Mais ce n'est pas seulement du côté de l'ouest que, sui- 
vant Hérodote, le Nil envoyait ses eaux à environ deux jour- 
nées de navigation : il en était ainsi des « deux côtés », 
c'est-à-dire également du côté de l'est. Ici l'embarras n'est 
pas possible : un seul canal se dirigeait du Nil vers l'Arabie : 
c'est celui qu'avait commencé Nécos, qu'avait achevé Darios, 
et qui, partant du fleuve un peu au sud de Bubastis(Zagazig), 
aboutissait au golfe arabique (golfe de Suez) (2). Il fallait, à 
la vérité, quatre jours pour le parcourir d'un bout à Pautre ; 
mais « il était d'autant plus long qu'il faisait plus de 
détours » (3) : de telle sorte qu'en fait il ne devait pas, du 
moins dans la pensée de notre auteur, conduire les'eaux du 
Nil à une distance sensiblement supérieure à deux journées 
de chemin (4). 

(i) II, i4 9 . — (2) II, i58. —(3) Ibid. 

(l[) La longeur attribuée au canal allant du Nil à l'Erythrée est assuré- 
ment surprenante, à réduire les jours de navigation en stades suivant l'es- 
timation d'HÉRODOTE (5/[0 stades par jour, II, g). D'après les traces qu'on en 
a relevées, d'après des stèles commémoratives en perse et en égyptien 
dressées par Darios à Tell el-Maskhoûtah, à Sérapéum, à Kabret près de 
Çhalouf, et au nord de Suez, il apparaît que le canal ancien suivait sen- 
siblement, à partir des environs de Abou Hammad (à 20 kilomètres à l'est 
de Zagazig) le tracé du canal qui porte aujourd'hui les eaux du Nil à 
Ismaïlîyah et à Suez. La voie ferrée suit à peu près le même tracé à par- 
tir du môme point. Or ladistance de Zagazig (Bubastis) à Suez par Ismaï- 
lîvah n'est que de 170 kilomètres. Toutefois étant donné les diverses direc- 
tions du canal, sa largeur relativement étroite, et le régime des vents 



§ III. 4°. LARGEURS MAXIM A ET MINIMA DE LA VALLEE 139 

Ainsi s'explique la donnée d'Hérodote que le Nil, dans son 
plein, c'est-à-dire lorsque son volume lui permet de remplir 
les canaux jusque dans leur partie la plus éloignée, arrose 
en plusieurs endroits des terres situées en dehors de la vallée 
proprement dite pendant l'espace de deux journées de che- 
min, à droite et à gauche, tantôt plus, tantôt moins. En éten- 
dant aussi loin l'action du fleuve, et par conséquent le ter- 
ritoire de l'Egypte, il songeait donc non-seulement aux 
terres directement couvertes par l'inondation, mais encore à 
celles qui recevaient les eaux par des dérivations naturelles 
ou artificielles. Une autre donnée confirme cette manière de 
voir. Il constate que pendant quatre jours en remontant au- 
dessus d'Héliopolis l'Egypte est étroite et confinée entre la 
montagne arabique et la montagne dite libyque (1) : c'est 
qu'en effet, aucun canal ne se prolongeant à droite ou à 
gauche entre la prise d'eau du Bahr Yousouf, à quatre jours 
d'Héliopolis, et la pointe du Delta, cette partie du pays était 
constituée uniquement du sol directement inondé entre les 
deux chaînes, et par conséquent était bien, au point de vue 
d'Hérodote, la plus étroite de l'Egypte. 

Il reste maintenant à parler du minimum de largeur attri- 
bué par l'historien à la vallée du Nil. « A partir d'Héliopolis, 
affirme-t-il, le pays dans la mesure où il appartient à l'Egypte 
n'est pas considérable ; mais jusqu'à quatre jours de navi- 
gation l'Egypte proprement dite n'a pas beaucoup de largeur; 
entre les chaînes libyque et arabique s'étend une plaine; là 
où elle est le plus étroite, il m'a paru qu'il y avait deux cents 
stades, pas davantage » (2). Ces deux cents stades représen- 
tent 35 kilomètres et demi (3). Or, entre l'emplacement d'Hé- 
liopolis et le point situé à quatre jours au-dessus, soit la 
prise d'eau du Bahr Yousouf (4), nulle part le maximum lui- 
même n'est de trente-cinq kilomètres : à peine en atteint-il, 

dominants, il n'est pas absolument invraisemblable qu'il ait fallu quatre 
jours pour en accomplir le parcours. 

(î) II, 8. — (2) Ibid. — (3) A 177 mètres 60 au stade. Voir ce qui a été 
dit plus haut à ce sujet, p. 106-107. 

(4) Pour la détermination de ce point voir plus haut, p. i3i. 



140 CHAPITRE III.- HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : DESCRIPTION 

vers Beni-Soûeîf, vingt-cinq, et souvent une marche de deux 
ou trois heures conduit du Nil, coulant dans cette partie de la 
vallée tout près de la chaîne arabique, jusqu'à la lisière du 
désert libyque. La raison qui semble à première vue le mieux 
expliquer l'erreur d'Hérodote, c'est que l'évaluation en stades 
faite par lui est ici entachée du même vice que les autres 
évaluations de cette nature. Elle serait médiate, c'est-à-dire 
fondée non sur une mesure directe de la distance, mais sur le 
temps qu'en exige le parcours, sans que la lenteur de la 
marche, causée par les difficultés ou les détours de la route, 
fût entrée suffisamment en ligne de compte dans le calcul de 
notre auteur (1) : or, dans la vallée du Nil, les routes ne sont 
guère que des levées de terre ou des sentiers au sol inégal, 
serpentant de la manière la plus capricieuse. Mais cette rai- 
son ne saurait être invoquée ici. Même en suivant ces che- 
mins, souvent quelques heures à peine suffisent pour aller 
d'une chaîne à l'autre; d'autre part, Hérodote, comme on l'a 
démontré plus haut (2), a visité ce pays dans le temps de 
l'inondation, c'est-à-dire à une époque où il est plus facile, 
plus court, par suite plus naturel de circuler sur les eaux, 
quand toute autre voie n'est pas impraticable (3). La raison 
d'une évaluation aussi excessive doit être cherchée ailleurs. 
Qu'Hérodote ait pris pied tantôt sur l'une, tantôt sur l'autre 
des deux chaînes, c'est ce dont son témoignage ne permet 
guère de douter : « J'ai vu, dit-il, qu'il se trouve des coquil- 
lages sur les montagnes..., et que seule cette montagne 
d'Egypte qui est située au-dessus de Memphis [c'est-à-dire 
la chaîne libyque à partir de Memphis] est sablonneuse » (4). 

(ij C'est en réduisant les journées de voyage en stades que les géogra- 
phes anciens ont évalué les distances. Sur le peu de précision de ces éva- 
luations voir plus haut, page io4, note 2. — (2) C'est ce qu'on a établi au 
premier chapitre du présent ouvrage . — (3) Voir ci-dessus, page i35, note 3. 

(4) II, 12. Le véritable sens de ce passage n'est pas celui qu'on lui a 
donné jusqu'ici. On fait dire à Hérodote qu'il n'y a du sable en Egypte qu'aux 
environs de Memphis. M. Sayce (Herodotos I-III, p. i3i, note 4; cf. The 
Journal of Philolog y, XIV i[885], p. 26G-2G7) en conclut que l'historien 
grec n'a pas voyagé au-dessus de Memphis. M. Wiedemann (Herodots 
zweites Buch, p. 76) fait ressortir l'inexactitude de la donnée. Mais croire 



§ III. 4°. LARGEURS MAXIMA ET MINIMA DE LA VALLEE 141 

Il n'en est pas moins vrai qu'il ne paraît pas avoir fait lui- 
tnême directement et à travers la dérive du fleuve le trajet 
d'une chaîne à l'autre. En effet il a passé très rapidement 
dans cette « partie étroite » de l'Egypte : la seule localité 
qu'il y ait nommée est « la ville d'Hermès » (Hermopolis) (1), 
et encore est-il peu vraisemblable qu'il se soit rendu dans 
cette cité, distante de 6 kilomètres du Nil (2). En outre, en 
s'exprimant comme il l'a fait : « La plaine située entre les 
deux montagnes m'a paru être de deux cents stades », il 
laisse bien entendre que c'est au jugé qu'il en a estimé la 
largeur tandis qu'il remontait le cours du Nil. Il faut voir 
là déjà une condition assez défavorable pourobtenir quelque 
précision dans les mesures : si, lorsqu'on visite un pays pour 
la première fois, on a tendance à y évauler les distances 
effectuées d'une manière excessive (3), a fortiori la même 
tendance se manifeste-t-elle quand l'œil doit suppléer en 
partie à cette estimation. 

Cette condition défavorable s'aggrave encore du fait que la 
perspective est en Egypte assez particulière. L'atmosphère 
y étant, surtout en été, d'une limpidité extrême, les objets 



qu'HÉRODOTE n'a eu en vue, en disant [xouvov AlyÛTrrou opoç touto to ÛTtèp 
Méjiçtoc, que le plateau de la chaîne libyque avoisinant Memphis, et 
sur lequel s'élèvent, proches les unes des autres, les pyramides de Dah- 
choûr, de Saqqarah, d'Abousîr et de Gizeh, c'est une opinion sûrement 
erronée. La même expression to ô'poç to Û7cèp Méjxqptoç se rencontre ch. i5o, 
où elle désigne, comme on l'a fait remarquer plus haut (voir p. i32, n. i), 
non la chaîne libyque limitée aux environs de Memphis, mais toute la 
chaîne au sud du Delta, l'expression chaîne libyque étant regardée par 
Hérodote comme impropre (voir plus haut, page 129 et note 1). Au reste la 
justesse de cette interprétation est rendue évidente par le chap. 8, où il 
est dit que la montagne d'Egypte du côté de la Libye, dans sa partie parallèle 
à la montagne arabique (c'est-à-dire toute la chaîne libyque à partir du Delta) 
est recouverte de sable ('I/àpLjjuo xaTscXu^évov). Ainsi disparaît en grande par- 
tie l'inexactitude qui lui est prêtée: si le sable n'est que relativement rare 
sur la chaîne arabique, il recouvre au contraire pour ainsi dire toute la 
chaîne libyque et descend jusqu'à la lisière des terres cultivées. 

(1) II, 67. — (2) Voir, dans le chapitre suivant, l'article concernant 
Hermopolis. 

(3) La constatation en a été faite notamment par Leake à propos de cer- 
taines mesures rapportées par les anciens. Voir à ce sujet plus haut, page 
io4, note 2 (lignes 12 sqq. de cette note dans la p. io5). 



142 CHAPITRE III.- HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : DESCRIPTION 

même éloignés y apparaissent avec une extraordinaire net- 
teté, qui les fait voir d'abord beaucoup plus rapprochés qu'ils 
ne sont. Le voyageur bientôt se rend compte du phénomène 
et tente plus ou moins consciemment de réagir contre l'il- 
lusion : il doit s'habituer à faire intervenir dans l'apprécia- 
tion de l'éloignement des choses inoinsl'imprécision de leurs 
formes que la diminution relative de leur masse. L'exacti- 
tude dans l'évaluation des distances au jugé dépend donc 
en Egypte à la fois de la plus ou moins grande habitude que 
l'on a de cette perspective et de l'idée que l'on se fait de la 
grandeur de l'objet. Sous ce double rapport Hérodote devait 
être conduit à l'exagération. Non-seulement, comme on l'a 
dit, son voyage en Egypte fut d'assez courte durée, mais 
encore c'est au début de son séjour dans la vallée du Nil 
qu'il entreprit d'en visiter le sud (1) : à ce moment, suivant 
toute vraisemblance, son œil n'était pas encore suffisamment 
adapté à l'optique spéciale du pays, et, en quelque sorte dé- 
routé par une expérience imparfaite, se défiait outre mesure, 
dans l'appréciation de l'éloignement, de la netteté de la vision. 
La tendance à l'exagération dut être alors d'autant plus forte 
qu'à ce défaut d'habitude s'ajoutait chez le voyageur une haute 
idée de la grandeur des objets, pyramides ou autres monu- 
ments, aperçus de loin, et dont il devait juger d'après ceux 
qu'il avait pu approcher. C'est en effet le caractère gran- 
diose, gigantesque des constructions qui le frappa. Grand, 
affirme-t-il, était le temple d'Isis à Busiris, grands le temple 
d'Héphaestos et celui d'Isis à Memphis ; grand le temple 
d'Artémis à Bubastis, grand le temple de Zeus à Thèbes, 
grand le palais royal de Sais (2) ; des statues colossales se 
dressaient devant le temple de Persée à Ghemmis, devant le 

(i) On montrera dans le dernier chapitre (Conclusions: Itinéraire) 
qu'HÉRODOTE n'a visité la majeure partie du Delta qu'après la Haute 
Egypte. 

(2) Voir Hérod.,II: pour le temple d'Isis à Busiris, 5g; le temple 
d'Héphaestos à Memphis, 99; le temple d'Isis à Memphis, 17G; le temple 
d'Artémis à Bubastis, i38; le temple de Zeus à Thèbes, it\'6 ; le palais 
royal de Sais, iG3. 



§ III. 4°. LES LARGEURS MAXIMA ET MINIMA DE LA VALLEE 143 

temple d'Héphnestos à Memphis (1) ; des obélisques colos- 
saux s'élevaient à Héliopolis; colossaux étaient le naos du 
temple de Léto à Buto et celui qu'on voyait à l'entrée du 
temple de Sais (2); les arbres mêmes, sur le chemin qui con- 
duisait du temple d'Artémis à celui d'Hermès à Bubastis, 
étaient « hauts comme le ciel » (3). Il a déclaré encore que 
« les pyramides sont d'une grandeur qui dépasse toute ex- 
pression », et que « chacune d'elles peut entrer en parallèle 
avec les plus grands monuments de la Grèce » (4); il a pris 
soin de détailler le travail inouï nécessité par la construc- 
tion de l'une d'elles (5); il s'est complu à montrer que « les 
pyramides mêmes étaient surpassées par le labyrinthe » (6), 
que le labyrinthe pourtant était encore moins « étonnant » 
que le lac de Mœris, ce lac immense creusé de mains 
d'hommes, au milieu duquel il a signalé deux colosses hauts, 
avec leur piédestal, d'un stade tout entier (7) ; en un mot il a 
« parlé si longuement de l'Egypte parce que pas une con- 
trée au monde ne présente tant d'ouvrages admirables et 
au-dessus de toute expression » (8). On comprend donc que, 
convaincu à ce point du caractère gigantesque des cons- 
tructions égyptiennes, il ait, en l'absence de repères précis, 
attribué un éloignement excessif aux objets dont son imagi- 
nation outrait la masse jusqu'à l'énormité. 

Une dernière raison vient, non pas s'ajouter seulement 
aux précédentes, mais les corroborer : raison d'autant plus 
forte qu'elle s'infère directement du texte même par lequel 
l'historien fait connaître ses estimations erronées. « Après 
Héliopolis, le pays dans la mesure où il appartient à l'Egypte 
n'est pas considérable; mais jusqu'à quatre jours de naviga- 
tion l'Egypte proprement dite n'a pas beaucoup de largeur. .., 
il m'a paru qu'elle avait deux cents stades, pas davantage » (9). 

(i) Voir Hérod., II : pour les statues du temple de Persée à Chemmis,Qi ; 
celles du temple d'Héphaestos à Memphis, no, 176. 

(2) Voir Hérod., II: pour les obélisques d'Héliopolis, ni ; pour le naos 
du temple de Léto à Buto, i55 ; pour le naos du temple d'Athènaà Sais, 175. 

(3) II, i38 : Ssvopsa oùpavo^xca. — (4) II, i48- — (5) La pyramide de 
Chéops, II, 124-120. - (G) II, 148. — (7) II, 149. — (8) II, 35. — (9) II, 8. 



144 CHAPITRE III.- HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : DESCRIPTION 

Que signifient ces restrictions, que signifie cette insistance: 
« dans la mesure où le pays appartient à l'Egypte il est 
étroit », — « l'Egypte proprement dite n'est pas large » ; — 
«. elle n'a pas plus de deux cents stades », sinon que du 
temps d'Hérodote l'opinion la plus commune était qu'en effet 
l'Egypte avait, au-dessus d'Héliopolis, une grande largeur, 
et qu'une telle opinion était regardée par lui comme incom- 
patible avec la réalité (1) ? De toute évidence nous sommes 
ici en présence de la théorie que l'on a eu l'occasion d'éta- 
blir plus haut, suivant laquelle l'Egypte, bornée au sud-est 
par la mer Rouge, s'étend de plus en plus en largeur à me- 
sure qu'elle remonte vers le sud (2). Assurément cette 
théorie est beaucoup moins traitée — et maltraitée — par 
notre auteur que celle qui faisait du Nil la limite de l'Asie (3) : 
ce n'est pas là une preuve qu'elle ait été moins répandue; il 
faut même penser tout le contraire : on aura une claire 
explication de ce fait en observant que la première fut avant 
tout celle des Égyptiens, la seconde celle exclusivement des 
Grecs, et plus particulièrement des Ioniens (4). Hérodote, 
se conformant scrupuleusement à l'oracle de Zeus Ammon, 
n'a voulu voir dans l'Egypte que la terre arrosée depuis 
Eléphantine par les eaux du Nil (5) ; mais si la théorie com- 
mune n'a pas pu tenir en échec son opinion fondée sur un 
décret divin, si même celle-ci ne paraît présenter aucun 

(i) 'Qç eivat Aiyùxrou — èor! oteivy) Aïyu7troç èovaa — aràSioi [xàXicrTa... ôctjxo- 
ffi'wv où uXéouç. Évidemment il n'y a pas ici une allusion à la théorie qui 
réservait le aom d'Egypte au Delta (II, iôj, car elle n'a rien à voir avec 
la largeur de l'Egypte au-dessus du Delta. 

(2) Voir plus haut, pages 126-128. 

(3) La théorie du Nil séparant l'Asie de la Libye est prise à partie avec 
vivacité II, i5, 17, IV, 45, tandis qu'à la théorie de l'Egypte bornée au sud- 
est par la mer Rouge il n'est fait que quelques allusions (IV, 89 et II, 8). 
Voir sur ce dernier point plus haut, pages 127, 128, note 1. 

(4) Sur l'attribution de la première théorie aux Egyptiens voir plus haut, 
page 127 ; la seconde est formellement prêtée aux Ioniens II, i5-i 7 ; d'après 
ces derniers textes ce sont bien les Ioniens qui sont pris à partie encore 
au chapitre 45 du livre IV. Quant au ton différent que prend la critique 
d'HÉRODOTE suivant qu'elle s'applique aux propos des indigènes ou aux 
rapports des Grecs, voir plus haut, page 1 23, note 3(fin), et page 124, n. 1. 

(5) II, 18. 



§ III. 4°. LES LARGEURS MAXIMA ET MINIMA DE LA VALLEE 145 

rapport avec celle-là, du moins a-t-elle, — le texte cité le 
montre nettement, — influencé sa perception de l'éloigné- 
ment des choses quand d'autres raisons l'influençaient déjà : 
dans l'appréciation de la largeur minima de la vallée, Héro- 
dote, pour n'avoir pas mesuré par lui-même les distances, 
pour avoir eu l'œil dérouté par une optique nouvelle, s'est 
laissé inconsciemment entraîner à l'exagération par l'opi- 
nion courante que l'Egypte était large, et a enflé son chiffre 
jusqu'à l'extrême limite compatible avec la vue directe du 
pays. 



C. SOURDILLE. 10 



CHAPITRE IV 



HERODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : LES VILLES 



Les villes citées par Hérodote dans la région qui s'étend de 
Memphis aux Cataractes sont : « la Ville des crocodiles », près 
du lac de Mœris, — « la Ville d'Hermès », — « Chemmis de Thé- 
baïde, près de Néapolis » , — Thèbes, — Syène, — et Éléphan- 
tine. Il ne paraît pas qu'il y ait lieu d'ajouter à cette liste la ville 
d'Oasis. Pour s'y rendre en effet il fallait, « en partant de 
Thèbes, sept jours de voyage à travers les sables » du désert 
libyque (1) ; par conséquent, ses habitants ne s'abreuvant pas 
aux eauxduNil, Hérodote ne pouvait l'attribuer à l'Egypte (2). 
C'est ainsi que l'Oasis d'Ammon (aujourd'hui Siwah), dis- 
tante de Thèbes de dix jours (3), bien qu'elle fût habitée par 
une population d'origine égyptienne et éthiopienne, que le 
dieu et le nom même en fussent égyptiens (4), est expressé- 



(i) III, 26. Il s'agit ici de la capitale de la Grande Oasis, ou Oasis d'El- 
Khargeh, située à trois jours et demi de chameau de la vallée du Nil (de 
Farchout, entre Sohag et Qénéh; depuis quelques mois un chemin de fer 
à voie étroite relie la station de Khargeh-Jonction, — six kilomètres 
au nord de Farchout, — à l'oasis). A 3 kilomètres environ à l'ouest de 
la ville d'El-Khargeh se dressent les ruines d'un grand temple dédié à 
Amon par Darios; autour de ce temple se trouvait la ville égyptienne 
de Hib : c'est précisément la cité appelée Oasis par Hérodote. Sur la ville 
et le temple voir Brugsgh, Reise nach dem grossen Oase El-Khargeh in der 
Libyschen Wiiste, Leipzig, 1878. 

( 2 )II, 18. -(3) IV, 181. - (4)11,42. 



§ I. LA « VILLE DES CROCODILES )) 147 

ment assignée à la Libye par notre auteur (1). Au reste, 
Hérodote n'est pas allé jusqu'à cette ville d'Oasis. Il n'en a 
parlé qu'à propos de l'expédition envoyée par Cambyse 
contre les Ammoniens ; or ce n'est pas là qu'il a pris ses 
informations à ce sujet. « On dit, rapporte-t-il, que l'armée 
alla jusqu'à ce pays ; mais personne ne sait ce qu'elle devint 
à partir de cet endroit, si ce n'est les Ammoniens et ceux 
quils en ont instruits. Voici à peu près ce qui est rapporté 
par les Ammoniens eux-mêmes : l'armée étant partie d'Oa- 
sis... » (2). Le renseignement lui vint donc des habitants de 
l'Oasis d'Ammon, vraisemblablement par l'intermédiaire des 
Cyrénéens (3). Il ajoute, il est vrai, qu'Oasis était alors habitée 
par des Samiens de la tribu eschrionienne, mais il présente 
cette information sous la forme d'un on-dit(4), dont la source 
dès lors ne peut être recherchée dans cette localité même. 
Ainsi l'on peut tenir pour certain qu'Hérodote ne fit pas le 
voyage de la Grande Oasis. 

§. I. La « Ville des Crocodiles ». 

La cité la plus occidentale de la Haute Egypte dont il ait 
fait mention est « la Ville des Crocodiles »: C'est l'antique 
Shodit des Egyptiens, l'Arsinoé de l'époque ptolémaïque, 
dont les ruines gisent aujourd'hui sous d'énormes amas de 
décombres au nord de Médinet el-Fayoum. Hérodote l'a-t-il 
visitée? « Les dodécarques, rapporte-t-il, firent construire 
un labyrinthe, situé un peu au-dessus du lac de Mœris, assez 
près de la ville dite des Crocodiles. J'ai vu ce monument, 
supérieur à toute expression... Nous-même nous avons vu 



(i) IV, 181. —(2) III, 26. 

(3) Cf. II, 32 : « Voici ce que j'ai entendu dire de ^ens de Cyrène disant 
être allés à l'oracle d'Ammon et être entrés en communication avec Etéar- 
que, roi des Ammoniens... » (il s'agit des sources du Nil). 

(4) III, 2G : « Oasis est habitée par des Samiens qu'on dit appartenir à la 
tribu eschrionienne ». Si Hérodote avait tenu cette information de ces 
Samiens mêmes, il n'aurait pas employé la formule « qu'on dit apparte- 
nir... » 



148 CHAPITRE IV. HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : LES VILLES 

les chambres d'en haut, nous les avons parcourues, et c'est 
en témoin oculaire que nous en parlons » (1). Or le Laby- 
rinthe, qui n'était en définitive que l'immense temple funé- 
raire d'Amenemhaït III attenant à sa pyramide(2), se trouvait 
à une douzaine de kilomètres au sud-est de l'antique capi- 
tale du Fayoum. Cette cité se distinguait par le culte qu'elle 
rendait au dieu-crocodile Sovkou; au temps de la domina- 
tion romaine Strabon pouvait encore raconter comment les 
prêtres faisaient ingurgitera Tanimal-dieu, vautré sur la rive 
du lac sacré, les aliments offerts par la curiosité des touristes 
ou la piété des fidèles (3). Hérodote aussi s'étend avec com- 
plaisance sur les soins, la vénération dont étaient l'objet les 
crocodiles dans la région du lac de Mœris ; mais la généra- 
lité de l'expression « la région du lac » (4) ne prouve pas 
péremptoirement sa présence à Shodit, puisque les croco- 
diles recevaient sûrement des honneurs particuliers dans 
tout le nome. Une preuve moins incertaine se tire de la des- 
cription même du lac : à peu près au milieu, deux pyramides 
surmontées chacune d'un colosse émergeaient de cinquante 
brasses, — soit de quatre-vingt-neuf mètres (5), — au-dessus 
du niveau des eaux (6). Or les deux colosses ont encore leurs 
piédestaux mutilés au village de Biahmou (7), à 7 kilo- 
mètres au nord de Médinet el-Fayoum, de sorte que le Laby- 
rinthe en était distant, à vol d'oiseau, d'environ 16 kilo- 
mètres. Hérodote a eu beau apercevoir ces monuments de 
loin, — comme ilestévidentpar l'exagération des dimensions 
qu'il leur prête, — l'atmosphère a beau être en Egypte d'une 

(i) II, i48. 

(2) Pyramide de Hawara, ouverte par M. Fl. Pétrie. Voir FI. Pétrie, 
Hawara, Biahmou and Arsinoe ; Maspero, Hist. anc, I, p. 520. 

(3) Strabon, XVII, i. 38. Hérodote n'a pas pu voir le spectacle auquel 
assista Strabon, les étrangers n'ayant pas alors un libre accès auprès des 
animaux sacrés comme ils l'obtinrent par la suite. Voir à ce sujet C. Sour- 
dille, Hérodote et la religion de V Egypte : comparaison des données..., 
page 239, note 2. 

(4) H, 69 : Oî Tzepl ttjv Motpioç XÎ(jlv?)v oixéovreç, 

(5) Le stade était de 100 brasses (II, 149) et valait 177 mètres 60. Voir 
plus haut, p. 106-107. 

(G) II, 149. — (7) Voir plus haut, pages i4-i5. 






§ II. LA (( VILLE D'HERMES )) 149 

limpidité particulière, ce n'est pas du Labyrinthe qu'il a pu 
essayer de vérifier sommairement ce qu'on lui en rapportait. 
Il a fallu qu'il s'en approchât à une distance sensiblement 
inférieure dans la direction même de Shodit; il a été amené 
ainsi pour le moins aux environs immédiats de cette localité, 
qui du reste était la seule de quelque importance dans tout 
le pays; c'est pourquoi il est invraisemblable qu'il n'ait pas 
visité « la Ville des Crocodiles ». 

§ II. La « Ville d'Hermès ». 

A revenir dans la vallée du Nil délimitée par les deux 
chaînes de montagnes, la première ville au sud de Memphis 
dont on trouve la mention dans Hérodote est « la ville d'Her- 
mès » ou Hermopolis. Tout ce qu'il nous en apprend tient 
dans la proposition suivante : « C'est dans la ville d'Hermès 
qu'on donne la sépulture aux ibis » (1). Il n'est pas exact que 
tous les ibis de l'Egypte y aient été ensevelis, car on en a 
retrouvé de nombreuses momies ailleurs, notamment à 
Thèbes, à Abydos, à Saqqarah(2) : il faut penser dès lors 
que c'est dans le voisinage même d'Hermopolis qu'il a puisé 
son information. En fait, sur l'emplacement de la cité, l'an- 
tique Shmounou, à l'ouest des amas de décombres qui gisent 
au nord du village d'Ashmoûnéïn, on voit encore un cime- 
tière d'animaux d'où des singes et surtout des ibis ont été 
exhumés en nombre considérable. 

Pourtant il ne semble pas qu'Hérodote ait séjourné à Her- 
mopolis ou seulement qu'il s'y soit arrêté. Ce qui tend à le 
démontrer, c'est que le nom en est jeté une seule fois, et 
par hasard, dans un chapitre relatif à la sépulture des ani- 
maux sacrés; c'est aussi que, du dieu de cette cité, — Thot 
assimilé à Hermès, — l'un des plus considérables de toute 
l'Egypte, Hérodote ne nous a rien appris. Dieu lunaire, et 
par là dieu du calendrier, à qui précisément le premier mois 

(i) II, 67. — (2) Voir Wiedemann, Herodots zweites Buch,p. 293. 



150 CHAPITRE IV. — HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : LES VILLES 

de Tannée était consacré ; — dieu de la mesure, et par là dieu 
de la justice, des nombres et des sciences ; — dieu de l'écri- 
ture, et par là maître des grimoires et de la médecine ; — 
compagnon d'Osiris dans sa campagne civilisatrice à travers 
l'Egypte entière ; — conseiller et guide d'Isis lorsqu'elle 
s'en fut à la recherche du corps de son époux ; — arbitre 
dans la querelle d'Horou et de Sit ; — protecteur des dé- 
funts et peseur des cœurs devant le tribunal du dieu des 
morts, — Thot, grâce à son omniscience, à son rôle dans la 
légende osirienne et à son caractère funéraire, était une di- 
vinité essentiellement populaire ; de tout le panthéon égyp- 
tien, aucun dieu, saufRâ et Osiris, n'est plus souvent men- 
tionné ; les Grecs eux-mêmes reconnurent en lui le dieu de 
l'intelligence, que célébra Platon, et qu'honorèrent les Néo- 
platoniciens sous le nom d'Hermès trismégiste (1). Or Héro- 
dote, instruit pourtant, semble-t-il, des principaux traits du 
mythe osirien (2), n'a rien su de lui, que son nom grec, attri- 
bué à une ville et à un temple (3). Il a sans doute parlé avec 
quelques détails des ibis (4), qui, nous le savons par d'autres 
témoignages, étaient consacrés à ce dieu (5); mais, de son 
aveu même (6), les ibis étaient vénérés dans l'Egypte entière, 
où, au rapport de Strabon, pullulant par les villes, fouillant 
dans les carrefours les amas de détritus, souillant tout ce 
qu'ils trouvaient à leur convenance, ils se rendaient insup- 
portables avec impunité (7); Hérodote n'ignorait pas de reste 
que qui tuait un ibis n importe oit, fût-ce involontairement, 
était puni de mort (8). Ce n'est donc pas nécessairement à 
Hermopolis qu'il a été renseigné à leur sujet. Si l'on ajoute 

(i) Voir sur Thot-Hermès les données d 'Hérodote comparées aux don- 
nées égyptiennes dans C. Sourdille, Hérodote et la religion de V Egypte : 
comparaison des données..., p. 202-207. 

(2) Voir C. Sourdille, 1. 1., p. 69-70, 88, 3qi (toutefois cf. p. 3p,7-3()8 du 
nié me ouvrage). 

(3) Hérodote fait mention d'un temple d'Hermès à Bubastis, 11, i38. — 
(4) Hérod., H, 70. 

(5) De même les singes (Thot cynocéphale), dont Hérodote n'a pas dit 
un mot. 

(0) II, 70. — (7) Strabon, XV11, 2. l\. — (8) 11, 05. 



§§ III-IV. CHEMMIS ET NEAP0LIS 151 

que la ville n'était pas située directement sur le fleuve, mais 
en était distante d'au moins 6 kilomètres, que, quelque rôle 
important qu'elle eût joué autrefois dans l'histoire reli- 
gieuse (1), elle n'avait rien qui attirât particulièrement Le 
touriste, il apparaîtra comme tout à fait vraisemblable qu'Hé- 
rodote, certainement avare de son temps, a passé sans s'y 
arrêter ; et puisque d'une part il a été sûrement renseigné 
dans le voisinage, que d'autre part il ne connaît que les 
noms grecs de la ville et de son dieu, il faut chercher la 
source de cette courte information dans un milieu grec assez 
peu éloigné, que nous allons précisément rencontrer tout à 
l'heure. 

§§ III-IV. CHEMMIS ET NÉAPOLIS. 

Si ce qu'Hérodote rapporte de la « ville d'Hermès » ne 
prouve pas avec évidence qu'il ait voyagé dans la Haute Egyp- 
te, du moins n'apercevons-nous rien la qui puisse faire dou- 
ter de ce voyage. Il n'en va pas ainsi pour les données qui 
concernent la ville de Chemmis. 

« L'éloignement des Egyptiens [pour les coutumes de tous 
les autres peuples et en particulier pour celles des Grecs] 
est général, sauf à Chemmis, grande ville du nome de Thè- 
bes, près de Néapolis. Il s'y trouve un temple de Persée, fils 
de Danaé ; ce temple est carré, entouré de palmiers; les pro- 
pylées de pierre en sont très grands; contre ces propylées se 
dressent deux grandes statues de pierre ; dans le péribole 
[ou espace circonscrit par le mur d'enceinte] est un sanctuaire 
qui renferme une statue de Persée. Au rapport des gens de 
Chemmis, Persée apparaît souvent dans le pays et souvent 
dans le temple; on y trouve [alors] une de ses sandales, et 
après qu'elle s'est manifestée, l'Egypte est prospère. C'est là 
ce qu'il disent. Voici ce qu'ils font, à la manière des Grecs, 

(i) Sur le système théologique d'Hermopolis et son influence voir G. 
Sourd ille, Hérodote et la religion de V Egypte : comparaison des données..., 
p. 46-47. 



152 CHAPITRE IV. HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : LES VILLES 

en l'honneur de Persée : ils établissent une lutte gymnique 
avec tous les concours qu'elle comporte, proposant pour prix 
du bétail, des manteaux et des peaux. Comme je leur deman- 
dai pourquoi ils étaient les seuls à qui Persée eût coutume 
d'apparaître et pourquoi ils se distinguaient du reste des 
Egyptiens en établissant une lutte gymnique, ils me répondi- 
rent que Persée était originaire de leur cité; selon eux, en 
effet, Danaos et Lyncée étaient des gens de Chemmis qui 
avaient fait voile vers la Grèce, et ils énuméraient toute la 
suite de leurs descendants jusqu'à Persée. Ils ajoutaient que 
Persée, étant venu en Egypte pour le motif que disent les 
Grecs, c'est-à-dire pour enlever de Libye la tête de la Gor- 
gone, était passé par leur ville, où il avait reconnu tous ses 
parents; que c'était après avoir appris le nom de Chemmis, 
informé par sa mère, qu'il était venu en Egypte, et que c'était 
par son ordre qu'eux-mêmes célébraient une lutte gymnique 
en son honneur » (1). 

A lire ce long chapitre, le sentiment qu'on éprouve tout 
d'abord est une véritable stupeur. La ville de Chemmis dont 
parle ici Hérodote est sans aucun doute la Khem-Mîn des 
Egyptiens, aujourd'hui Akhmîm, dont le dieu était Minou. 
Or l'ithyphallique Minou ne semble présenter aucun rapport 
avec le Persée des Grecs (2), et nous voyons que, plus juste- 
ment, les autres auteurs anciens l'ont assimilée Pan (3). D'au- 
tre part il est absolument impossible d'admettre que les 
Égyptiens qui habitaient Chemmis aient jamais raconté cette 
légende de Persée, de sa famille , de ses exploits, dont tout 
jusqu'aux moindres détails est évidemment grec. Il n'est pas 
jusqu'à la mention de Néapolis comme ville proche de Chem- 



(i) H, 91. — (2) Voir à ce sujet C. Sourdille, 1. 1., p. 207-212. 

(3) Ainsi Diodore (ttôXiç Ilavoç [I, 12] et Ilavoç irdXiç [I, 18], où il voit la 
traduction de l'égyptien Xe\j.\iûi)^ Etienne de Byzance (v. Ilavbç itoXiç), la Table 
de Peutinger (Panopoli), etc. Ptolémée, IV, 5. 32, dit Ilavo7roXtTY)ç vojaoç, 
mais llavàjv tuoXiç (Mùller-Didot, p. 723); Strabon (XVII, 1. 4 1 ) dit éga- 
lement Ilavàiv tcoXiç, de même Agatharghide, Geographi graeci minores, 
éd. Mùller-Didot, I, p. 122). Sur l'origine de cette dernière expression 
voir Plutarque, De Iside et Osiride, il\. 



§5 I1I-1V. G HEM MI S ET NÉAPOLIS 153 

mis qui n'ait paru suspecte. Néapolis, dit-on, ne peut être, 
d'après la signification de son nom, que Caenopolis (1), aujour- 
d'hui Qénéh ; or Qénéh est à 143 kilomètres d'Akhmîm ; on a 
songé même à Qouft, l'ancienne Coptos, qui est encore plus 
éloignée de 20 kilomètres (2) : Hérodote avait-il le droit 
de dire que Néapolis était proche de Chemmis? Et voici les 
conclusions que l'on tire de ces données : « Cette ignorance 
d'Hérodote relativement à la géographie est une preuve de 
plus qu'il n'est pas allé plus loin que le Fayoum. Les senti- 
ments amicaux des habitants de Chemmis pour les Grecs, 
comme le sanctuaire de Persée, doivent être des inventions 
des guides d'Hérodote ; et ceux-ci sont sans doute ces gens 
de Chemmis auprès de qui il fit son enquête... » (3); ainsi a la 
description du temple de Persée à Chemmis serait due à 
l'imagination des indigènes de Chemmis qu'Hérodote paraît 
avoir rencontrés à Memphis ou dans le Delta » (4). Suivant 
une autre opinion, l'information d'Hérodote serait un emprunt 
fait directement à un logographe auteur de généalogies : 
« il a mis, dit-on, le récit sur le compte des habitants de 
Chemmis, comme il a menti en attribuant aux prêtres égyp- 
tiens la légende du séjour d'Hélène en Egypte » (5). Enfin 

(i) KouvY] Tzàlic, dans Ptolémée, IV, 5. 32; quelques mss. donnent Kevy], 
leçon que les premiers éditeurs ont interprétée ainsi : « Cena vel vacua 
civitas » (Muller-Didot, p. 724). L'identification de Néapolis avec Qénéh 
est proposée par Sayce, The ancient Empires of the East, Herodotos I-III 
(i883), p. 172, note 5; elle se trouve également, sans indication d'origine, 
dans l'édition de Ptolémée de Mùller-Didot, p. 724 (vol. I pars 2a, 1901). 

(2) Voir Heath, dans The Journal of Philology, XV (1886), p. 227-228. 

(3) C'est l'opinion de Sayce, Herodotos I- III, p. 172, note 5. — (4) Id. 
dans The Journal of Philology, XIV (i885), p. 268. 

(5) H. Panofsky, De Historiae Herodoteae fontibus, Berlin, 1884 ; Phéré- 
cyde y est désigné comme la source p. 6; la citation est empruntée à la 
page 55 : « [Chemmis incolas] graeco sermone Persei proavos enumerasse 
et de eius rébus gestis apud Herodotum rettulisse, cogitari prorsus nequit; 
sed cum Chemmitae deum quemdam colerent, qui cum Graecorum Perseo 
comparari posset.... aut Herodotus ipse illud finxit, ut fabulam de Aegyp- 
tia Persei origine illustraret, aut ante eum mythographus aliquis, eius î 1 le 
quidem similis, qui Perseum Assyriuin gente fuisse et inde ad Graecos 
migravisse dixit (VI, 54). Ad Chemmitas autem provocavit quemadmodum 
sacerdotes Aegyptios de Helena in Aegypto versante si hi narravisse men- 
titus est. » 



154 CHAPITRE IV. HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : LES VILLES 

une troisième explication a été proposée : Néapolis n'aurait 
été rien de plus qu'un quartier nouveau de Chemmis, où pro- 
bablement des commerçants grecs s'étaient établis (1). De 
ces trois hypothèses les deux premières ne peuvent être 
adoptées ; la troisième doit être retenue, mais elle est d'abord 
sûrement incomplète, et en second lieu partiellement 
inexacte (2). 

A la première, en tant qu'elle nie le voyage d'Hérodote au- 
delà du Fayoum, on doit opposer d'abord comme un fait 
acquis et démontré que notre auteur remonta au moins à 
quatre-vingts kilomètres plus au sud. Reproduisant l'infor- 
mation des prêtres que l'Egypte est un don du Nil jusqu'au 
lac de Mœris, il ajoute que, d'après son expérience, il en est 
de même jusqu'à trois jours de navigation plus loin (3) : cette 
rectification, donnée explicitement comme personnelle, n'est 
exacte à un certain point de vue et même ne prend un sens, 
comme on l'a démontré plus haut (4), qu'à la condition de 
faire commencer l'apport des eaux à l'endroit où le Nil, pour 
la première fois en Egypte, se sépare en deux bras, c'est-à- 
dire vers Nag-Hamadiet Farchout, entre Akhmîm et Qénéh. 
Quant aux arguments tirés directement du chapitre d'Héro- 
dote sur Chemmis et Néapolis, comme l'identification de 
cette dernière ville avec Kénéh (ou Qouft) n'est qu'une hypo- 
thèse, et une hypothèse très contestable, on ne saurait s'en 
autoriser pour accuser l'historien d'une grossière erreur. 
D'autre part, soutenir que les « sentiments amicaux des habi- 
tants de Chemmis à l'égard des Grecs » et les détails fournis 
par eux sur le temple et la légende de Persée sont une inven- 
tion des guides d'Hérodote, c'est là une affirmation gratuite, 
et même une explication desespérée. 

(i) Wiedemann, Herodots zweites Buch, p. 368. 

(2) M. Maspero, Hist. anc, in-4°, III, p. 802, et Hist. anc, in-12, 7e éd. 
(i.qo5), p. 8o3, admet aussi qu'HÉRODOTE est passé à Chemmis, comme on le 
soutiendra tout à l'heure; il attribue aux interprètes auxquels l'historien 
y eut affaire (non à ceux de la Basse Egypte comme le veut M. Sayce) le 
récit concernant Persée. 

(3) H, 4-5. — (4) Voir pages i33-i35. 



§§ 1II-1V. CHEMMIS ET NEAPOLIS 155 

L'opinion d'après laquelle les données d'Hérodote relatives 
à Persée de Chemmis seraient un emprunt hypocritement 
fait à un ancien logographe, à Phérécyde, est assez sommai- 
rement exposée par son auteur; elle mérite pourtant d'être 
développée et examinée de près, car, d'une part, si elle ne 
nie pas absolument le voyage de notre auteur dans la Haute 
Egypte, elle tend du moins fortement à en faire douter, et 
d'autre part elle est déprime abord fort séduisante. 

Au livre VI de son ouvrage, Hérodote, faisant une digres- 
sion sur l'origine des rois lacédémoniens, déclare qu'il va 
« rapporter les choses comme les racontent les Grecs. Ceux-ci, 
dit-il, émanèrent exactement les rois doriens jusqu'à Persée, 
fils de Danaé, abstraction faite du dieu [c'est-à-dire de Zeus, 
père de Persée]... Si, à partir de Danaé, Ton veut faire rénu- 
mération de leurs ancêtres, il apparaîtra que les chefs des 
Doriens étaient égyptiens d'origine. Telle est leur généalogie 
d'après les Grecs... Quant au fait qu'étant égyptiens ils se 
firent recevoir des Doriens et devinrent leurs rois, je n'en 
parlerai pas, d autres V ayant dit avant moi » (1). Parmi ces 
« autres » il faut compter au premier rang Phérécyde d'A- 
thènes, à qui surtout Apollodore a emprunté le récit de la 
naissance et des aventures de Persée (2). Or ce récit, 
qu'Hérodote, au VI e livre, déclare courant chez les Grecs, que 
des Grecs avaient, de son aveu, rapporté avant lui, il le met, 
au livre II, dans la bouche des habitants de Chemmis. 
N'est-ce pas qu'il a voulu nous en imposer, et faire croire, 
contre toute vraisemblance, qu'il tenait de son voyage en 
Egypte ce qu'il avait en réalité pris à un logographe grec ? 

Certainement non. Hérodote ne se contente pas de dire 
que les ancêtres de Persée étaient égyptiens; il précise: ces 
ancêtres étaient de Chemmis en Thébaïde. Est-ce le hasard, 
est-ce un pur caprice qui a fait choisir cette obscure cité de 
la moyenne Egypte pour patrie d'origine des rois doriens ? 

(i) VI, 53, 55. 

(2) Phérécyde, fragm. 26 (Mùller-Didot, Fragmenta historié, graec., 
\, p. 75-76); Apollodore, II, l\. \-[\ (Mùller-Didot, 1. 1., p. 129-132). 



156 CHAPITRE IV. — HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE I LES VILLES 

et tout obscure qu'elle était, fut-elle à ce point inabordable, 
dans cette Egypte peuplée de Grecs, que l'historien osât ris- 
quer un pareil mensonge ? Il faut une raison à ce choix de 
Ghemmis, et cette raison ressort du texte même d'Hérodote : 
il y avait là un temple dont le dieu était assimilé à Persée, 
l'un des ancêtres des rois doriens. Ce rapprochement de 
Persée et du dieu égyptien n'était pas une fantaisie de notre 
auteur. Du Minou de Ghemmis en effet il n'a rien su, pas même 
le nom ; d'ailleurs on ne saurait lui imputer avec quelque 
vraisemblance aucune des assimilations qui figurent dans son 
ouvrage : si exceptionnellement il a proposé de voir dans 
F « Aphrodite étrangère » de Memphis Hélène fille de Tyn- 
dare, il déclare que ce n'est là de sa part qu'une simple hypo- 
thèse, dont il essaie de donner la justification (1). L'assimi- 
lation de Minou et de Persée était donc antérieure à lui : 
elle était le fait des Grecs qui avaient pris avec la ville un 
contact assez prolongé pour reconnaître dans le premier 
quelques traits du second. Elle dénote ainsi à elle seule la 
présence à Ghemmis d'une colonie grecque, colonie qui, 
croyant y retrouver un de ses dieux, devait fatalement y trans- 
planter et y adapter les légendes grecques de ce dieu. 
Qu'Hérodote fasse allusion à des auteurs qui auraient, avant 
lui, attribué à Persée des ancêtres égyptiens, c'estune preuve 
de plus que la légende, sous cette forme, était déjà ancienne. 
En conséquence, qu'il ait, comme on le prétend, appris 
avant son voyage sur les bords du Nil, d'un écrivain grec 
antérieur, la généalogie égyptienne des rois doriens, c'est 
possible, c'est même à peu près certain; mais voir là, malgré 
son témoignage, son unique moyen d'information, en d'au- 
tres termes contester qu'il ait pu entendre parler à Ghem- 
mis de la légende attribuée par lui aux habitants de cette 
ville, est une opinion dénuée de toute vraisemblance. 

(i) Hérod.,11, 112 : « Il y a dans l'enceinte du temple deProtée [à Mem- 
phis] un temple consacré à Aphrodite dite étrangère; je conjeèture (ax>[i6ak- 
Xofjuxi) que ce temple est celui d'Hélène, fille de Tyndare, parce que j'ai ouï 
dire qu'Hélène vécut auprès de Protée et aussi parce qu'il porte le nom 
d'Aphrodite étrangère... » 



§§ III-IY. CHEMMIS ET NEAPOLIS 157 

La troisième explication proposée du récit d'Hérodote est, 
on peut s'en rendre compte maintenant, exacte en ceci que 
le voyageur a eu affaire à des Grecs établis dans le pays. Tou- 
tefois elle est d'abord incomplète, et pour cette raison laisse 
encore planer sur notre auteur un soupçon de mensonge, 
puisque ce sont expressément les Egyptiens, et non les Grecs 
de Ghemmis, qu'il a donnés comme ses informateurs. Sans 
entrer ici dans des développements que ne comportent ni les 
proportions ni le but du présent ouvrage, on va tenter de 
faire comprendre qu'il n'y eut là de sa part aucune super- 
cherie. La religion égyptienne dont il nous a fait le tableau 
n'est pas, en définitive, la véritable religion desÉgyptiens(l). 
Il y a des raisons de penser (2) qu'il s'est formé en Egypte, 
avant même l'époque d'Hérodote, une sorte de religion 
égypto-grecque, dont les éléments essentiels furent consti- 
tués par quelques traits extérieurs de la religion authentique, 
interprétés, altérés, développés par les Grecs sous l'influence 
de leur mythologie, de leur philosophie, de leurs préjugés, 
de leur mentalité particulière : ce sont des traces de ce sys- 
tème religieux que nous trouvons précisément chez Héro- 
dote, et non, du moins dans l'ensemble, soit des interpréta- 
tions ou des fantaisies personnelles, soit des contes de 
drogmans inventés au hasard de questions embarrassantes. 
Mais de ce système religieux les Grecs n'ont pas aperçu le 
vice originel : en bâtissant ainsi sur un sol considéré comme 
égyptien, ils ont cru qu'ils reconstruisaient la véritable reli- 
gion égyptienne dont on les tenait à l'écart, et alors il leur 
est apparu qu'entre cette religion et la leur, à condition 
d'élaguer de celle-ci comme « inventions » mensongères de 
leurs poètes (3) ce qui ne s'adaptait évidemment pas à celle- 

(i) Voir à ce sujetC. Sourdille, Hérodote et la religion de l'Egypte : corn- 
paraison des données..., p. 375-3go, 396-401. 

(2) Elles seront indiquées dans le second volume (à paraître) de mon 
ouvrage sur Hérodote et la religion de l'Egypte. 

(3) C'est à quoi tend la critique qu'HÉRODOTE fait d'Homère et d'Hésiode, 
II, 53: «De qui chacun des dieux prit-il naissance? existèrent-ils toujours? 
quelles sont leurs Formes? Les Grecs ne l'ont appris que récemment, et 



158 CHAPITRE IV. — HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : LES VILLES 

là, il n'y avait aucune différence spécifique, qu'au point de 
vue religieux ils étaient égyptiens en dépit des Egyptiens 
eux-mêmes, et sans voir que ce qui, dans la religion égyp- 
tienne reconstituée par eux, était grec, y avait été introduit 
inconsciemment par eux tout d'abord. Leur conviction fut 
aussi celle d'Hérodote: il a sur leur parole admis que Dio- 
nysos était Osiris, que Déméter était Isis, que Persée était 
le dieu — au nom égyptien inconnu de lui — de Chemmis, 
et il a soutenu que les fêtes, les mystères, le culte étaient en 
Grèce une importation de l'Egypte (1). On pourrait peut-être 
concéder que sa conviction alla plus loin que celle de ses 
compatriotes établis aux bords du Nil; à l'entendre signaler 
comme exceptionnel le caractère grec des fêtes de Chemmis, 
l'on a malgré soi tendance à penser que les Grecs de cette 
ville ont cru à l'assimilation Minou-Persée, aux apparitions 
du dieu, à l'origine égyptienne de sa légende grecque, sans 
croire nécessairement que leurs jeux gymniques fussent 
égyptiens. Mais ici gardons-nous d'une concession proba- 
blement illégitime. Nous savons que lors de la procession de 
Minou, qui avait lieu en grande pompe depuis les temps les 
plus reculés, on voyait encore à l'époque de Ptolémée Soter 
des gens se livrer à des exercices de gymnastique terminés 
par une ascension à un véritable mât de cocagne (2). Si l'on 
considère combien superficiels sont les rapports établis 
entre les dieux grecs et les dieux égyptiens, quelle ingénio- 
sité, quelle complaisance ont été nécessaires pour reconnaî- 

pour ainsi dire hier. C'est Hésiode et Homère, — antérieurs à moi, je pense, 
de 4oo ans, pas davantage — qui ont fabriqué aux Grecs une théogonie, 
qui ont donné aux dieux leurs appellations, leur ont distribué leurs pré- 
rogatives et leurs fonctions, ont tracé leurs figures. » Voir également les 
discussions sur l'âge d'Héraklès, de Pan et de Dionysos d'après les Grecs 
etles Égyptiens, 11,43, i45-i46. Sur l'esprit de ces passages voir G. Sour- 
dille, Hérodote et la religion de l'Egypte : comparaison des données..., 
p. i5-i 7 . 

(i) Sur les éléments grecs de la religion égyptienne telle que la décrit 
Hérodote, et sur leur inexactitude, voir C. Sourdille, 1. 1., notamment 
p. 381-390. 

(2) D'après un bas-relief d'Edfou (Lepsius, Denkmàler, IV, l\i b) ; voir 
également Mariette, Dendérah, I, 23. 



§§ III-IV. CHEMMIS ET NEAPOLIS 159 

tre Héphcestos dans Ptah, Artémis dans Bastit, Léto dans 
Outit, Héraklès dans Khonsou, pour ne prendre que des 
exemples (1), on se persuadera facilement que les Grecs de 
Chemmis ont pu voir dans leurs jeux gymniques des jeux 
aussi égyptiens que grecs. On comprend de la sorte comment 
Hérodote a été amené à invoquer ici l'autorité des indigènes : 
loin qu'il y eut là supercherie, s'il eût attribué ses renseigne- 
ments expressément aux Grecs de Chemmis, il eût établi 
entre eux et les Égyptiens, au point de vue religieux, une 
distinction que toute sa relation des choses d'Egypte nie 
énergiquement. 

C'est parce qu'elle ne montre pas pourquoi Hérodote a 
transporté des Grecs aux Egyptiens la responsabilité de ses 
informations que la troisième explication donnée de son récit 
est incomplète. Elle paraît de plus inexacte, en tant qu'elle 
fait de Néapolis un quartier grec de la ville de Chemmis. On 
est d'abord fortement tenté d'adopter cette hypothèse, puis- 
qu'on a démontré ci-dessus qu'une colonie grecque devait 
s'être établie dans la cité du dieu Minou. Toutefois elle est 
exclue par le texte même de notre auteur, car il a situé cette 
ville près de Néapolis, ce qui indique deux localités distinc- 
tes, indépendantes, et c'est de la première seulement, non 
de la seconde qu'il rapporte les rites d'apparence grecque 
établis en l'honneur de Persée. Néapolis, on l'a vu plus 
haut (2), ne peut avoir été située sur l'emplacement des villes 
actuelles de Qénéh ou de Qouft, à 143 et 163 kilomètres au 
sud de Chemmis. 11 faut y voir bien plutôt la localité qui 
devint un peu plus tard la célèbre Ptolémaïs d'Hermias, 
aujourd'hui Menchîyeh, à 10 kilomètres seulement au-dessus, 
d'Akmîm. Au temps de Strabon, « Ptolémaïs était la plus 
grande ville de la Thébaïde ; elle n'était pas inférieure à Mem- 
phis, et son administration municipale était de forme grec- 
que » (3). Elle fut fondée par Ptolémée Soter, mais sur l'em- 

(i) Voir dans C. Sourdille, 1. 1., la conclusion de chacun des articles con- 
sacrés aux dieux dont a parlé Hérodote, et p. 386. 
(2) Voirpaçe i53. — (3) Strabon, XVIÏ, i. !\i. 



160 CHAPITRE IV. HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : LES VILLES 

placement d'un village dont le nom copte (Psôï) rappelle le 
nom égyptien (Souit) (1). Or Ptolémée n'a pas choisi sans rai- 
son cet emplacement pour y fonder sa ville grecque; il y a 
lieu de supposer en cet endroit, dont les textes antérieurs ne 
nous apprennent rien, l'existence d'un établissement grec 
important, qui aura servi de centre au développement de la 
cité, comme un comptoir grec voisin de Paprémis est devenu 
Péluse (2), comme un établissement grec attenant au bourg 
de Rhakotis précéda la fondation d'Alexandrie (3). C'est de 
cet établissement alors récent qu'Hérodote nous a sans doute 
rapporté le nom grec, « Néapolis», à dix kilomètres, c'est-à- 
dire prèp de Ghemmis. 

S'y est-il arrêté? Gomme il n'y a rien recueilli, on peut 
considérer cette station comme douteuse; en tout cas, il est 
peu vraisemblable qu'il y soit demeuré bien longtemps. Beau- 
coup plus probablement c'est à Ghemmis qu'il a fait quelque 
séjour. On a là-dessus son témoignage formel, et l'on vient 
de voir qu'il n'y a, malgré les apparences, aucune raison de 
le récuser. Du reste si, comme il est à présumer, Hérodote 
s'est arrêté non au hasard, mais là seulement où il avait chance 
d'obtenir quelque information, il devait avoir le désir de 
visiter la ville de Persée. La légende du héros grec était 
répandue depuis assez longtemps déjà en Egypte, car les 
fouilles de Défennéh ont exhumé, entre autres documents 
grecs datant de la XXVI e dynastie, un fragment de vase 
sur lequel le type archaïque de la Méduse est nettement 
figuré (4) : où l'historien se serait-il mieux renseigné sur cette 

(i) Hégatée a donné le nom égyptien de la ville sous la forme Suis 
(fragm. 274, Mûller-Didot, Fragmenta historié, graec, I, p. 18). Sur 
ilToXs[i.aï c ç ï| c Ep[xeîou (Ptolémée, IV, 5.3 1), voir l'ensemble des renseigne- 
ments recueillis par Mûller-Didot, Ptolemaei Geographia (vol. I pars 
2a, 1901, p. 720-721). — (2) Voir plus haut, p. 98-95. 

(3) On a découvert à Gabari, faubourg au sud-ouest d'Alexandrie, près 
de l'antique nécropole de Rhakotis, de la poterie grecque remontant au 
vie siècle (cf. A. H. Sayce dans Academy, II, 1891, p. 461). Alexandre a donc 
fondé sa ville grecque sur l'emplacement occupé déjà par une commu- 
nauté grecque. 

(4) Fl. Pétrie, Tanis, II, pi. XXVI, 10, figure reproduite dans Mallet, 
Les premiers établissements des Grecs en Egypte, p. 63. 



§ V. THÈBES. 1. LE NOME 161 

légende que dans la cité môme du dieu ? On sait en outre 
quelle place Héraklès, la question de ses origines égyptien- 
nes, celle de son antiquité, tiennent dans l'œuvre d'Héro- 
dote (1) : or Héraklès était de la race des Perséides. Enfin 
rien ne pouvait intéresser plus vivement notre auteur que ce 
qui se pouvait voir à Chemmis ; il y avait là notamment un 
personnage divin d'apparence plus grecque qu'égyptienne 
honoré pourtant par des Égyptiens, des jeux semblables à des 
jeux grecs célébrés par des Egyptiens; on y trouvait par con- 
séquent une preuve de plus de ces rapports entre les Égyp- 
tiens et les Grecs qui avaient fait de ceux-ci, particuliè- 
rement au point de vue religieux, les tributaires de ceux-là. 
Pour toutes ces raisons il y a lieu de croire qu'Hérodote a 
réellement séjourné à Chemmis. 

§ V. Thèbes. 

Les données d'Hérodote sur Chemmis ont paru parfois 
suspectes ; pour ce qui concerne Thèbes on a incriminé à la 
fois ses paroles et son silence. Son témoignage est formel : 
il affirme à plusieurs reprises (2) avoir visité cette ville célè- 
bre et s'être entretenu avec des gens qui y habitaient. En 
fait il a mentionné souvent le nome de Thèbes et sa capitale ; 
en particulier les renseignements qu'il nous a livrés sur le 
Zeus thébain, sa légende, son culte, ses animaux sacrés, son 
oracle, son temple, forment, réunis, une énumération relati- 
vement longue. Pour juger de la réalité et de la durée du 
séjour d'Hérodote à Thèbes, il importe de rechercher quels 
sont, de ces renseignements, ceux qu'il a pu personnelle- 
ment y recueillir. 

1. Le Nome (3). 

Périmètre. — « On donnait autrefois le nom d'Egypte à 

(i) Voir à ce sujet C. Sourdille, Hérodote et la religion de V Egypte : 
comparaison des données..., p. 170-172. — (2) II, 3, 4> 54, 55, i43, i44- 

(3) Sauf pour ce qui concerne la religion, dont il sera question plus bas 
(p. 172 sqq.). 

C. SOURDILLE. 11 



162 CHAPITRE IV. HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : LES VILLES 

Thèbes [c'est-à-dire à la Thébaïde], dont le périmètre est de 
6,120 stades » (1). Qu'Hérodote n'ait pas mesuré lui-même ce 
périmètre, c'est ce qui apparaît à première vue. Pour éta- 
blir un tel calcul, son voyage en Haute Egypte, quelque 
durée qu'on lui suppose, ne fut évidemment ni assez long ni 
assez complet; en outre une entreprise à la fois aussi spé- 
ciale et aussi considérable n'eût pas été ainsi annoncée en 
quelques mots et d'une manière tout accessoire. D'autre part 
la donnée ne lui a pas été fournie vraisemblablement à Thè- 
bes; il la rapporte à propos de cette théorie que la plus 
grande partie de l'Egypte serait une création du Nil; elle est 
donc, comme cette théorie elle-même (2), originaire du Delta, 
et plus particulièrement de Memphis, dont les « prêtres » ont 
été ses principaux informateurs. 

Contingent militaire. — « Les guerriers s'appellent Galasi- 
ries et Hermotybies... Voici les nomes des Hermotybies: 
Busiris, Sais... Ces nomes donnent au plus 160,000 Hermo- 
tybies... Voici les nomes des Galasiries : Thèbes, Bubas- 
tis... Les nomes des Galasiries donnent un maximum de 
250,000 hommes » (3). Ces chiffres et ces noms, Hérodote ne 
les a pas obtenus dans le détail, les uns ici, les autres là, au 
hasard des cités visitées par lui : c'est ce qu'indiquent à la 
fois le chiffre global maximum des soldats, et la prétention 
de cette liste à être complète. Gomme les dix-huit nomes 
dont il parle appartiennent tous, sauf celui de Thèbes, à la 
Basse Egypte, (4) c'est apparemment dans la Basse Egypte et 
non à Thèbes qu'il a été renseigné sur la géographie militaire 
du pays. 



(i) II, i5. — (2)11, IO. 

(3)11, 1 64-i 66. 

(4) On a pensé que ce nome de Thèbes était le nome diopolite 
de la Basse Egypte, dont la capitale porte parfois en égyptien le 
nom de Thèbes du Nord (J. de Rouge, Monnaies des nomes de l'Egypte, 
dans la Revue numismatique, NU e Série, XV, 1874, p. 59). Toutefois il 
est difficilement acceptable qu'HÉRODOTE ait appelé nome de Thèbes un 
nome qui n'aurait pas eu pour capitale la seule ville de ce nom dont il 
ait parlé. 



§ V. THÈBES. 2. LA VILLE 163 

2. La Ville (1). 

Distances de Thèbes à Héliopolis, à la mer, a Ëléphantine . — 
« A remonter cTHéliopolis à Thèbes, la navigation est de 
neuf jours, ce qui fait 4,860 stades... Depuis la mer jusqu'à 
Thèbes il y a 6,120 stades (2), et 1,800 de Thèbes à Ëléphan- 
tine » (3). On a montré plus haut que les évaluations de ce 
genre, en ce qu'elles ont de primitif, c'est-à-dire en tant 
qu'elles représentent un certain nombre de journées de 
voyage, n'étaient pas le fait d'Hérodote, qu'elles étaient des 
évaluations sans doute officielles, fondées sur le nombre 
minimum de jours nécessaires aux courriers du gouverne- 
ment pour se rendre d'un point à un autre (4). Il n'y a aucune 
raison d'en chercher la source spécialement à Thèbes; elle 
se trouvait bien plus vraisemblablement au siège du gouver- 
nement, à Memphis. 

L'absence absolue de pluie à Thèbes. — « Sous le règne de 
Psamménitos, fils d'Amasis, un événement extrêmement 
prodigieux pour les Egyptiens se produisit: il plut à Thèbes 
d'Egypte, ce qui auparavant n'avait jamais eu lieu, et n'a 
pas eu lieu depuis lors jusqu'à moi, comme le disent les Thé- 
bains eux-mêmes: car il ne pleut absolument jamais dans la 
Haute Egypte, mais alors il tomba une petite pluie à Thè- 
bes » (5). Ici le témoignage des Thébains est explicitement 
invoqué; or, il est impossible, absolument impossible que 
des Thébains se soient exprimés de la sorte. Une petite pluie 
tombe bien à Thèbes de deux à quatre fois l'an, et tous les 



(i) Sauf pour ce qui concerne la religion (voir ci-dessous, p. 172 sqq). 

(2) Ce chiffre est inexact d'après les indications mêmes d'HÉRODOTE. Il 
compte de la mer à Héliopolis « par le milieu des terres », c'est-à-dire en 
ligne droite, juste i5oo stades (II, 7), ce qui, ajouté aux 4860 qui repré- 
sentent la distance d'Héliopolis à Thèbes, donne un total de 636o stades 
au lieu de 6120. L'explication de Gutsghmid est la seule plausible : Hé- 
rodote a confondu la distance qui sépare Thèbes de la mer avec la longueur 
du périmètre de la Thébaïde, évaluée précisément par lui (II, 16) à 6120 sta- 
des. Cf. Wiedemann, Herodots zweites Buch, p. 69. — (3)11, 9. 

(4) Voir plus haut, p. 107-110. — (5) III, 10. 



164 CHAPITRE IV. HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : LES VILLES 

huit ou dix ans des averses de courte durée mais torrentiel- 
les s'abattent subitement sur le pays, formant des ruisseaux 
dont les traces sont toujours visibles sur les deux chaînes de 
montagne (1). Faut-il accuser ici Hérodote de mensonge ? 
L'erreur, ou plutôt l'exagération, s'explique facilement sans 
avoir recours à cette hypothèse. Le prodige est rapporté à 
l'occasion de la bataille que Psamménitos (Psammétichos III), 
successeur d'Amasis, allait livrer aux Perses envahisseurs. 
Que la triste destinée de ce prince, qui devait régner à peine 
quelques mois, eût été annoncée par un présage, c'est ce qui 
ne pouvait faire l'objet d'aucun doute pour des Grecs; aussi 
remarqua-t-on cette coïncidence qu'il était alors tombé 
quelques gouttes d'eau à Thèbes, où les pluies sont très rares 
en effet. Ce prodige faisait donc partie de l'histoire de Psam- 
ménitos, et comme toute l'histoire racontée par Hérodote se 
rattache exclusivement aux traditions de la Basse Egypte (2), 
c'est là que l'événement lui a été rapporté. Mais en passant 
par Thèbes il ne lui a pas été difficile d'en interroger les 
habitants sur la climatologie de la région. Il a été confirmé 
par « les Thébains eux-mêmes » dans cette opinion qu'il ne 
pleuvait pas chez eux, — ce qui doit se comprendre généra- 
lement parlant; — et comme il avait entendu dire ailleurs 
qu'une petite pluie tombée à Thèbes avait passé pour un pro- 



(i) Cf. Wiedemann, Herodots zweites Buch, p. 106-107. M. Maspero (Hist. 
anc.y in- 12°, 7 e édit., igo5, p. 685) rapporte qu'il a vu à Thèbes, — 
mais une fois seulement, — « tomber la pluie pendant trente-trois heures 
d'affilée ». Des pluies d'orage sévissent également plus au sud (au Gebei 
Silsileh, Gaillaud, Voyage à Méroé, I, p. 297-298) et dans la Nubie, même 
au-dessus delà seconde cataracte. Gaillaud, 1. 1., p. 335 : « Nous passâmes 
[au sud d'Ouady Halfah] sur un terrain argileux, encore humide des 
pluies qui l'avaient arrosé. Mon guide me dit qu'à l'époque de la crue du 
Nil, il avait séjourné dans cet endroit, et y avait observé des amas d'eau 
provenant des pluies d'orage. On le remarque également à Thèbes et le 
long des chaînes libyque et arabique ; mais cela n'arrive pas toutes les 
années ; les grandes averses sont très rares. » Gf. ci-dessus, p. 18-19. 

(2) Hérodote n'a rien dit des grands rois thébains dans leurs relations 
avec Thèbes; et non-seulement il ne rapporte aucune des traditions de 
cette ville, qui fut en somme avec Memphis la plus importante des capi- 
tales de l'Egypte, mais encore il ignore totalement ce que les rois phil- 
hellènes de la XXVI e dynastie ont fait pour elle. 



§ V. THÈBES. — 2. LA VILLE 165 

dige, il a pu être naturellement porté à donner à l'affirmation 
des Thébains une valeur exagérée, croire de bonne foi que, 
d'après leur propre témoignage, il ne pleuvait jamais, abso. 
lument jamais dans la Haute Egypte. 

Cambyse a Thèbes. « Oasis ». — Le nom de Thèbes inter- 
vient plusieurs fois dans le récit qu'Hérodote a laissé des 
expéditions de Cambyse contre les Ethiopiens et les Ammo- 
niens. Arrivé dans cette ville, le Grand Roi dépécha cinquante 
mille hommes contre le temple de Zeus Ammon; pour lui, 
continuant sa route avec le reste de son armée, il marcha 
sur l'Ethiopie. Une disette terrible l'obligea bientôt à rebrous- 
ser chemin (1) ; lors de son retour à Thèbes il avait perdu 
une bonne partie de ses troupes (2). Quant aux soldats 
envoyés contre les Ammoniens, ils partirent avec des guides 
et allèrent sûrement jusqu'à « Oasis » ; « cette ville, ajoute 
Hérodote, est occupé par des Samiens qu'on dit être de la 
tribu eschrionienne; sept jours de route à travers les sables 
la séparent de Thèbes, et l'endroit s'appelle en grec Vile des 
Bienheureux ». Ce qu'était ensuite devenue l'armée perse, 
« les Ammoniens et ceux qu'ils en avaient instruits » pou-, 
vaient seuls le dire; suivant leur témoignage, elle aurait été 
anéantie par une tempête de sable » (3). Est-ce à Thèbes 
même qu'Hérodote a obtenu ces informations ? 

Ce qui concerne proprement les expéditions de Cambyse 
lui fut sans doute communiqué dans la Basse Egypte avec le 
reste des aventures du même monarque, aventures dont la 
Basse Egypte avait été le théâtre (4). Cambyse était mort en 
522, c'est-à-dire depuis assez de temps pour que son histoire, 
déjà en partie légendaire, se fût établie : l'on croira difficile- 
ment qu'Hérodote en ait recueilli le premier les éléments 
divers au hasard des localités qu'il visita, et qu'on ait ignoré 
à Memphis les expéditions dont le mauvais succès avait pro- 
voqué, à Memphis précisément, la folie furieuse du Grand 

(i) Le fait n'est pas absolument exact; voir Maspero, Hist. anc, III, 
p. 667-668. — (2) III, 25. — (3) III, 26. — (4) Voir notamment III, 10-16, 27- 
29, 37, 64. 



166 CHAPITRE IV. HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : LES VILLES 

Roi. Toutefois, c'est des Cyrénéens, comme on l'a dit plus 
haut, qu'il a pu apprendre d'abord ce que les Ammoniens 
racontaient de l'armée perse envoyée contre eux (1). Il en 
résulte qu'il ne lui a pas été nécessaire d'aller à Thèbes pour 
obtenir ces informations ; et comme son témoignage est 
muet à cet égard, ce n'est pas vraisemblablement là qu'il a 
été renseigné sur ces expéditions de Cambyse contre l'Ethio- 
pie et l'oasis d'Ammon. 

Est-ce à Thèbes qu'il apprit la distance de cette ville à 
« Oasis »? La durée de sept jours attribuée au voyage est 
excessive de moitié : trois jours et demi devaient suffire 
alors, comme ils suffisent aujourd'hui (2), et les gens de Thè- 
bes n'auraient sans doute pas manqué de le faire savoir à 
notre auteur. En réalité cette durée de sept jours, indiquée 
à propos de l'expédition des Perses contre les Ammoniens, 
représente le temps que mit l'armée de Cambyse à parvenir 
jusqu'à « Oasis » : cette armée, encombrée d'impedimenta 
d'autant plus nombreux qu'il fallait traverser le désert, et 
dont chaque soldat ne pouvait être monté à chameau, a eu 
sûrement besoin d'un temps beaucoup plus considérable 
pour faire le chemin que les caravanes ordinaires. Par là se 
trahit l'origine de la donnée: comme, d'après le témoignage 



(i) Voir plus haut, p. 147. 

(2) D'après Stein, ad Herod., III. 26. 5 ff., « le voyageur Caillaud [sans 
référence] indique également une distance de sept jours entre Thèbes et la 
Grande Oasis ». Il doit y avoir erreur de la part de Stein. Fréd. Caillaud 
a visité deux fois l'Oasis d'El-Khargeh : en 1818 [Voyage à l'Oasis de Thè- 
bes et dans les déserts situés à l'orient et à l'occident de la Thèbaïde fait 
pendant les années i8i5, 1816, 1817, 1818, rédigé et publié par Jomard, 
1821, p. 85-96), et en 1820 [Voyage à Mèroé, au Fleuve Blanc,... à Syouah et 
dans cinq autres Oasis, I. 1826, p.23i-24o). Dans l'un et l'autre voyage 
c'est seulement au retour qu'il alla directement de la petite ville d'El- 
Khargeh à la vallée du Nil : la première fois, parti de cette localité le 
11 juillet, il couchait près de Farchout le i4 ; la seconde fois, il prenait 
route le 4 mars pour arriver à Siout dans la journée du 8. La distance d'El- 
Khargeh à Siout n'est pas sensiblement différente de la distance d'El- 
Khargeh à Thèbes (environ 220 kilomètres). Aujourd'hui, le trajet par 
chameau de Farchout (entre Siout et Thèbes) à la même oasis, d'environ 
200 kilomètres, s'effectue également en trois bons jours (cf. Bénédite, Egyp- 
te, dans la collection des Guides-Joanne, p. 616). 



§ V. THÈBES. 2. IA VILLE 167 

d'Hérodote (1), les détails rapportés sur l'échec de l'expédi- 
tion avaient pour auteurs les Ammoniens, ce sont les Ammo- 
niens qui, par l'intermédiaire des Cyrénéens (2), indiquèrent 
ce nombre de sept jours, dont Hérodote n'a pas vu le carac- 
tère exceptionnel. Au reste, il a parlé ailleurs de Thèbes à 
propos du désert, et sûrement encore d'après les Cyrénéens. 
Il nous assure en effet que Thèbes est à dix journées de 
l'oasis d'Ammon (3) : or, quand la distance indiquée par lui 
de Thèbes à l'oasis d'El-Khargeh est de moitié trop grande, 
celle de Thèbes à l'oasis de Siwah est trop courte de plus 
de moitié (4). En voici la raison. Décrivant la Libye sa- 
blonneuse, qu'il fait commencer précisément à Thèbes, et 
dont il place le terme aux colonnes d'Héraklès, il déclare 
que « de dix jours en dix jours» on voit des fontaines d'eau 
douce autour desquelles se trouvent des habitants. « Les pre- 
miers rencontrés à partir de Thèbes sont les Ammoniens, à 
dix journées de cette ville. A dix autres journées de chemin 
après les Ammoniens est le territoire d'Augiles: c'est là que 
les Nasamons vont en automne recueillir les dattes » (5); à 
dix jours d'Augiles sont les Garamantes ; à dixjours des Gara- 
mantes les Atarantes, etc. (6). C'est par la longueur systéma- 



(i) III, 26. — (2) Voir plus haut, page 147. — (3) IV, 181. 

(4) Fréd. Caillaud a fait son voyage à l'Oasis de Siwah (Siouah) ou 
Oasis d'Ammon en partant, non de Thèbes, mais d'un point beaucoup 
moins éloigné, à savoir de Médînet el-Fayoum {Voyage à Méroé, etc., I, 
p. 29-59) : ayant pris route le 22 novembre 1819 à midi i/4, il arrivait en 
vue de Siwah le 9 décembre au soir, soit après 17 jours, dont deux passés 
au repos (p. 36) ; au départ « les guides parlaient de quinze à vingt jours 
de traversée » (p. 32). Le même voyageur est revenu de Siwah au Nil par 
la Petite Oasis (El-Ouah el-Bahryeh; 9 jours 1/2, p. 128-145), l'Oasisde Fara- 
freh (4 jours, défalcation faite de deux jours employés à visiter des ruines, 
p. 145-199), l'Oasis de Dakhel (4 jours, p. 214-218), la Grande Oasis ou Oasis 
d'El-Khargeh (4 jours, p. 223-23o); ce n'est pas la seule route, mais c'est 
la plus facile de Siwah à Thèbes par le désert. Si l'on ajoute au nombre 
des jours nécessaires à l'accomplissement de ces étapes les trois jours et 
demi qui séparent de Thèbes la Grande Oasis (voir p. 166, note 2), on trouve 
qu'il faut de Siwah à Thèbes, sans tenir compte des arrêts, pourtant indis- 
pensables, 25 jours de traversée. Ce chiffre ne peut évidemment être fixe, 
mais il ne saurait tomber au-dessous de vingt, même en coupant plus 
directement à travers le désert. 

(5) IV, 181-182. — (6) IV, i83-i84. 



168 CHAPITRE IV. HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : LES VILLES 

tiquement identique prêtée à tort à ces distances que s'expli- 
que la prétendue situation de l'oasis d'Ammon à dix jours de 
Thèbes. Ces renseignements venaient à coup sûr des Cyré- 
néens (1), assez mal informés, comme il arrive généralement, 
par les Bédouins du désert (2). 11 n'y a donc pas lieu de 
croire qu'Hérodote ait appris à Thèbes les distances, du reste 
très inexactes, qui selon lui séparaient cette ville des oasis 
libyennes. 

Ce n'est pas là probablement non plus qu'il fut informé 
de la signification du mot « oasis », qu'il rend par « lie des 
Bienheureux ». Le mot semble non pas grec, mais égyptien. 
Qu'étymologiquement il signifie ou non « l'Ile des Bienheu- 
reux » (3), il apparaît qu'en fait les Egyptiens ont consi- 

(i) Parmi les différents voyages cI'Hérodote, il n'y a que celui de Cyrène 
qui lui ait permis de se renseigner sur ces contrées de la Libye. Des rap- 
ports existaient sûrement entre les diverses Oasis d'une part et d'autre part 
entre ces Oasis et Cyrène; cf. II, 32 : « Voici ce que j'ai entendu racon- 
ter à des Cyrénéens qui, disaient-ils, étant allés consulter l'oracle d'Am- 
mon, entrèrent en conversation avec Etéarquë, roi des Ammoniens. De 
propos en propos, on en vint à parler des sources du Nil et de l'igno- 
rance où l'on était à leur sujet. Etéarquë raconta qu'un jour des Nasamons 
arrivèrent chez lui. Les Nasamons sont un peuple de Libye qui habite la 
Syrte et un pays peu étendu à l'est de la Syrte Ces Nasamons étant donc 
arrivés, il leur demanda s'ils avaient quelque chose de nouveau à lui 
apprendre sur les déserts de la Libye. » Suivent les aventures de cinq 
jeunes princes du pays, partis avec l'intention « de reconnaître les déserts 
de la Libye et d'y pénétrer plus avant qu'on ne l'avait fait jusque-là ». 

(2) Fréd. Caillaud, Voyage à Méroé, etc., I, p. 43 '• « L'aspect morne et 
silencieux de ces plaines stériles a pour le voyageur quelque chose de 
triste et d'accablant qui est indéfinissable. Souvent, pour charmer l'ennui 
de ces marches fatigantes et monotones, les Arabes s'entretiennent des 
aventures qui leur sont arrivées, ou bien ils se livrent à des récits fabuleux 
sur les pays qu'ils ont parcourus et sur les contrées dont ils ne connaissent 
que le nom. C'est surtout le merveilleux qui plaît à leur imagination; il 
n'est contes si absurdes qu'ils ne débitent sur les déserts qui séparent 
l'Egypte de Syouah... » Voir à la suite dans le môme auteur (p. 44~46) 
quelques-uns de ces contes. 

(3) Le mot "Oaai;, A'jaatç, r Ta<nç est généralement rapproché du mot égyp- 
tien wah (cf. K. Sethe, dans la Zeitschrift fur àgtjptische Sprache, XLI, 
1904, p. 47-48). Pour Spiegelberg (Die Uebersetzung des Wortes Oase bei 
Herodot III, 26, dans la Zeitschrift, XLÏI, 1906, p. 85-86), la transcription 
d'HÉRODOTE Maxàpwv vriaoç serait non pas, comme l'ont pensé Rawlinson, Stein 
et d'autres, une sorte d'expression poétique, mais d'après le texte grec, une 
traduction, qui correspondrait à une expression égyptienne 'iv-hsj-w, pro- 
noncée O-hasiew : d'où Oasis. « Cette explication, ajoute Spiegelberg, mon- 



§ V. TIIKRES. — 2. LA VILLE 169 

déré primitivement les Oasis de l'ouest, notamment celle 
d'El-Khargeh à laquelle se réfère le texte d'Hérodote, comme 
un séjour des Mânes (1) ; la traduction s'appuie donc sur 
une donnée égyptienne. Toutefois on ne croira pas volon- 
tiers qu'il ait fallu aller à Thèbes pour obtenir cette infor- 
mation. La notion de l'île des Bienheureux n'est pas une 
notion quelconque, particulière à la religion de l'Egypte; 
elle a joué un grand rôle dans les croyances helléniques. 
Déjà Hésiode connaît des îles ainsi nommées, situées aux 
extrémités de la terre, sur l'Océan profond, où, loin des 
soucis, habitaient les héros de la troisième race, où le sol 
fertile se couvrait trois fois l'an de fleurs nouvelles et de 
fruits délicieux (2). Avec le temps, l'aristocratie de la nais- 
sance dut céder une place près d'elle à l'aristocratie de la 
vertu. D'après Pindare, habitaient « l'Ile des Bienheureux » 
tous ceux qui avaient satisfait à l'épreuve d'une vie trois fois 
renouvelée (3); des épigrammes funéraires d'époque plus 
récente montrent qu'on prit de plus en plus l'habitude d'y 



tre qu'Hérodote ou sa source était redevable de cette étymologie à un Égyp- 
tien. » En fait, il n'est pas assuré que wah ait pu donner phonétiquement 
Oasis. Quanta l'expression 'w-hsj'-w, elle n'est pas attestée, semble-t-il, et 
il n'est pas certain que hsj-w (hosiou, hasiou) rende exactement le sens 
attribué ici par les Grecs à Màxapeç, L'hypothèse de M. Spiegelberg est 
pourtant séduisante, car l'idée d'f/e paraît faire partie intégrante de la 
compréhension du mot Oasis. On lit en effet dens Hégatée (fragm. 267, 
dans Mûller-Didot, Fragmenta historié, graec ., I, p. 18) : « 'To-aeiç, petite 
et grande île d'Ethiopie. Les insulaires sont dits 'To-outou de même que 
'OaGÏTOH. » 'lVocEiç est certainement pour Tao-stç (l'index de Mùller porte 
du reste Hyasis), 'Oàa-etç, et ce mot désigne deux îles. Toutefois on ne 
peut considérer la question d'étymologie comme tranchée. 

(1) Le mot ouit, par lequel les Égyptiens désignaient une oasis, signifiait 
aussi l'équipage funéraire d'une momie. « Ce nom, qui avait été donné 
aux Oasis quand on les connaissait mal, ne disparut pas quand on les eut 
visitées assez souvent pour savoir qu'elles étaient peuplées par des hommes 
vivants. » Voir Maspero, Le nom antique de laGrande Oasis et les idées qui 
s'y rattachent, dans ses Etudes de mythol. etd'archéol. égypt., II, p. 421-427, 
notamment p. 4 2 3. 

(2) Hésiode, Travaux et Jours, v. 167 sqq. 

(3) Pindare, Olympiques, II, v. 68 sqq. Dans un autre passage de Pindare 
[fragm. 1 33) il est question d'une vie renouvelée seulement deux fois. Sur 
cette sorte de contradiction voir Rohde, Pysche, 2 e éd. (1898), II, p. 212, 
note 2. 



170 CHAPITRE IV. HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE ! LES VILLES 

voir le séjour des chers disparus (1). Il faut considérer ici 
particulièrement le texte de Pindare : il nous apprend qu'au 
v e siècle la conception de l'Ile des Bienheureux était en rap- 
port étroit avec la doctrine de la transmigration des âmes. 
Or cette doctrine, au dire d'Hérodote, était originaire d'E- 
gypte (2); elle y était connue des Grecs depuis longtemps, 
puisque, suivant son témoignage, « des Grecs en avaient 
fait usage, les uns plus tôt, les autres plus tard, comme leur 
étant propre ». On ne soutiendra pas que ces Grecs en aient 
été tous instruits à Thèbes, et que la connaissance n'ait pas 
dû s'en répandre dans la Basse Egypte : Pythagore, un des 
premiers sans doute de ceux qu'Hérodote déclare ne pas 
vouloir nommer à cette occasion (3), passait pour avoir été 
surtout l'élève des prêtres d'Héliopolis (4) ; d'autre part la 
notion de l'Ile des Bienheureux a joué un rôle trop impor- 
tant dans la mythologie hellénique pour que les Grecs 
d'Egypte en général, si curieux de tout ce qui pouvait rat- 
tacher leur religion à la religion égyptienne, n'aient pas 
accordé une spéciale attention à un point de rapprochement 
aussi remarquable. Ce n'est donc pas nécessairement, ce 
n'est même pas vraisemblablement à Thèbes qu'Hérodote a 
entendu parler de la théorie égyptienne qui plaçait dans la 
Grande Oasis l'Ile — ou une île — des Bienheureux. 

Si ce n'est pas à Thèbes que l'historien fut informé des 
choses de la Grande Oasis, la donnée relative aux Samiens 
qui s'y étaient fixés n'est pas non plus d'origine thébaine. 

(i) Voir un certain nombre d'exemples réunis par Rohde, 1. 1., p. 383, 
note 2, 3, et cf. p. 384, note i . 

(2) II, 123 : « Les Egyptiens ont été les premiers à formuler cette doctrine 
que l'âme humaine est immortelle, que, le corps une fois détruit, elle 
entre incessamment dans le corps de quelque animal naissant, qu'après 
avoir passé dans toutes les espèces qui vivent sur la terre, dans la mer et 
dans l'air, elle entre de nouveau dans le corps naissant d'un homme, et 
que le temps de ces transmigrations est de trois mille ans. » 

(3) Ibid. : « Il y a des Grecs qui ont fait usage de cette doctrine, les uns 
plus tôt, les autres plus tard, comme leur étant propre :je sais leurs noms, 
mais je ne les fais pas connaître. » 

(4) Plutaroue, De Iside et Osiride, 10, nous apprend qu'il eut pour maître 
le prêtre héliopolitainŒnouphis. 



§ V. THÈBES. 2. LA VILLE 171 

Cette origine doit être bien plutôt cherchée soit à Naueratis, 
où des Samiens trafiquaient en grand nombre (1), soit à Samos 
même : Hérodote, comme on sait, y vécut plusieurs années; 
il en a connu à fond les localités, les monuments, l'histoire; 
il y a été au courant non-seulement des affaires de l'Etat, 
mais encore de celles de plusieurs familles (2) ; il ne pouvait 
donc guère ignorer un événement aussi notable que la fon- 
dation par les Samiens d'une colonie dans les sables brû- 
lants du désert libyque, événement qui se rattachait sans 
doute à quelque incident mémorable de l'histoire de la grande 
île (3). 

Telles sont, examinées au point de vue de leur prove- 
nance, toutes les données d'Hérodote sur l'expédition de 
Gambyse contre les Ammoniens et sur les Oasis du désert 
libyque : en définitive, le nom de Thèbes a beau y inter- 
venir, il ne paraît pas qu'aucune ait eu Thèbes pour lieu 
d'origine. 



(i) Hérod., II, 178. — Voir Mallet, Les premiers établissements des 
Grecs en Egypte, Index, aux mots Samiens et Samos, p. 486. 

(2) De Samos ou des Samiens Hérodote a parlé I, 70, 142, i48; H, i48, 
178, 182 ; III, 3g, 4°j 43-4q, 54-6o, 120-125, i3i, i3g, i4o, i42-i5o; IV, 43,g5, 
i52, 162-164; V, 99, 112 ; VI, 8, i3, 14, 23-25, g5; VIII, i3o, i32; IX, 90, 92, 
96, 99, io3, 106. On a même supposé sans invraisemblance qu'il a composé 
des Sàjxtoi Xoyoi (Bauer, Die Entstehung des Herod. Geschichtswerkes , p. 
35). Il n'importe pas qu'il ait visité l'Egypte avant Samos, — question non 
résolue, — il importe seulement qu'il ait rédigé sa relation des choses 
d'Egypte après avoir séjourné dans cette île, ce qui n'est pas douteux (cf. 
II, 148, 182, III, 39 sqq., etc.). 

(3) Ce qui me fait croire à une sorte de colonie établie à « Oasis » plutôt 
qu'à un petit groupe de marchands comme on en rencontrait sûrement par 
toute l'Egypte, ce n'est pas précisément le fait que ces Samiens appartenaient 
tous à une même tribu, mais celui-ci que, appartenant à la même tribu, ils 
composaient la population à peuprès entière du pays ; Hérodote affirme en 
effet — Letronne l'a remarqué déjà (Mémoire sur la civilisation égyptienne, 
dans Œuvres choisies, éd. Fagnan, i re Série, I, p. i65) — « qu'Oasis » était 
possédée de son temps par des Samiens de la tribu eschrionienne (III, 26). 
Ce témoignage montre du moins quelle idée on se faisait alors, à Samos et 
en Egypte, de la nature et de l'importance de ce groupement. Il est possible 
au reste que la tribu eschrionienne ait émigré presque tout entière, car on 
n'en trouve pas d'autre mention dans l'histoire; on ne connaît à Samos 
que deux tribus, nommées S/r^îa et 'A<7z-jnÔL\<xux(Eti/mologicum magnum, éd., 
Sylburg [i595], p. 160, 1. 22 sqq. ou éd. in-4° de Leipzig [1816], p. i45). 



172 CHAPITRE IV. HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : LES VILLES 

3. La religion et le culte à Thèbes. 

Distinction entre Zeus thébain et Zeus Ammon. — Hérodote 
a distingué avec un soin minutieux Zeus thébain de Zeus 
Ammon (1). Pour lui, le premier seul appartenait à l'Egypte; 
le second devait être attribué exclusivement à la Libye, bien 
que les Ammoniens eussent emprunté des Egyptiens leur 
nom, la manière de représenter leur dieu et les rites de leur 
religion (2). Cette distinction n'est pas le résultat du voyage 
de l'historien grec à Thèbes : la mention de Zeus thébain 
dans une inscription grecque archaïque, apparemment de 
Naucratis et du vi e siècle (3), nous assure que l'assimilation 
de Zeus à l'Amoun égyptien, comme la distinction établie 
entre celui-ci et le dieu lybien, étaient choses connues dans 
le Delta bien avant le séjour d'Hérodote en Egypte. 

La légende et le culte de Zeus thébain. — « Les Thébains 
et tous ceux qui, à leur imitation, s'abstiennent de l'espèce 
ovine (4) donnent de cette coutume la raison suivante. Hé- 
raklès tenait absolument à voir Zeus, mais ce dieu ne voulait 
pas être vu de lui. Enfin, harcelé d'instantes prières, Zeus 
imagina ce moyen : il dépouilla un bélier, en coupa la tête, 
la tint devant lui, et, s'étant revêtu de la toison, se fit voir 
en cet état à Héraklès. C'est pourquoi les Egyptiens donnent 
à la statue de Zeus une tète de bélier; sur ce point, ils sont 
imités par les Ammoniens... qui, à ce qu'il me semble, s'ap- 
pellent ainsi parce que les Egyptiens donnent à Zeus le nom 
à'Amoun. Un seuk jour de l'année, celui de la fête de Zeus, 
ils immolent un bélier, le dépouillent, revêtent de sa peau 
la statue du dieu comme Zeus s'en était revêtu lui-même, et 

(i) Sur cette distinction voir C. Sourdille, Hérodote et la religion de 
l'Egypte : comparaison des données. .., p. i52-i53, i63. 
(2)11, 42; IV, 181. 

(3) [Me]),àv6i6ç [xe àvé6y)xe toi Zrp/t ©Yjêau.n à'y.a)>[j.a [sic]. Voir Mallet, Les 
premiers établissements des Grecs en Egypte, p. 447 _ 448, d'après C. Smith et 
L. Griffith, Classical Review, janv. 1891. 

(4) On sait que le mot <uç désigne aussi bien le bélier que la brebis. ïlest 
particulièrement question du bélier à la fin du même chapitre d'HÉRODOTE. 



§ V. THÈBES. — 3. LA RELIGION ET LE CULTE 173 

de cette statue approchent celle cTHéraklès ; après quoi, tous 
ceux qui sont autour du temple se frappent en l'honneur du 
bélier, qu'on inhume dans un coffre sacré » (1). Hérodote ne 
dit pas que ces informations lui soient venues de Thèbes 
même, et rien ne prouve que telle en ait été la provenance. 
Les Grecs pouvaient entendre parler de Zeus thébain, c'est- 
à-dire du Zeus égyptien, dans nombre de localités de la Basse 
Egypte, notamment à Memphis, où il avait un temple (2), 
dans le nome prosopite (3), le nome gynaecopolite (4), le 
nome métélite (5), le nome diopolite (6), où il était dieu prin- 
cipal. Au su de tout le monde, il était le dieu de Thèbes, et 
les rites de son culte étaient partout les mêmes : justement, 
à l'imitation de la Thèbes du sud, la capitale du nome diopo- 
lite s'appelait Ouisit mihit, « Thèbes du nord », Pi-Amoun, 
« le lieu d'Amoun », ou Nouit{mihil), « la Ville (du nord) » par 
excellence, et l'on y célébrait le triple culte thébain d'Amoun, 
de son épouse Maout et de son fils Khonsou. La connaissance 
de ce dieu, de son histoire, de son culte devait donc s'être 
largement répandue dans tout le Delta, et il n'est pas sur- 
prenant qu'on la retrouve jusque dans la ville grecque de 
Naucratis. Hérodote lui-même fait à cette expansion une 
allusion très claire : il attribue le récit et les prescriptions 

(i)II, 42. 

(2) Cf. Maspero, Hist., anc, III, p. 797 (id., Hist. anc, in-i2,7 e édit., 1905, 
p. 800) d'après le Papyrus SaliierYV ; W. Spiegelberg, Ein Heiligtum des 
Amon-Re in Memphis, dans le Recueil de travaux relat. à la philol. et à 
Varchéol. égypt. et assijr ., XXVIII (1906), p. 180-181. 

(3) Au sud-ouestdu Delta; c'est \eSapi risit. Le chef-lieu paraît en avoir 
été Zaqa pour les Egyptiens, Nixiou pour les Grecs. On ignore le site 
exact de cette ville. Cf. J. de Rougé, Géographie anc. de la Basse Egypte, 
1891, p. 17 sqq., et le commentaire de Mûller, Ptolemaei Geographia, 
Vol. I pars 2 a , 1901, p. 707 . 

(4) Vers l'ouest du Delta; le chef-lieu en était Khsouou (Xoïs ?). Sur ce 
nome voir J. de Rouge, 1. 1., p. 26 sqq. 

(5) Vers le nord-ouest du Delta ; le chef -lieu en était Sontnojir, dont le 
site n'est pas connu. Sur ce nome voir J. de Rouge, 1. 1., p. 3o sqq. Cf. le 
commentaire de Mùller, 1. 1., p. 706. 

(6) Vers le nord-est du Delta; le chef-lieu en était Pikhnamoun, Pia- 
moun, Diospolis, dont le site exact est inconnu. Voir J. de Rougé, 1. I., p. 
11.") sqq.; cf. le commentaire de Mùller, 1. 1., p. 708 (aux mots EeSswvtyjç 
jtdtTto TÔ7i;a>v [Sebennytes inferior], et llaxvajjiouvîç). 



174 CHAPITRE IV. HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : LES VILLES 

religieuses rapportées ci-dessus non pas seulement aux gens 
de Thèbes, mais aussi à « tous ceux qui possédaient un 
temple de Zeus thébain »; encore prend-il soin de nommer 
ceux-ci avant ceux-là (1). C'est pourquoi il est possible qu'il 
ait appris dans la Basse Egypte ce qu'il nous dit de la légende 
et du culte de Zeus thébain. 

Les crocodiles vénérés à Thèbes. — Toutefois il est certains 
renseignements qui ne paraissent pas avoir été puisés 
ailleurs qu'à Thèbes. Hérodote nous assure que les croco- 
diles étaient sacrés pour les riverains du lac de Mœris et 
pour les Thébains, et il nous décrit complaisamment de quels 
soins délicats ces animaux étaient l'objet de la part de leurs 
zélés adorateurs (2). En fait les crocodiles étaient vénérés 
dans de nombreuses localités (3) au témoignage même de 
notre auteur (4); s'il n'en a mentionné le culte nommément 
qu'à Thèbes et près de la « Ville des Crocodiles », c'est que 
là, suivant toute vraisemblance, il lui a été donné d'en cons- 
tater personnellement l'existence. 

Les serpents à cornes vénérés à Thèbes. — Il est une autre 
sorte de reptiles dont il a dû entendre parler dans la cité 
d'Amon. « Il y a près de Thèbes, rapporte-t-il, des serpents 
sacrés, absolument inoffensifs, de petite taille, qui ont deux 
cornes sortant du sommet de la tête; on les ensevelit après 
leur mort dans le temple de Zeus, à qui, dit-on, ils sont con- 
sacrés » (5). 11 s'agit ici manifestement de la vipère céraste; 
elle n'est pas propre à la Haute Egypte, mais elle s'y trouve 
en nombre particulièrement grand; ce passage de l'historien 
montre que c'est en Haute Egypte seulement qu'il a été 
informé à son sujet. Toutefois est-il possible que Tes Thé- 
bains lui aient donné cette vipère comme inoffensive, quand 
c'est le reptile le plus dangereux de la vallée, quand la mor- 
sure en est à peu près toujours mortelle? Mais en quelque 
autre endroit qu'il en ait appris l'existence, par exemple à 

(i) II, 42. — (2) II, 69. — (3) Cf. Wiedemann, Herodots zweites Bach, p. 
3oo-3ot. 
(4)H, 69. - (5)11, 7 4. 



S V. THÈBES. — 4. L'ORACLE DE ZEUS 175 

Memphis, — car les cérastes ne sont pas rares dans le voisi- 
nage de cette ville, — la même erreur serait tout aussi sur- 
prenante. 

C'est encore en admettant le séjour de l'historien à Thèbes 
qu'il est le plus facile d'en donner l'explication. Le culte des 
serpents était fort en honneur parmi les petites gens qui 
vivaient dans la nécropole thébaine; ces serpents passaient 
pour représenter la déesse Maritsakro, « l'amie du silen- 
ce (1) », dont la chapelle principale se dressait au nord du 
Ramesséum. « Gomme la plupart des dieux des morts, c'était 
une divinité guérisseuse. On s'adressait à elle dans les cas où 
la médecine ordinaire était impuissante, et ses clients consa- 
craient par des ex-voto le souvenir de la faveur qu'elle leur 
avait accordée » (2). Hérodote a cru inoffensifs des serpents 
qu'on invoquait comme les représentants d'une divinité bien- 
faisante, et qui, en fait, de même que toutes les vipères, 
n'attaquent pas l'homme si elles ne sont d'abord attaquées 
par lui (3). Ainsi Terreur même par laquelle il déclare inof- 
fensives les vipères à cornes de la région thébaine laisse 
présumer qu'il a fait à Thèbes quelque séjour. 

4. V oracle de Zeus thébain. 

Les données. — L'origine thébaine de ce qu'Hérodote nous 
apprend de l'oracle thébain est assurément plus ardue à dé- 



(i) Ou « l'amie de celui qui fait le silence » c'est-à-dire du dieu des 
Morts Osiris, comme traduit M. Erman {La Religion égyptienne, trad. 
Vidal, p. 112). 

(2) Voir à ce sujetMASPERO, Etudes de mythol. et d'archéol. êgypt.,\\ : La 
déesse Miritskro et ses guérisons miraculeuses, p. 402 sqq.; le passage cité 
se trouve p. 4°5. Cf. id., Hist. anc, II, p. 537-538. 

(3) D'après Mariette (Dendérah, Texte, p. 91, note 2), « les serpents qui 
ne font jamais de mal aux hommes dont parle Hérodote (II, 74) et Élien 
(GVII1, 2), et qu'on nourrissait à Thèbes selon le premier de ces auteurs, 
devaient être des Agathodaemons ». Dans chaque temple égyptien il semble 
que l'on ait nourri un serpent qui passait pour le bon génie du lieu (cf. 
id., 1. 1., p. 91). Peut-être même en était-il ainsi dans les maisons particu- 
lières (Maspero, Etudes de mythol. et d'archéol. égypt., II, p. 4u-4 12 )* Si 
je préfère voir dans ce qu'HÉRODOTE rapporte des cérastes un souvenir con- 



176 CHAPITRE IV. HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : LES VILLES 

montrer. Il y avait en Egypte, afïirme-t-il, un « mantéion» de 
Zeus (1). Ce mantéion était certainement à Thèbes, puisque 
« le procédé divinatoire était à peu près le même à Thèbes 
d'Egypte et à Dodone » (2). Enfin, à l'en croire, c'est bien à 
Thèbes, non ailleurs, qu'il a puisé ses renseignements rela- 
tifs à cet oracle. « Au sujet des deux oracles dont l'un est 
en Grèce et l'autre Libye, voici le récit que font les Égyp- 
tiens. Les prêtres de Zeus thébain [me] racontèrent que deux 
femmes consacrées [au service du dieu] avaient été enlevées 
par des Phéniciens ; que, suivant ce qu'ils en avaient appris, 
elles avaient été vendues, puis conduites l'une en Libye, 
l'autre chez les Grecs, et qu'elles avaient été les fondatrices 
des premiers oracles dans ces deux pays. Je leur demandai 
d'où ils tenaient des informations si précises ; ils répondi- 
rent qu'ils avaient fait une longue recherche de ces femmes 
sans pouvoir les trouver; mais ils en avaient appris dans la 
suite ce qu'ils m'en rapportaient. C'est là ce quey'tfi ouï dire 
aux prêtres de Thèbes » (3). L'historien ajoute que les prê- 
tresses de Dodone ne racontaient pas les choses tout à fait 
de la même manière : suivant elles, deux colombes, envolées 
de Thèbes, avaient gagné la Libye et Dodone, et avaient 
commandé d'une voix humaine qu'on y établît des oracles 
de Zeus ; toutefois il ne croyait pas que les deux traditions 
fussent inconciliables (4). 

Position de la thèse. — Ces données paraissent déconcer- 
tantes. Eh quoi ! il y aurait eu à Thèbes d'Egypte des pro- 
cédés de divination à peu près semblables à ceux de Do- 
done? Mais, s'écrie-t-on, après une telle assertion, il est im- 
possible d'admettre qu'Hérodote ait visité Thèbes (5). Des 

fus des serpents consacrés à Maritsakro, c'est que l'expression icepl ©Y)ëaç, 
qui s'applique à merveille à la nécropole, ne laisse pas supposer que l'his- 
torien ait vu des serpents dans des maisons particulières ; ce fait, 
semble-t-il, l'aurait frappé, et comme il était d'observation facile, il n'eût 
pas permis la confusion entre des couleuvres inoffensives et les redoutables 
vipères à cornes. 

(i)II, 83. — (2) II, 58. -- (3) II, 54-55. — (4) II, 55-5 7 . 

(5) A. H. Sayge, The ancient Empires of the East, Herodotos I-III, p. i5o, 
n. 3. 



§ V. THÈBES. — 4. L'ORACLE DE ZEUS 177 

prêtres de Zeus thébain auraient raconté cette légende attri- 
buant à des femmes enlevées par des Phéniciens la fonda- 
tion des oracles deZeusAmmon et de Zeus dodonéen ? Mais 
ce serait encore une preuve « qu'Hérodote n'a pas visité 
Thèbes...Il a probablement entendu cette histoire à Dodone, 
et quand il fut en Egypte, il en profita pour poser des ques- 
tions tendancieuses à ses guides, qui répondirent suivant ses 
préventions » (1). On a même prétendu que ces questions 
tendancieuses n'avaient jamais été posées, et que nous 
sommes ici en présence purement et simplement d'un men- 
songe de l'historien (2). 

Cette critique est trop sommaire. 

Une chose frappe dès l'abord : Hérodote a été déconcerté 
lui-même par l'étrangeté de la légende : c'est ce que montre 
l'interrogation : « Gomment êtes-vous si bien informés ? » En 
outre il a pensé que ses lecteurs n'éprouveraient pas une 
moindre surprise, d'où son insistance à bien marquer la qua- 
lité de ses informateurs : c'est un récit des Egyptiens, les 
prêtres de Zeus thébain en sont les auteurs, il les a inter- 
rogés lui-même, ceux-ci lui ont répondu, enfin c'est ce qu'il 
leur a ouï dire à Thèbes. Certainement s'il avait su leurs 
noms il les auraitcités, car il a donné à la même occasion ceux 
des prêtresses de Dodone avec lesquelles il s'était entretenu à 
ce sujet : elles s'appelaient Proménia, Timarété et Nicandra. 
Évidemment on ne peut de ce langage tirer rien de décisif en 
faveur de sa véracité ; néanmoins ce ne sont pas là les ma- 
nières d'un imposteur qui glisse furtivement un mensonge, 
c'est apparemment l'assurance d'un honnête homme qui ne 
craint pas de faire sonner bien haut ses autorités. En consé- 



(i) A. H. Sayce, 1. 1., p. i58, n. 7. 

(2) Panofsky, De historiae Herodoteae fontibus, p. 22-23. Gutsghmid, De 
rerum sEgyptiacarum scriptoribus Graecis ante Alexandrum magnum, 
dans le Philologus, X, i855, p. 6^9, croit que ce sont les prêtres de Thèbes 
qui ont inventé cette histoire « in majorem sEgyptiorum gloriam ». Bien 
que les opinions qui nient le voyage d'HÉRODOTE à Thèbes soient seules 
examinées ici, la suite de la présente discussion montrera ce qu'il faut 
penser de cette hypothèse. 

C. SOURDILLE. 12 



178 CHAPITRE IV. — HÉRODOTE DANS LA HAUTE EQYPTE : LES VILLES 

quence la thèse se pose ainsi : Hérodote a recueilli à Thèbes 
même ce qu'il nous rapporte de l'oracle de Zeus, à moins 
qu'il ne soit prouvé ou qu'il l'a pris effectivement ailleurs, 
ou simplement que l'origine thébaine en est impossible. 

L'origine dodonéenne des données n'est, pas vraisemblable. 
— En fait, dit-on, d'après la mention des trois prêtresses 
dodonéennes, c'est à Dodone qu'il a été informé. En réalité 
cette mention est destinée tout au contraire, dans l'esprit 
d'Hérodote, à montrer qu'il s'est renseigné avec un égal soin 
à Dodone et à Thèbes. Du reste les traditions recueillies 
dans l'une et l'autre cité présentent des différences assez 
sensibles pourque nous ne leur attribuions pas une commune 
origine. Sans doute les prêtres égyptiens et les prêtresses 
dodonéennes auraient été d'accord en ceci que les oracles 
d'Epire et de Libye étaient des émanations de l'oracle thé- 
bain; mais celles-ci faisaient intervenir deux colombes, et 
ceux-là deux femmes enlevées par des Phéniciens. Hérodote 
s'est donné beaucoup de mal pour concilier les deux tradi- 
tions (1) : qu'il n'ait fait là que jouer devant nous une comé- 
die impudente, c'est une hypothèse à laquelle on ne pourrait 
souscrire qu'à la dernière extrémité, c'est-à-dire s'il était 
impossible d'attribuer à son récit une origine thébaine. C'est 
ce que Ton va maintenant examiner. 

L'origine thébaine des données doit être acceptée comme un 
fait. — Il est certain que ce récit présente un caractère 
étrange. On ne saurait croire que des Egyptiens, spéciale- 
ment des prêtres d'Amon, aient raconté à notre auteur cette 
légende de deux femmes enlevées de Thèbes et fondant les 
oracles de Dodone et de Libye, c'est-à-dire justement les 
deux plus anciens oracles alors en honneur chez les Grecs (2). 
Des rapports particuliers entre Thèbes d'Egypte et Dodone 

(i)II,56-5 7 . 

(2) A fortiori ne peut-on chercher une origine égyptienne à la tradition 
qui attribuait la fondation des oracles libyen et dodonéen à des colombes, 
puisque, d'après le témoignage d'HénoDOTE, cette tradition était inconnue 
des Égyptiens, et que notre auteur ne l'a apprise qu'à Dodone même (II, 
55, 5 7 ). 



§ V. THÈBES. — 4. L'ORACLE DE ZEUS 179 

au point de vue religieux sont, historiquement parlant, hors 
de toute vraisemblance. D'autre part, la mentalité que sup- 
pose une telle légende est inconcevable chez un véritable 
prêtre égyptien. Le temple en Egypte, — Mariette a insisté 
sur ce point avec force (1), — n'avait dans sa destination rien 
qui le rendît comparable au temple grec, à l'église chrétienne, 
à la mosquée musulmane. Ce n'était pas un lieu où les fidèles 
s'assemblassent pour prier en commun ; c'était un monu- 
ment de la piété du roi, le roi seul l'avait érigé, lui seul l'avait 
doté et l'entretenait, le culte était rendu en son seul nom. Il 
était permis au peuple de jeter parfois un coup d'œil sur les 
cérémonies sacrées, mais elles se passaient en dehors de 
lui, elles n'étaient pas faites pour lui, elles l'ignoraient. Les 
prêtres d'une pareille religion n'avaient donc aucun lien né- 
cessaire avec le peuple, grands personnages que leur carac- 
tère auguste retenait loin de la foule peinante et grossière. 
Si tels étaient leurs rapports avec les indigènes, comment 
se seraient-ils occupés des institutions religieuses de ces 
Grecs, de ces barbares, « objets d'horreur » (2) pour leurs 
divinités, que le populaire lui-même méprisait assez, au 
rapport de notre auteur, pour ne pas vouloir user fût-ce d'un 
ustensile de cuisine qui leur eût appartenu (3) ? Gomment 
surtout auraient-ils pu admettre que ces divinités accordas- 



(i) Mariette, Itinéraire,^. i3-i6, i57-i5g; Karnak, p. 19; Voyage dans 
la Haute Egypte, I, p. i5-i6 ; Dendérah, Texte, p. 3oi. 

(2) D'après une stèle de Thoutmosis I er , dans Lepsius, Denkmâler, III, 5, 
lignes 3-4. — Cf. Maspero, Sur les sources populaires des chapitres histo- 
riques du second livre d'Hérodote, dans ses Etudes de mythol . et d'archéol. 
égypt., III, p. 344 : « Le grand prêtre de Memphis, chef de l'œuvre, Sam de 
Ptah, haut personnage en toute saison, et si influent que les rois nationaux 
avaient soin de le choisir parmi les princes de leur famille, et de préfé- 
rence parmi leurs enfants », était à peu près inaccessible aux étrangers. 
« On peut dire la même chose des prophètes, pères divins, horoscopes, 
récitants, qui étaient tous gens bien nés ou bien instruits, entichés de leur 
supériorité égyptienne, et dédaigneux du barbare dont le contact les aurait 
souillés... » 

(3) II, 4i ' « Aucun Egyptien, aucune Égyptienne ne baiserait un Grec à 
la bouche, ni ne se servirait du couteau d'un Grec, de ses broches, de sa 
marmite, ni ne goûterait de la chair d'un bœuf pur qui aurait été coupé 
avec le couteau d'un Grec. » 



180 CHAPITRE IV. — HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : LES VILLES 

sent à des impursles mômes privilèges qu'à leurs adorateurs ? 
Pourtant il faut considérer comme un fait que l'origine thé- 
baine de la légende est vraisemblable. Ces femmes enlevées 
par des Phéniciens étaient consacrées au service d'Amon ; 
Hérodote savait en outre, « sur le témoignage des Égyp- 
tiens », qu'une femme, assurément une prêtresse, «couchait 
dans le temple de Zeus thébain », visitée parfois par le 
dieu (1). Or, ailleurs, presque au début du livre II, l'historien 
affirme avec insistance qu'en Egypte « aucune femme n'est 
consacrée au service des dieux ou déesses; pour tous et 
toutes le sacerdoce est réservé aux hommes » (2). Les termes 
dont il se sert sont tels que la contradiction est formelle, fla- 
grante : d'une part il nie qu'il y ait des prêtresses en Egypte, 
d'autre part il affirme nettement l'existence de prêtresses de 
Zeus thébain (3). 11 est évident par là que les deux données 
ont des origines différentes. La première, la plus générale, 
appartient au premier de ces chapitres où Hérodote, déclarant 
qu'il va parler de l'Egypte avec une ampleur particulière, 
accumule les traits qui, d'après lui, distinguent les Egyptiens 
de la plupart des autres peuples (4). On y sent l'étonnement 
du voyageur qui arrive en un pays nouveau : en notant ses 
premières impressions, il prête à tout ce qu'il découvre ou 
entend dire une généralité excessive (5). Au reste il ne man- 



(i) I, 182. —(2)11,35. 

(3) Dans les deux cas il s'agit bien de prêtresses. II, 35 : Épatai ywr\ [xèv 
oùSsjJua où'te spcrevoç ôeoîj où'xe 6r)Xéy}ç (le même mot Épatai est employé à pro- 
pos des prêtres en général et même du grand-prêtre : îpàtai £1 ojx e?ç éxàarou 
xàiv Oeciiv àXXà izoXkoi, tàiv sic sort àpyiepeuç, ch. 37; la distinction établie par 
Stein, ad Herod., II, 35. 19 est sans aucun fondement.) — II, 54 : s^aaav 01 
îpse; toîj 07]êaiso? Aibç 8-jo y\>vaÏY.tX!; îpei'aç sx ©yjêéwv è^a^Ô-^vai vtzo «Î'oivixwv... 
Cf. II, 5G : eî àXrjÔéwç oï $oivix£ç è^^yayov ta? ïpàç yuvaixaç, et do<nr£p yjv oîxbç 
à[jicpi7ToX£-joija-av èv S-ffî-qm ipbv Aïoç. Cf. Wiedemann, Herodots zweites Buch^ 
p. i5i sq. ; Walter Otto, Priester und Tempel ira Hellenistischen Aegypten, 
1905, p' 92, note 2. 

(4) Notamment H, 35-37- 

(5) Cf. Wiedemann, Herodots zweites Duch, p. 147 : « Les chapitres 35-37 
servent comme captatio benevolentiae, pour montrer au lecteur combien 
intéressante doit être l'étude de l'Egypte.. . Les données sont très impor- 
tantes pour la critique d'Hérodote ; elles sont toutes exactes et fausses à 
la lois: exactes en tant que le fait cité se produit parfois; fausses parce 



§ V. THÈBES. — 4. L'ORACLE DE ZEUS 181 

que pas, dans l'œuvre de l'historien, de propositions trop 
générales contredites par les résultats subséquents d'une 
expérience plus complète (1). C'est donc dans le Nord qu'il a 
remarqué, ou qu'on lui a fait remarquer l'absence de prê- 
tresses dans les cultes égyptiens, et puisqu'il a d'autre part 
fait mention de prêtresses thébaines, il faut que ce soit plus 
tard et à Thèbes qu'il en ait entendu parler. — Un autre 
argument confirme cette manière de voir. Des deux affirma- 
tions contradictoires, c'est la seconde qui est exacte. Dans 
le temple gigantesque d'Amon vivait son harem mystique, 
composé de musiciennes dont le rôle consistait à jouer du 
sistre devant limage divine. A leur tête se trouvait une 
femme de haut parage, l'épouse, la veuve, la sœur d'un roi 
ou d'un grand-prêtre, qui portait le titre d' « épouse du 
dieu» (2). Au temps où Psammétichos I er cherchaità faire pré- 
valoir son autorité, celle qui occupait ce haut office et régnait 
effectivement sur Thèbes était Shapenouapit, la nièce du roi 
éthiopien Sabacon. Psammétichos l'obligea d'adopter comme 
héritière sa propre fille : par là il étendit sa domination sur 
toute l'Egypte, et légitima pour lui et sa famille le pouvoir 
que les hasards de la guerre avait fait tomber entre ses 
mains (3). Si Hérodote avait fait quelque allusion à ces 
événements, comme c'est à Memphis et dans le Delta qu'il 
a été renseigné sur l'histoire de Psammétichos (4), on pour- 
rait croire qu'il y eût appris en même temps l'existence des 



qu'Hérodote généralise son observation particulière... » Pour le détail voir 
même auteur et même ouvrage, p. i47 sqq. 

(i) Cf. C. Sourdille, Hérodote et la religion de l'Egypte : comparaison 
des données.., p. 373-375. 

(2) Voir Erman, Aegypten and àgyptisches Leben, p. 4°°; Maspero, Hist. 
anc., I, p. 52; C. Sourdille, 1. l.,p, i56-i57. 

(3) D'après une stèle trouvée à Karnak par M. Legrain. Voir Maspero, 
Hist. anc, III, p. 492-4o4> 5oi. 

(4) L'histoire de Psammétichos 1 er tient dans les chapitres 147, i5i-i54, 
i.">7 du livre II (I'Ukrodote. Dans cette histoire, à laisser de côté ce qui 
concerne le Labyrinthe et le lac de Mœris, la seule localité citée en dehors 
de la Basse Egypte est Azotos (Ashdod, auj. Esdoûd'de Syrie (167). Les 
traditions recueillies par Hérodote sur ce prince sont originaires de Mem- 
phis (147, i^i, i53) et de Buto(i52; cf. i55-i56). 



182 CHAPITRE IV. HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : LES VILLES 

pallacides sacrées. Mais il n'a rien su des rapports de ce 
pharaon, ni du reste d'aucun autre, avec Thèbes : ce n'est 
donc pas à l'occasion de l'histoire de Psammétichos, c'est-à- 
dire dans le Delta, c'est à Thèbes même qu'il a reçu cette 
information — Ainsi c'est à Thèbes qu'il apprit l'existence 
des « prêtresses » de Zeus thébain, et non-seulement de la 
pallacide, mais aussi des femmes consacrées au service de 
l'oracle. Dès lors, puisque celles-ci ne sont mentionnées dans 
son ouvrage qu'à propos de la légende incriminée, c'est vrai- 
semblablement à Thèbes aussi qu'il a eu communication de 
cette légende. 

L'origine thébaine des données se concilie avec leur carac- 
tère grec. — Il n'en reste pas moins qu'elle manifeste avec 
évidence le souci de rattacher à l'oracle de Thèbes les deux 
oracles de Zeus auxquels les Grecs accordaient particuliè- 
rement leur confiance ; qu'elle ne peut être le fait des Egyp- 
tiens; qu'elle estmanifestement d'origine grecque. C'est donc 
une nécessité de conclure qu'Hérodote a eu, dans la cité 
d'Amon, des Grecs comme informateurs. Il n'y a rien là 
d'impossible. « Il paraît peu vraisemblable que les Samiens 
fussent venus s'établir de prime abord au milieu du désert 
libyque ; on doit croire qu'ils s'étaient en premier lieu fixés 
dans un canton de l'Egypte, situé en Thébaïde, à portée de 
l'Oasis » (1), c'est-à-dire à Thèbes (2). D'autre part si, comme 



(i) Letronne, Mémoire sur la civilisation égyptienne depuis l'établissement 
des Grecs sous Psammitichus jusqu'à la conquête d'Alexandre, dans Œu- 
vres choisies, éd. Fagnan,I, p. 166. 

(2) Letronne (ibid.) pense que le point de départ fut Abydos. Je crois 
volontiers qu'il y eut des Grecs dans Abydos à l'époque d'HÉRODOTE, non 
à cause du témoignage d'ÉnENNE de Byzange qui attribue la fondation de 
cette cité à une colonie milésienne (s. v. "AêvSoç), mais parce que déjà 
antérieurement au voyage de notre auteur y existait un oracle grec dont 
un mot sera dit tout à l'heure. Toutefois je pense que les Samiens parti- 
rent plutôt de Thèbes, et que cette ville resta le principal point de départ 
du voyage : c'est en effet seulement par rapport à Thèbes qu'HÉRODOTE indi- 
que la situation d'« Oasis » (à sept jours par le désert, III, 26). et « c'est 
de Thèbes que s'en allèrent avec des guides » vers ce lieu les troupes 
envoyées par Cambyse contre les Ammoniens (ibid.). De Thèbes ou d'Aby- 
dos à El-Khargeh la distance est à peu près la même. 



§ V. THÈBES. 4. L'ORACLE DE ZEUS 183 

on l'a dit plus haut (1), Hérodote a pu être informé dans la 
Basse Egypte du culte rendu à Zeus thébain, il a dû enten- 
dre à Thèbes des légendes sensiblement semblables : à l'en 
croire, il s'est rendu à Héliopolis et à Thèbes « pour voir si, 
dans ces deux villes, les propos des prêtres s'accorderaient 
avec ceux des prêtres de Memphis » (2). Or cette histoire de 
Zeus se dissimulant sous une peau de bélier pour n'être pas 
vu d'Héraklès, légende qu'aurait commémorée une céré- 
monie annuelle, ne paraît pas égyptienne. C'est une spécu- 
lation toute grecque, dont l'origine doit être cherchée dans 
le nom même d'Amoun, qui signifie caché, et dans ce fait 
que le dieu passait pour s'incarner dans un bélier, sans que 
les Grecs crussent néanmoins que ce fût là sa forme vérita- 
ble (3). Au reste cette spéculation rappelle un rite grec sinon 
semblable, du moins analogue : quand Pythagore se fut fait 
initier en Crète aux mystères des Dactyles Idéens, ii se revêtit 
de la toison d'une brebis noire, et fut admis en cet état à con- 
templer le siège sur lequel Zeus était né (4). Si Hérodote a 
eu confirmation de ces renseignements à Thèbes, c'est assu- 
rément à des Grecs qu'il s'y est adressé. 

Justement la présence de Grecs dans la cité d'Amon ex- 
plique au mieux les données d'Hérodote relatives à l'exis- 
tence même et au procédé divinatoire de l'oracle thébain, 
ainsi que la qualité de prêtres attribuée par lui à ses informa- 
teurs. L'Egypte pharaonique a connu des oracles : songes 
prophétiques, discours ou gestes divins (5). A partir de la 

(i) Voir ci-dessus, page 173. — (2) II, 3. 

(3) C'est ce qui ressort du texte suivant d'HÉRODOTE (II, 46). « Les peintres 
et les sculpteurs représentent Pan, comme le font les Grecs, avec une tête 
et des jambes de bouc; ce n'est pas qu'ils le croient tel, ils pensent qu'il 
est semblable aux autres dieux; quant à la raison de cette représentation, 
il ne me convient pas de la dire. » En réalité si la forme animale n'était 
pour les dieux grecs qu'une métamorphose accidentelle, c'était au con- 
traire la forme normale de la plupart des dieux égyptiens. Voir à ce sujet, 
C. Sourdille, Hérodote et la religion de l'Egypte : comparaison des don- 
nées..., p. 38i-382, 386. 

(4) D'après la Vie de Pythagore attribuée à Porphyre, § 17 (éd. Wes- 

TERM ANN-DlDOT. p. QO-Ql); cf. DiOGËNE-LaERCE, VIII, 1.3 (éd. COBET-DlDOT, 

p. 200). — (5) Voir à ce sujet C. Sourdille, 1. 1., p. 266-277. 



184 CHAPITRE IV. HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE ! LES VILLES 

XVIII e dynastie, le grand dispensateur d'oracles fut préci- 
sément Amon, et les textes nous indiquent clairement de 
quelle façon rudimentaire il aimait à les rendre. A la statue 
qui dans le temple était habitée par l'âme divine, le grand- 
prêtre posait la question de telle sorte que la réponse pût 
se faire par oui ou par non ; un signe de tête de cette statue, 
assurément machinée, donnait à la réponse une valeur affir- 
mative. Parfois on plaçait à portée du dieu deux écrits, dont 
l'un affirmait un fait contesté, et dont l'autre le niait : un mou- 
vement de bras vers celui-ci ou celui-là faisait connaître le 
sentiment divin. De ces oracles, les oracles grecs ne sauraient 
être rapprochés. Disons seulement les différences essentiel- 
les entre les uns et les autres (1). En Grèce, mais non, du 
moins théoriquement, en Egypte, rendre un oracle était le 
privilège de certaines divinités ; en Grèce, mais non en Egyp- 
te, ces divinités prophétisaient dans un ou plusieurs lieux 
distincts de leurs temples ordinaires, dans des « mantéions », 
et par l'intermédiaire d'un sacerdoce particulier; en Grèce, 
mais non en Egypte, la faculté de les interroger n'était refu- 
sée à priori à personne. Or, d'après Hérodote, des oracles 
n'appartenaient en Egypte qu'à sept divinités, de noms hellé- 
nisés, et qui ne sont pas toutes des plus importantes (2); ils 
résidaient dans des « mantéions » spéciaux (3), ils avaient des 
rites différents suivant les lieux (4), et nulle part il n'est dit 
qu'ils aient été réservés à des catégories déterminées de per- 
sonnes à l'exclusion de certaines autres. C'était assurément 
là des oracles grecs, comme il est surtout visible par cet ora- 
cle de Buto, dont Hérodote a célébré les louanges (5), qu'il 
cite à propos d'historiettes incompatibles avec l'histoire au- 
thentique (6), dont souvent les communications recherchaient, 

(i) Voir pour plus de développements C. Sourdille, 1.1., p. 278-281. 
(2) II, 83. - (3) Ibid. — (4) Ibid. 

(5) II, 83, i5a, i55. 

(6) C'est de Buto que vint à Mykérinos une prophétie lui annonçant sa 
mort au bout de six années (II, i33); c'est de Buto que Phéron apprit la 
singulière façon dont il recouvrerait la vue (II, m); c'est l'oracle de Buto 
qui fit savoir à Psammétichos comment il détrônerait ses onze rivaux et 



§ V THÈMES. 4. L'ORACLE DE ZEUS 185 

à la manière grecque, autant l'obscurité que les oracles égyp- 
tiens étaient en général d'interprétation facile (1), dont Stra- 
bon enfin, sous la domination romaine, atteste encore l'exis- 
tence (2). C'est que toute communauté hellénique, où qu'elle 
lût, ne pouvait pas plus se passer d'oracles que de mystères. 
Quelque part près de ces temples dont les masses sévères 
éveillaient dans leurs âmes un respect d'autant plus profond 
que l'intérieur en était plus soigneusement dérobé à leur vue, 
les Grecs n'avaient pas tardé à instituer des procédés de divi- 
nation sommaires, incubation ou autres pratiques (3) dont ils 
avaient contracté dans leur patrie la tenace habitude, afin de 
mettre à leur disposition les complaisances des divinités égyp- 
tiennes. Comme c'est naturel, parce que c'est le plus primi- 
tif et le plus simple, on s'y adressait, Hérodote le remarque 
expressément (4), non à des mortels inspirés., à une Pythie 
comme à Delphes, mais à la divinité elle-même, comme à 
Dodone, sans intermédiaire. Sans intermédiaire, mais non 
sans interprètes. De même qu'« à l'ombre de Delphes s'abri- 
tait tout un essaim de devins dont la principale fonction a dû 
être, non pas de remplacer ou de contrôler l'oracle, mais de 
dégager sa pensée, et de prouver, par les expériences de la 
divination inductive, l'exactitude de leur interprétation » (5), 
de même, autour des lieux où les Grecs d'Egypte sollici- 



règnerait seul (II, i52); enfin c'est l'oracle de Buto qui prédit à Cambyse 
sa fin à Ecbatane (de Syrie) (III, 64). 

(i) Ainsi l'oracle prédit à Psammétichos qu'il serait vengé par des 
hommes d'airain sortis de la mer (II, i52), et à Cambyse qu'il mourrait à 
Ecbatane (sous-entendant de Syrie, et non de Médie, III, 64). 

(2) Strabon, XVII, i. 18. 

(3) Parmi les procédés divinatoires, Hérodote signale « la divination par 
les sacrifices », qui serait passée. d'Egypte en Grèce (II, 58). S'agit il de l'ex- 
tispicine (cf. Bouché-Leclercq. Histoire de la Divination dans l'antiquité, 
I, p 167 sqq.), de l'empyromancie (cf. Bouché-Leclercq. 1. 1., p. 178-180)? 
ou des deux rites à la fois? Ni l'un ni l'autre ne paraissent égyptiens (cf. 
C. Sourdille, Hérodote et la religion de l'Egypte : comparaison des don- 
nées..., p 261); il y a lieu de penser qu'ils étaient en Egypte d'origine et 
de pratiques chaldéennes ou grecques. 

(4) H, 83. 

(5) Bouché-Leclerco, Histoire de la Divination dans l'antiquité, III, 
P- 97"9 8 - 



186 CHAPITRE IV. HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : LES VILLES 

taient des communications surnaturelles, des exégètes de 
profession, hommes et femmes, devaient expliquer au 
commun des mortels le sens des réponses divines : inter- 
prètes de symboles obscurs, surtout interprètes de songes, 
comme la race en pullula plus tard dans les sérapéums ptolé- 
maïques. Ainsi se constituèrent en certains endroits de véri- 
tables « mantéions », s'abritant sous le nom de quelque divi- 
nité égyptienne, mais en fait d'origine grecque, et dont le 
menu peuple égyptien lui-même ne fut peut-être pas exclu (1). 
Qu'il en ait été ainsi à Thèbes notamment, c'est ce dont on 
ne saurait légitimement douter. Hérodote nous assure qu'il 
y avait dans cette ville un oracle de Zeus, et l'on sent bien 
que ce ne pouvait être l'oracle égyptien auquel, dans la partie 
sacrée du grand temple, le pharaon et les hauts prêtres 
avaient seuls le droit de s'adresser. Voici d'ailleurs un rap- 
prochement de textes qui confirme cette vue. Hellanicos de 
Mytilène, — un contemporain d'Hérodote qui connut bien 
l'Egypte, — nous rapporte le fait suivant, également attesté 
par Callimaque : à Thèbes se trouvait une grotte singulière, 
où le vent soufflait tous les jours, sauf le trentième de chaque 
mois (2). A ce caractère merveilleux, on peut sans invraisem- 



(i) Il est en effet vraisemblable que les Grecs, là du moins où ils se 
trouvèrent relativement peu nombreux, ne tardèrent pas à se fondre dans 
la masse des indigènes. Letronne [Mémoire sur la civilisation égyptienne, 
dans Œuvres choisies, éd. Fagnan, ire série, I, p. i65) a remarqué avec 
raison, à propos des Samiens de la Grande Oasis, « qu'il n'en pouvait être 
de cet établissement lointain, ni de ceux qui furent alors formés dans la 
Haute Egypte, comme de Naucratis, dont la population, toujours en con- 
tact avec les négociants de la Grèce, conserva son caractère primitif. Dans 
l'intérieur de l'Egypte, la race grecque, s'altérant par les alliances, dut se 
fondre peu à peu dans la population égyptienne et disparaître tout à fait 
sans laisser de traces distinctes ». Cette "réflexion, malgré une certaine 
tendance à l'exagération, paraît juste dans l'ensemble. 

(2) Voir les textes d'HELLANicos et de Callimaque dans Mùller-Didot, 
Fragmenta historic. graec, I, Hellanici fragm. i52, p. 66. — M. Wiede- 
mann pense qu'il faut « rayer Hellanicos de la liste des auteurs qui ont 
écrit sur l'Egypte; » les Aly07iTKXY.ee seraient l'œuvre d'un faussaire alexan- 
drin. « Il y était question, dit-il, dans un passage (d'après Arrien, Dissert. 
Epicteti, II, 19) de la philosophie égyptienne; or les données dont il s'agit 
se rapportent à des doctrines, non égyptiennes, mais stoïciennes : ce fait 
montre déjà, à lui seul, que nous sommes en présence d'un écrit supposé 



§ V. THÈSES. 4. L'ORACLE DE /EUS 187 

blanee reconnaître l'influence d'une divinité se manifestant 
aux hommes, en d'autres termes un oracle. S'il y eut là un 

d'Hellanjcos. Puisque l'un dos fragments [fragm. i52, c'est celui qui nous 
occupe] vient de Callimaque, il est possible de déterminer assez exactement 
L'époque à laquelle remonte l'œuvre du falsificateur. Elle fut composée 
entre l'entrée en scène de Zenon et la mort de Callimaque, c'est-à-dire pré- 
cisément à l'époque d'où nous provient la plus grande partie de la littéra- 
rature apocryphe de l'antiquité ». M. Wiedemann constate en même temps 
que l'auteur connaissait bien l'Egypte, et suppose qu'il utilisa pour les 
doctrines religieuses des Egyptiens un ouvrage fondamental, sans doute 
celui d'Hécatée d'Abdère (Wiedemann, Aegyptische Geschichte, p. 107-108). 
Bien qu'il n'importe pas essentiellement, pour la thèse ici soutenue, que la 
source du fragment soit une œuvre du véritable Hellanicos, je ne crois pas 
qu'on doive souscrire aux conclusions de M. Wiedemann. Les deux argu- 
ments sur lesquels elles reposent sont en somme les suivants : l'un, le 
principal, c'est qu'un passage attribué par Arrien à Hellanigos manifeste 
une influence stoïcienne, — ce qui n'a jamais été contesté; — l'autre, 
assurément secondaire, c'est que la donnée du fragment i52, relatif à l'an- 
tre de Thèbes, provient de Callimaque. Débarrassons-nous d'abord du 
dernier. En réalité, deux auteurs rapportent la particularité dont il s'agit : 
d'une part Callimaque, mais sans référence, et d'autre part Antigone de 
Cyrystos (les deux textes empruntés l'un à Etienne de Byzance, s. v. ©rjërj, 
l'autre aux Historiae mirabiles d'ANTiGONE, ch, 189 sqq., sont reproduits par 
Mùller, Fragm. historié, graec, I, p. 66, Hell.fr. i52), qui seul l'attribue 
à Hellanicos de Lesbos. M. Wiedemann pense qu'un faussaire s'est emparé 
de la donnée de Callimaque, l'a reproduite dans une œuvre publiée sous le 
nom d'HELLANicos et que par la suite Antigone a été la dupe de ce faussaire. 
Mais tout d'abord l'absence de référence chez Callimaque ne prouve en 
aucune façon qu'il ait été le premier à parler de l'antre thébain; les écri- 
vains anciens, même de l'époque alexandrine, n'ont pas toujours indi- 
qué leurs sources. Bien plus, l'hypothèse est ici exclue par ce fait que Calli - 
m voue et Antigone étaient sensiblement contemporains, ayant fleuri tous 
les deux vers le deuxième tiers du Ille siècle avant notre ère (pour tout ce 
qui concerne Antigone de Carystos voir les Philologische Untersuchungen 
von Kiesseing und Wilamowitz-Mœllendorf, IV Heft'. Antigonos von Karys- 
tos) : si la donnée était attribuée à Hellanicos avant l'époque d'ANTiGONE, 
elle l'était aussi avant celle de Callimaque. Cette considération d'époque 
me paraît en outre infirmer le premier argument de M. Wiedemann. Puisque 
l'ouvrage portant le nom d'HELLANicos était antérieur, au moins un peu, à 
l'époque (I'Antigone, il remontait tout au moins à la seconde moitié du 
îV siècle : dès lors il n'est pas vraisemblable que l'auteur de cet ouvrage 
ait déjà prêté aux Égyptiens des traits de la philosophie de Zenon, qui 
vécut de 362 à 264 environ. C'est peut-être pour cette raison que Mùller 
a retranché des fragments des AtyjTiTiaxâ le passage d'allure stoïcienne 
où intervient le nom d'HELLANicos (Mùller-Didot, 1. 1., fr. i48, p. 66). Tou- 
tefois Mùller croit à une fantaisie d'ARRiEN (« stoicis placitis hune testem 
dédit ad illudendum adversarium »); je pense que, si l'on doit admettre 
l'authenticité du fragment d'HELLANicos rapporté par Antigone, un faus- 
saire a postérieurement composé sous le nom du même historien l'ouvrage 
dont Arrien s'est inspiré. Mais ce n'est pas le lieu d'en dire davantage. 



188 CHAPITRE IV. HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : LES VILLES 

sanctuaire prophétique, la volonté du dieu local, de Zeus, s'y 
manifestait à coup sûr au moyen du vent; c'est la manière 
dont s'exprimait à peu près le Zeus dodonéen (1). Or, coïn- 
cidence extrêmement curieuse, suivant Hérodote, « le pro- 
cédé de divination était à peu près le même à Thèbes 
d'Egypte et à Dodone » (2) : de ce rapprochement on conclut 
sans peine que le mantéion dont parle notre historien n'était 
autre que la grotte dont Hellanicos et Callimaque nous ont 
conservé le souvenir. A bien interpréter les témoignages 
d'Hérodote, cet oracle, qui était grec, comme l'indique à 
lui seul le procédé divinatoire, était de plus fort ancien : le 
souvenir de son origine s'était évanoui, car une légende avait 
pu se former, qui attribuait à celui de l'Épire une origine 
thébaine. Une sorte de sacerdoce avait de la sorte eu le temps 
de s'y constituer, et, ajoutons-le, s'y était constitué en effet, 
puisque l'oracle de Dodone, suivant un propos attribué aux 
prêtres de Thèbes (3), avait été fondé par une des prêtresses 
de Zeus thébain enlevée par des Phéniciens. L'antiquité de 
cet oracle grec et l'existence de son sacerdoce n'ont rien qui 
doive surprendre, s'il est vrai que, dès le commencement 
du vi 8 siècle avant J.-C, fonctionnait déjà pour les Grecs, et 
aussi pour des Phéniciens et des Cariens, l'oracle grec 
d'Abydos (4). On comprend maintenant les données d'Hé- 



(i) Il s'agit de la divination par le bruissement des feuilles du chêne 
sacré secoué par le vent; les autres procédés (cléromancie, bassin de 
bronze, etc.) sont postérieurs; voir Bouché-Leclerco, Histoire de ta Divi- 
nation dans l'antiquité, II, p. 3o2-3o7, et C. Sourdille, Hérodote et la reli- 
gion de l'Egypte : comparaison des données..., p. 255, note 5. 

(2) II, 58. — (3) II, 54. 

(4) Voir à ce sujet A. H. Sayce, Some greek graffiti from Abydos, dans 
les Proceedings of the Society of Biblical Archaeology, X (1887), p. 377- 
388. D'après M. Sayce, les graffiti du temple de Séti I er dans Abydos per- 
mettent de voir « comment l'oracle s'établit dans une chambre abandonnée 
du temple de Séti l fir presque aussitôt que des mercenaires grecs eurent 
fait leur apparition dans la vallée du Nil; comment ses réponses étaient 
révélées aux prêtres grecs par l'intermédiaire de songes, comment il était 
consulté exclusivement par des étrangers, Grecs, Cariens, Phéniciens et 
Romains, ou aux temps postérieurs par des Égyptiens qui avaient adopté 
les modes étrangères; et comment Osiris, l'ancien dieu d'Abydos, eut à 
faire place d'abord à Sérapis, puis à Bès. Nulle part ailleurs nous ne 



§ V. THÈBES. 4. L'ORACLE DE ZEUS 189 

rodote : c'est parce qu'il y avait à Thèbes un oracle grec que 
l'historien y a signalé un mantéion de Zeus ; c'est parce que 
le procédé de divination était grec qu' « il se trouvait à peu 
près le môme qu'à Dodone » ; c'est parce que la légende était 
grecque qu'elle attribuait à des prêtresses thébaines la fon- 
dation des oracles de Zeas dodonéen et de Zeus Ammon ; 
enfin c'est parce qu'à cet oracle d'une divinité en apparence 
égyptienne était attaché une sorte de sacerdoce en réalité grec 
d'origine, qu'Hérodote a invoqué le témoignage des prêtres 
de Zeus thébain : prêtres avec qui il a pu réellement conver- 
ser, qui ont pu lui donner ces renseignements d'allure 
grecque, mais qui ne pouvaient à aucun degré être des prê- 
tres authentiquement égyptiens (1). 

pouvons tracer avec autant de détails l'histoire d'un oracle grec » (p. 386). 
Cf. id., ibid., p, 378 : « Les plus anciennes inscriptions grecques que j'ai 
trouvées dans Abydos et auxquelles une date positive peut être attribuée 
sont au nombre de deux, écrites l'une au-dessus de l'autre [toutes deux 
en dialecte ionien]... Par les inscriptions milésiennes on voit que l'écri- 
ture n'en est pas postérieure à 55o avant J.-G. La forme du gamma diffère 
de celle qu'on a trouvée soit à Milet soit à Abou-Simbel (590 av. J.-G. ), elle 
est identique à celle des inscriptions primitives de Thêra... J'assignerais à 
ces inscriptions la date de 600 av. J.-C. plutôt que celle de 56o... » 

(1) L'interprétation admise depuis Kenrick et Lepsius diffère trop de 
celle queje propose ci-dessus, et dont je ne puis ici parler avec plus d'am- 
pleur, pour que je ne dise pas quelques mots dès maintenant à ce sujet. 
Reprenant la théorie de Kenrick (The Egypt of Herodotus , Londres, 1841, 
p. lvii-lviii), Lepsius (Chronologie der Aegypter, Berlin, 1849, p. 245 sqq.), 
après avoir montré que d'une part (p. 245-246) les prêtres dont parle Héro- 
dote ne peuvent avoir figuré dans « la partie instruite du sacerdoce », et 
que d'autre part (p. 246-247) les Grecs étaient fort nombreux en Egypte à 
l'époque de notre historien, ajoute (p. 247-248): e II ne pouvait manquer, 
dans les ports et les places de commerce où les Grecs étaient admis, comme 
à Memphis et dans d'autres chefs-lieux du pays, de se former bientôt une 
nombreuse catégorie de gens entreprenant de servir d'intermédiaires, 
notamment au point de vue de la langue, entre les Grecs et les Égyptiens, 
et en faisant métier ». Ce sont les interprètes dont parle Hérodote (II, i54, 
164). « Naturellement ces interprètes ne devaient pas manquer surtout 
dans les endroits où des voyageurs curieux avaient coutume de se rendre, 
en particulier à Memphis et à Thèbes, dont les merveilleux ouvrages avaient 
besoin d'être expliqués aux étrangers; vraisemblablement c'est dans la 
classe même des prêtres inférieurs et à demi instruits que se recrutèrent 
ceux qui assumèrent cet office de drogmans. D'un autre côté les colons 
grecs, d'esprit si mobile et volontiers conteurs, ne tardèrent pas. . . à trans- 
former les propos sérieux des prêtres bien informés en futile légende. 
Une preuve significative du rang et des connaissances de ces ciceroni 



190 CHAPITRE IV. HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE ! LES VILLES 



5. Le temple de Zeus thébain et ce qu'Hérodote y apprit. 

Les données. — Raillant les prétentions d'Hécatée, qui 
s'était vanté devant les prêtres de Thèbes de compter un 

égyptiens d'époque postérieure se trouve dans un passage de Strabon 
(XVII, p. 806), etc. » Voir encore Wiedemann, Herodots zweites Bach, 
p. 3o-3i. La portée générale de ces considérations n'est pas contestable; 
toutefois je pense qu'HÉRODOTE doit moins que Lepsius ne le croit aux inter- 
prètes, et qu'il ne doit à peu près rien aux prêtres subalternes. Je ne ferai 
ici qu'en indiquer quelques raisons. D'abord en ce qui concerne les inter- 
prètes, ce ne sont pas là les gens qu'HÉRODOTE a qualifiés de prêtres. Lors- 
qu'il invoque, non pas le témoignage des prêtres en général, mais une 
conversation expressément déclarée personnelle avec les prêtres d'un 
endroit déterminé (comme c'est le cas pour Thèbes), ou il a menti, — ce 
que Lepsius n'admet pas,— ou ses interlocuteurs lui ont joué une comédie 
enfantine, — ce qui n'a pu se produire uniformément partout où il cite 
les propos des prêtres, — ou il a eu quelque motif d'attribuer aux gens 
dont il parle un caractère sacerdotal. Au reste Lepsius paraît faire erreur 
en prétendant qu'au temps d'HÉRODOTE des ciceroni devaient se trouver en 
grand nombre aussi bien à Thèbes qu'à Memphis « dont les ouvrages mer- 
veilleux avaient besoin, dit-il, d'être expliqués aux étrangers ». Le silence 
à peu près absolu de notre auteur sur les merveilles de Thèbes: sur ses 
temples aussi nombreux que splendides, sa nécropole, ses colosses de 
Memnon (d'Aménôthès III), etc. et sur les données historiques correspon- 
dantes, indique que le voyageur n'a pas trouvé de ciceroni pour les lui 
faire connaître. Ajoutons que ces monuments étaient des édifices religieux, 
et que, d'après l'œuvre même d'HÉRODOTE, les Grecs certainement n'en 
pouvaient guère voir que l'extérieur. Les considérations de Lepsius relatives 
aux touristes et aux interprètes sont exactes à partir de l'époque ptolémaï- 
que, elles ne le sont pas pour celle d'HÉRODOTE. Quant aux prêtres égyp- 
tiens d'ordre inférieur, il semble qu'HÉRODOTE leur doive moins encore. Le 
nombre des personnes attachées aux temples à un titre quelconque était 
sans doute très considérable (voir Brugsch, Die Aegyptologie, p. 286 sqq. ; 
cf. Walter Otto, Priester und Tempe/ im Hellenistischen Aegypten, I, 
p. 75 sqq. et surtout, pour les prêtres subalternes, p. 94-1 13), mais s'ils 
avaient eu affaire avec Hérodote, ils lui auraient assurément procuré une 
connaissance moins sommaire, moins inexacte, en tout cas moins incer- 
taine du temple égyptien, ils ne lui auraient pas laissé commettre telles 
erreurs, comme celles-ci, que le temple possédait la statue du dieu (II, l\i, 
63, 91, 1 38; III, 37; IV, 181) de la même manière que le temple grec (voir 
C.Sourdille, //e'rocfote et la religion de l'Egypte: comparaison des données..., 
p. 382-383, 387), ou que Zeus était revêtu d'une peau de bélier (II, 42; voir 
à ce sujet ci-dessus, page i83), ou que la statue de Séthos à Memphis le 
représentait tenant un rat dans la main (II, i4), ou qu'il n'y avait aucune 
prêtresse dans aucun culte égyptien (voir ci-dessus, page 180). Ces consi- 
dérations n'épuisent pas le sujet; qu'elles suffisent du moins pour le 
moment à montrer pourquoi je m'écarte de l'interprétation généralement 
admise. 



§ V. THÈRES. 5. HERODOTE DANS LE TEMPLE d'aMON 191 

dieu pour le seizième de ses ancêtres, Hérodote déclare que 
ces prêtres agirent avec lui-même comme ils avaient fait 
avec son prédécesseur. Ils le conduisirent « à l'intérieur du 
temple, qui était grand ». Là ils lui montrèrent 345 colosses 
de bois représentant la suite ininterrompue des grands- 
prêtres de père en fils, — car tout grand-prêtre avait soin 
de son vivant d'y faire placer sa statue ; — ils les dénom- 
brèrent en sa présence depuis le dernier jusqu'au premier; 
ils lui firent voir que chacun de ces colosses figurait un 
« piromis » fils d'un « piromis », — mot égyptien signifiant 
un homme moralement accompli, — sans qu'aucun d'entre 
eux se prévalût d'une origine autre qu'une origine humaine : 
ils n'admettaient pas en effet qu'un homme pût être fils 
d'une divinité (1). « Ils me prouvèrent donc, ajoute notre 
auteur, que tous ceux qui étaient ainsi représentés étaient 
de cette nature, loin de leur attribuer une généalogie divine; 
qu'antérieurement à ces mortels les dieux avaient régné en 
Egypte au milieu des hommes (2) ; que l'un d'eux toujours y 
avait été roi ; que le dernier de ces rois avait été Oros, le 
fils d'Osiris, appelé Apollon par les Grecs, et que celui-ci 
n'avait régné sur l'Egypte qu'après avoir mis fin à la domina- 
tion de Typhon » (3). 

Trois choses étonnent particulièrement dans ces textes : 
c'est d'abord cette indication par trop sommaire et accessoi- 
rement présentée que le temple était « grand » (4) ; en second 



(i)II, i43. 

(2) Il faut lire non oùx. lovxaç (leçon adoptée par Stein) mais oîxéovTaç à [/.a 
-olm àv6pa)7iot<7i (II, i44)- Ce n'est pas précisément, comme on l'a dit 
(Wiedemann, Herodots zweites Buch, p. 5io), parce que la première de ces 
deux leçons constitue une donnée fausse au point de vue égyptien, — il y en 
a d'autres de ce genre dans l'œuvre d'HÉRODOTE, — mais parce que dès le 
chapitre suivant (i45) il est dit que les Egyptiens ont toujours inscrit le 
nombre des années des dieux, ce qu'ils n'auraient pu faire s'ils n'avaient 
vécu dès ce moment. 

(3) II, i44. 

(4) Cf. A. H. Sayce, Journal of Philology, XIV (i885), p. 262-263 ; « Un 
écrivain qui a été pris d'une si extravagante admiration pour le Labyrinthe 
serait tombé encore plus en extase (would hâve been still more ecstatic) 
devant les merveilles de Thèbes ». 



192 CHAPITRE IV. — HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : LES VILLES 

lieu cette affirmation qu'il s'y trouvait 345 statues de grands- 
prètres dont chacun, depuis le premier roi humain, avait été 
fils de son prédécesseur ; c'est enfin l'attribution de cet en- 
semble de données à des « prêtres thébains ». 

Hérodote n'a pu prendre du temple qu'une idée très impar- 
faite. — On a dit, et on a eu raison de le dire, que le mot 
« grand » a pour Hérodote une signification moins banale 
qu'il ne semble à première vue, parce que c'est la grandeur 
des monuments qui l'a particulièrement frappé en Egypte (1). 
Mais précisément pour cette raison, une telle épithète ne 
distingue pas assez ce temple des autres monuments aux- 
quels l'historien l'a également appliquée. « Là, dit Cham- 
pollion, m'apparut toute la magnificence pharaonique, tout 
ce que les hommes ont connu et imaginé de plus grand... Je 
me garderai bien de vouloir rien décrire ; car mes expres- 
sions ne vaudraient que la millième partie de ce qu'on doit 
dire en parlant de tels objets, ou bien, si j'en traçais une fai- 
ble esquisse, même fort décolorée, on me prendrait pour un 
enthousiaste, peut-être même pour un fou » (2). On ne s'ima- 
gine pas volontiers que le mot « grand», même avec toute la 
force que lui prête Hérodote, suffise à rendre l'impression 
ressentie à la vue de ce temple gigantesque, long de 365 
mètres, large dans la première cour de 110 mètres (3), d'un 
pourtour total de près d'un kilomètre, et entouré à distance 
d'une muraille de briques de 2400 mètres de développement; 
le même adjectif, non plus au positif, mais au superlatif, est 
employé à propos de tel autre temple, celui d'Isis à Bubas- 
tis (4), assurément de moindres dimensions. Cependant il 
serait téméraire de conclure qu'Hérodote n'a rien vu du 
temple dont il a parlé. Aujourd'hui nous n'en voyons que 
les ruines, mais ces ruines mêmes donnent des repères à 

(i)Am. Hauvette, Hérodote historien des guerres médiques, i8g4, p. 19. 

(2) Champollion, Lettres d'Egypte, p. 79. 

(3) Le premier pylône a n3 mètres de largeur, mais sous sa forme 
actuelle il est de construction ptolémaïque, et par conséquent postérieur à 
l'époque d'HÉRODOTE. 

(4) il, 5 9 . 



§ V. THÈBES. — 5. HERODOTE DANS LE TEMPLE d'aMON 193 

l'œil pour apprécier l'étendue de l'édifice, et des éléments à 
l'imagination pour en retracer les antiques splendeurs. 
Autrefois, quand le monument était entier, — et notre au- 
teur ne laisse pas supposer que de son temps il ne l'ait 
plus été, — les conditions étaient tout autres. Il est probable 
que la grande enceinte de briques avait assez de hauteur 
pour dérober aux regards une partie notable du temple, la 
moins élevée, c'est-à-dire le sanctuaire et ses nombreuses 
dépendances (1). En tout cas le temple lui-même ne présen- 
tait aux regards qu'une suite sévère de hautes murailles au- 
dessus desquelles émergeaient les sommets des pylônes, 
énorme écran de pierre qui opposait à la vue un obstacle 
infranchissable (2). Pour juger exactement de l'étendue d'un 
pareil ensemble, il fallait ou en accomplir le tour ou en par- 
courir les différentes parties. Hérodote n'a fait ni l'un ni 
l'autre. Un profane ne pouvait assurément pas circuler libre- 
ment et en toute saison même dans la grande enceinte, qui 
délimitait proprement le territoire du dieu, qu'encombraient 
de petits temples ou de simples chapelles, où résidait toute 
la cité sacerdotale autour de «l'épouse divine», où s'ac- 
complissaient les grandes panégyries, où se voyait, où se 
voit encore avec une partie de ses quais l'étang sacré : pré- 
cisément Hérodote signale le lac du temple d'Athèna à Sais 
comme s'il n'en avait pas remarqué d'autres ailleurs (3). 
Quant à visiter l'intérieur de l'édifice, le voyageur grec y 
devait encore moins songer que les Egyptiens eux-mêmes, à 
qui l'accès en était interdit. Le public pouvait assister, en de 
certains jours, aux évolutions extérieures des grandes céré- 
monies, il pouvait pénétrer dans la cour découverte située 
à l'entrée du temple, il pouvait peut-être, en quelques occa- 

(i) La loi de décroissance des hauteurs (voir Perrot-Chipiez, Histoire de 
l'art dans l'antiquité, I, Egypte, p. 365-366 ; Maspero, V Archéologie égyp- 
tienne, p, 71-73), dans un édifice tant de fois remanié et agrandi, n'a pu 
sans doute trouver une application rigoureuse, mais par leur destination 
et leur caractère le sanctuaire et les pièces avoisinantes ont dû sûrement 
être des parties les moins élevées du monument. 

(2) Voir Perrot-Chipiez, 1. I., p. 364-365, 446-447 • — (3) H> 170. 
c. sourdille. 13 



194 CHAPITRE IV. HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : LES VILLES 

sions, s'avancer jusque dans la salle hypostyle ; mais s'enfon- 
cer plus profondément dans la demeure divine, fouler le sol 
du sanctuaire obscur ou seulement des parties antérieures 
qui en dépendaient, c'était là un privilège réservé au roi 
et aux prêtres. Or Hérodote n'a sûrement pas vu même la 
salle hypostyle. Il s'est plu à décrire le temple de Persée à 
Ghemmis, — description qui ne révèle au point de vue égyp- 
tien absolument rien de remarquable (1) ; — il a déclaré qu'à 
Memphis le temple d'Isis était non-seulement « grand », 
mais encore « tout à fait digne d'être admiré » (2), il a mon- 
tré pour le temple funéraire d'Amenemhaït III, le Laby- 
rinthe, un enthousiasme qui alla jusqu'à « l'admiration 
infinie » (3) : puis donc que la beauté et surtout l'énormité 
des monuments l'ont frappé d'un coup si vif, son texte ne 
frémirait-il pas d'une suprême et indescriptible émotion, 
s'il eût aperçu cette merveille des merveilles, la fameuse 
salle hypostyle du grand temple thébain, cette véritable 
forêt de colonnes immenses, dont les plus élevées supportent 
d'énormes architraves à vingt-trois mètres de hauteur, et 
donneraient place chacune à plus de cinquante personnes 
sur leurs chapiteaux de quinze mètres de tour ? « Aucun 
peuple ancien et moderne, dit Ghampollion, n'a conçu l'ar- 
chitecture sur une échelle aussi sublime, aussi large, aussi 
grandiose que le firent les vieux Egyptiens ; ils concevaient 
en hommes de cent pieds de haut, et l'imagination qui, en 
Europe, s'élance bien au-dessus de nos portiques, s'arrête 
et tombe impuissante au pied des 140 colonnes de la salle 
hypostyle de Karnak » (4). En définitive, Hérodote, qui avait 

(i)II, 9 i. 

(2) 'Ipbv... èbv [xéya te xal à£io6£Y)T<$TaTov, II, 176. 

(3) ©àiufjia [xvpîov, II, i48. 

(4) Ghampollion, Lettres d'Egypte, p. 80. Cf. Maspero, Hist. anc, II, 
p. 377-879: «On voudrait savoir qui fut l'architecte assez confiant en son 
génie pour oser concevoir et mener à bonne fin cette entreprise presque 
surhumaine: son nom prendrait aussitôt une place dans l'admiration uni- 
verselle auprès de ceux des maîtres les mieux inspirés que l'on connaisse, 
car personne en Grèce ni dans l'Italie ne nous a légué aucune œuvre qui 
surpasse la sienne, ou qui produise, par des moyens aussi simples, une 



§ V. THÈBES. — 5. HÉRODOTE DANS LE TEMPLE d'aMON 195 

contemplé à Memphis un monument sans doute gigantesque, 
qui en avait examiné à loisir le pourtour, colosses de la 
façade, pylônes du nord, du midi, de Test et de l'ouest (1), 
n'a fait qu'apercevoir à une certaine distance l'extérieur du 
temple thébain, il n'en a pas visité proprement l'intérieur, 
il n'en a donc pris qu'une idée très imparfaite : voilà pour- 
quoi il n'a pas ressenti, il n'a pas pu ressentir à sa vue l'im- 
pression grandiose que ses ruines mêmes nous font éprou- 
ver aujourd'hui. 

Dans quelle partie du temple il a pénétré. Ce qu'il y a vu. — 
Et pourtant il déclare expressément avoir pénétré « dans l'in- 
térieur du temple», y avoir vu 345 statues de grands-prêtres, 
« piromis » dont chacun avait été le fils de son prédéces- 
seur (2). A l'examen, il n'y a rien là d'inconciliable avec les 
considérations qui précèdent ; bien plus, la donnée relative aux 
grands-prêtres rend extrêmement vraisemblable l'entrée de 
l'historien dans une certaine partie de l'édifice. 

En général, le pylône qui constituait le plus souvent la 
façade du temple égyptien était immédiatement suivi d'une 
cour péristyle découverte, suivie elle-même de la salle hypos- 
tyle. Dans la cour péristyle, comme on l'a déjà dit, les fidèles 
pouvaient pénétrer assez librement et sans doute est-il 
arrivé parfois à Hérodote d'y avoir aussi accès. Est-ce pour 
en avoir franchi le seuil à Karnak qu'il déclare être entré 
dans le temple? Le terme dont il se sert, le même qu'il em- 
ploie pour désigner la partie la plus intime, la plus sacrée 

telle impression de hardiesse et d'immensité. Nul langage ne sonne assez 
plein pour en évoquer l'idée devant ceux qui ne l'ont point vue de leurs 
yeux... C'est le seul monument où le premier coup d'œil dépasse l'attente 
du spectateur au lieu de la désappointer. Il est grand et l'on sent qu'il l'est, 
et si fort qu'on se tourmente la mémoire pour y trouver quelque chose qui 
en approche, on ne se rappelle rien qu'on se hasarde à déclarer aussi 
grand ». 

(ij Sésostris aurait placé « devant le temple » sa statue, celles de sa 
femme et de ses quatre fils (H, no) ; les « propylées » du nord sont attri- 
bués à Mœris (II, ioi), ceux de l'ouest à Rhampsinite (II, 121), ceux du sud 
à Psammétichos (II, i53), ceux de l'est, « de beaucoup les plus beaux et les 
plus grands », à Asychis (II, i36). 

(2)11, l43. 



196 CHAPITRE IV. HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : LES VILLES 

d'un monument religieux (1), et l'insistance avec laquelle il 
affirme qu'il pénétra « jusqu'à l'intérieur » (2), témoignent 
qu'il est allé cette fois plus loin qu'il n'a pu le faire de cou- 
tume. Or, particularité digne de remarque, le premier pylône, 
ou ce qui, au temps d'Hérodote, en tenait lieu, n'était pas à 
Thèbes la seule entrée par où l'on eût accès à la demeure 
même d'Amon. Du milieu du côté droit du monument, et 
dans une direction qui lui est à peu près perpendiculaire, 
part une suite de cours avec quatre pylônes, dont le dernier, 
— le dixième de tout l'édifice, — est encastré dans le mur 
de la grande enceinte ; cet ensemble, appelé souvent les 
Propylées du Sud, formaitcomme une voie triomphale, qu'une 
avenue bordée de béliers prolongeait extérieurement jus- 
qu'au temple voisin de la déesse Maout (3). Si ce n'est pas 
parla cour précédant la salle hypostyle, c'est par le dixième 
pylône qu'Hérodote est entré sur le territoire d'Amon; et 
comme cette voie triomphale, sur laquelle s'ouvraient quel- 
ques chapelles, a près de trois cents mètres de longueur du 
mur extérieur aux parties vraiment réservées, on comprend 
que l'historien ait pu s'y avancer assez loin pour avoir cru se 
trouver dans l'intérieur même du temple. 

Ce qu'il y remarqua, ce sont des statues de grands-prêtres, 
« piromis » dont chacun était le fils de son prédécesseur, et 
dont la série s'établissait depuis le premier roi humain. En 
fait les statues abondaient dans les cours et les couloirs de 
certains temples. A Karnak, dans celui de Maout, dont la lon- 
gueur totale atteint à peine cent mètres, il devait s'en trou- 



(i) Tb [xéyapov (II, i43). Stein, ad Herod., I, 47- io . « Hérodote appelle 
partout [iiyapov l'espace intérieur du temple que des murs entourent, 
ï'aôvTov ou le vswç dans le sens le plus ancien et le plus étroit, maison 
oblongue ou chambre (cella) dans laquelle habite l'image divine, par oppo- 
sition à l'espace antérieur ouvert et aux colonnades ». 

(2) II, i43 : èaaYaydvTeç èç to fjtiyapov eau). 

(3) On trouvera dans Y Egypte de la collection des Guides-Joanne, entre 
la page 47° et 1 & p a g e 47 J > ' e plan de Karnak de Mariette amendé par 
G. Bénédite, qui permettra de se rendre compte de toutes les indications 
données ici sur le temple d'Amon, les Propylées du sud, l'avenue de. 
béliers du sud, le temple de Maout, etc. 






§ V. THÈBES. 5. HÉRODOTE DANS LE TEMPLE d'âMON 197 

ver 572 (1). Toutefois ces dernières statues, offertes au nom 
de certains fidèles, représentaient la déesse Sokhit, ce 
n'étaient pas des statues de grands-prêtres. On sait depuis 
longtemps que, par une faveur insigne du roi, quelques 
particuliers de haut rang avaient eu la permission de placer 
leurs images dans les temples (2) : des recherches récentes, 
ordonnées par M. Maspero et conduites avec autant d'ingénio- 
sité que de patience par M. G. Legrain, ont montré que le 
grand temple de Karnak en avait été littéralement encombré. 
Justement dans la première des cours de la voie triomphale 
déjà mentionnée, c'est-à-dire dans la plus proche de l'édifice 
proprement dit, le sol fouillé profondément a rendu, parmi 
des milliers d'objets divers, des centaines et des centaines 
de statues de toutes matières, de toutes dimensions, de toute 
époque, dont une bonne partie représentait de hauts prêtres 
et de hauts officiers : on avait jeté tout cela pêle-mêle dans 
la cachette quand l'immense temple était devenu trop étroit 
pour tout contenir (3). Les statues de prêtres notamment y 
étaient à ce point nombreuses, et les inscriptions en sont à 
ce point explicites, qu'il a été possible de rétablir le tableau 
généalogique de certaines familles sacerdotales pendant plu- 
sieurs siècles. Nous n'y voyons certainement pas des pre- 
miers prophètes d'Amon s'y succéder régulièrement de père 
en fils, mais nous voyons beaucoup de personnages léguer 
à leurs enfants le plus de dignités possible, les marier dans 
la famille royale, les pousser parfois vers le trône, tout au 
moins leur assurer dans la hiérarchie un rang trèshonorable, 

(i) Voir Perrot-Chipiez, Histoire de l'art, I, Egypte, p. 726, d'après 
Mariette, Karnak, p. i5. 

(2) Cf. Perrot-Chipiez, 1. t., p. 727-728, d'après Maspero dans les Monu- 
ments de l'art antique de Rayet. 

(3) Les récentes découvertes dont il est question ici ont été exposées par 
M. G. Legrain notamment dans deux articles intitulés Renseignements sur 
les dernières découvertes faites à Karnak [26 décembre io,o3-4 juillet 1904], 
dans le Recueil de travaux relat. à laphilol. et à Varchéol. égypt. et assyr., 
XXVII (1900), p. 61-82, et Nouveaux renseignements sur les dernières décou- 
vertes faites à Karnak (i5 nov. 1904526 juill. 190.5), dans le Recueil de 
travaux, XXVIÏI (1906), p. 187-161. Sur le sens de la cachette voir particu- 
lièrement le premier article, Recueil de travaux, XXVII, p. 66. 



198 CHAPITRE IV. — HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : LES VILLES 

et nous sentons d'autre part combien ils étaient fiers de l'an- 
tiquité de leur race : « L'un est fils de l'autre en cette maison, 
dit l'un d'entre eux, de père en père depuis les temps et 
depuis les rois » (1). Il est vrai que ce sont là des statues de 
pierre et non, comme le veut Hérodote, des statues de bois; 
mais la cachette de Karnak contenait aussi des statues de 
cette matière, auxquelles l'humidité du sol a été fatale (2), et 
nous sommes informés ainsi que le témoignage d'Hérodote 
à leur sujet n'a rien d'invraisemblable. D'après ces rensei- 
gnements, les données de l'historien grec ont revêtu, comme 
souvent, une forme trop systématique; toutefois s'il n'est pas 
exact, s'il ne peut pas être exact que tous les grands-prêtres 
de Zeus thébain se soient succédé de père en fils, que chacun 
ait laissé de soi une image de bois, il est du moins assuré 
qu'un très grand nombre d'entre eux obtinrent de consacrer 
des statues à leur effigie, que parmi ces statues il y en avait 
de bois, peut-être groupées dans quelque partie du temple, 
que pousser leurs enfants aux plus hautes dignités fut chez 
ces prêtres un souci constant, que des inscriptions généalo- 
giques permettent de suivre pendant des siècles l'histoire de 
plusieurs familles, enfin — et c'est la conclusion à laquelle 
tendait Hérodote, — qu'à vouloir remonter aux premiers per- 
sonnages de la série sacerdotale, l'esprit, sans cesser une 
seule fois de rencontrer des filiations humaines, se perdait 
dans les profondeurs du passé (3). 

(i) Recueil de travaux, XXVII, p. 78 ; la traduction, qui est de M. Le- 
grain, n'est pas accompagnée du texte hiéroglyphique. 

(2) Recueil de travaux, XXVIII, p. i45-i46 : «... Quelques heures suffi- 
saient pour que le bois séchât, se fendît en mille morceaux et s'anéantît. 
Il n'en restait qu'une petite masse de cendres grises... Quand en mai et 
juin nous parvînmes à neuf et dix mètres de profondeur, nous rencon- 
trâmes dans la partie nord de la cachette un véritable banc de meubles et 
de statues en bois, une dizaine de mètres cubes environ. Tout cela était 
plus que pourri, et c'était grand pitié, car quelques-unes des statuettes 
qui furent trouvées là étaient dignes de figurer à côté des plus belles que 
nous connaissons... La plus grande statue de bois mesurait plus d'un 
mètre. Elle était couverte d'épaisses feuilles d'or... Elle était toute pourrie, 
presque informe. » 

(3) D'un passage du premier article de M. Legrain (Recueil de travaux^ 
XXVII, p. O9) il semblerait que des statues de particuliers ne se fussent pas 



§ V. THÈBES. 5. HKRODOTE DANS LE TEMPLE d'aMON 199 

Nationalité de ses informateurs. — Il reste maintenant à 
examiner si Hérodote a été de bonne foi en attribuant à des 
« prêtres de Zeus » tout ce qu'il déclare avoir appris dans le 
grand temple thébain. 

Il y a lieu d'abord de ne pas faire entrer en ligne de 
compte dans cette recherche certaines données d'un carac- 
tère systématique, dont la responsabilité doit être vraisem- 
blablement attribuée non aux informateurs de l'historien, 
mais à l'historien lui-même. Ainsi le nombre de 345 statues 
de grands-prêtres n'est sans doute qu'une simple conjecture 
de sa part. Au chapitre 142 du second livre, il déclare que, 
depuis le premier roi humain jusqu'au temps du roi-prêtre 
Séthos, il y aurait eu 341 générations de grands-prêtres et 
341 générations de rois : ces indications sont sûrement d'o- 
rigine memphite, comme toutes celles notamment qui con- 
cernent la suite des rois d'Egypte jusqu'à Séthos, prêtre du 
dieu Héphaestos à Memphis(l). Au chapitre suivant, parlant 
non plus d'après les prêtres de cette ville, mais d'après ceux 
de Thèbes, « ils me montrèrent, dit-il, dans le temple de 

rencontrées à Karnakpour une époque antérieure à la XIII e dynastie; toute- 
fois quelques statues royales nous feraient remonter jusqu'aux toutes pre- 
mières dynasties, jusqu'à la II e ou à la III e (1. 1., p. 67-68). Il ne faut pas 
oublier que la cachette, — il y en a peut-être d'autres, — ne contenait 
qu'une partie des statues du temple, et que vraisemblablement ces statues 
furent primitivement moins nombreuses qu'elles ne le devinrent à partir 
du Moyen Empire, époque où commença la prospérité de Thèbes et de son 
sacerdoce. 

(1) Le fait n'est pas niable. Ce sont les prêtres de Memphis qui infor- 
mèrent Hérodote sur Menés (ch. 99), et ce sont les mêmes prêtres dont le 
témoignage est invoqué à chaque instant (ch. 100, 101, 102, 107, 109, m, 
etc.) jusqu'au règne de Séthos (ch. i4i) et même jusqu'à celui de Psam- 
métichos (ch. i54). Plus précisément, il est facile de prouver que la suc- 
cession des 34i rois (jusqu'à Séthos) indiquée par notre auteur est d'origine 
memphite. Les prêtres de Memphis (d'après ch. 99), après lui avoir parlé de 
Menés, « lui lurent dans un livre les noms de 33o autres rois ses succes- 
seurs » (ch. 100). S'il a bien suivi la tradition des mêmes prêtres, il suffit 
qu'à ces 33i pharaons il en ajoute dix jusqu'à Séthos pour arriver au 
nombre de 34i ; c'est justement ce qu'il a fait : 332, Sésostris (ch. 108-110); 
333, Phéron (ch. ni); 334, Protée (ch. 112); 335, Rhampsinite (ch. 121, 
124); 336, Chéops (ch. 124-126); 337, Cbéphren (ch. 128); 338, Mykérinos 
(ch. 129 i34); 339, Asychis (ch. i36) ; 3/jo, Anysis (ch. 137-140); 34i, Séthos 
(ch. i4i). 



200 CHAPITRE IV. HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE .' LES VILLES 

Zeus, autant de statues de grands-prètres que je l'ai rapporté 
ci-dessus », c'est-à-dire au chapitre précédent; si le chiffre 
donné par la suite est de 345 au lieu de 341, c'est qu'évidem- 
ment la différence représente pour Hérodote le nombre de 
générations écoulées entre l'époque de Séthos et la sienne. 
Toutefois ce qui pouvait être exact ici ne l'était sûrement 
plus là. L'accord entre les prêtres de Memphis et ceux de 
Thèbes sur le nombre des grands-prêtres s'expliquerait s'il 
n'y avait eu qu'un grand-prêtre pour toute l'Egypte; mais 
l'historien savait que chaque dieu avait le sien propre (1) : il 
est dès lors invraisemblable que les deux séries de pontifes 
aient compté à Memphis et à Thèbes un nombre de membres 
identique. Le chiffre de 345 grands-prêtres thébains provient 
donc d'un calcul de notre auteur, calcul qui a pour base 
avouée des renseignements recueillis par lui à Memphis, et 
dont, par conséquent, la responsabilité doit lui incomber 
tout entière. De même la donnée que tous ces prêtres se 
seraient succédé de père en fils lui est, sous cette forme 
absolue, apparemment personnelle : elle a été influencée 
d'une manière visible par la théorie des castes héréditaires (2). 
Faut-il accuser Hérodote d'avoir altéré sciemment la vérité? 
Ces systématisations s'expliquent d'une autre manière. Les 
renseignements notés par lui au jour le jour, recueillis un 
peu au hasard de droite et de gauche, parfois confus ou con- 
tradictoires, présentaient forcément sur certains points des 
lacunes; il n'a pas toujours songé à solliciter ou à recueillir 
telles informations dont le besoin ne devait se faire sentir que 
plus tard : quiconque a voulu mettre en ordre des notes de 
voyage a eu l'occasion de faire des constations de ce genre. 
En élaborant son histoire par la suite, en adaptant ses notes 

(i) II, 37 : « Il n'y a pas qu'un prêtre de chaque dieu; ils sont nombreux 
et parmi eux est un grand-prêtre. » 

(2) Pour les castes, voir II, 164 sqq. Dans ce passage le caractère héré- 
ditaire n'est attribué expressément qu'aux guerriers (166), mais Hérodote 
croyait sûrement qu'il appartenait aussi aux autres. Cf. II, 37 : « Quand 
l'un des prêtres meurt, il est remplacé par son fils » ; II, 47 : « Les porchers 
ne se marient qu'entre eux. » 






§ V. THÈlîES. 5. HÉRODOTE DANS LE TEMPLE d'aMON 201 

à ses démonstrations, il s'est rendu compte de ces lacunes, 
et il y a suppléé, de la meilleure foi du monde, par la ré- 
flexion, le calcul, et le souvenir des impressions éprouvées. 
Mais dans le choix des éléments de tels calculs la méprise 
est facile, et les souvenirs lointains s'orientent volontiers, en 
se déformant, dans le sens- des préoccupations actuelles de 
l'esprit. C'est vraisemblablement ce qui est arrivé à Hérodote 
ici comme sans nul doute souvent ailleurs, et c'est pourquoi 
de ces systématisations, de ces exagérations qui lui sont per- 
sonnelles, on ne saurait rien conclure pour ou contre la 
qualité attribuée par lui à ses informateurs. 

Mais tout le reste, dans les textes qui nous occupent ici, 
lui a été sûrement fourni par d'autres. On a vu plus haut (1) 
que les données relatives aux grands-prêtres, débarrassées 
de leur forme trop absolue, sont rendues très vraisembla- 
bles par de récentes découvertes opérées à Karnak. — Exacte 
est également l'affirmation que le mot « piromis » est égyp- 
tien, et exacte en somme la traduction homme accompli qu 'il 
en a rapportée. Ce mot signifie proprement « l'homme », 
mais avec un sens particulièrement avantageux : de même 
que les Grecs méprisaient comme barbares tous ceux qui 
n'étaient pas de leur nationalité, ainsi les Egyptiens se con- 
sidéraient comme une race supérieure; les autres peuples 
étaient des Ethiopiens, des Asiatiques, des Libyens, des Bé- 
douins; eux seuls étaient des romitou, des « hommes » (2). — 

(i) Voir ci-dessus, pages 197-198. 

(2) Cette étymologie, communément admise, a été tirée du copte par 
Jablonski (Panthéon Aegyptiorum, Prolegomena [1760], p. xxxviii) ; tou- 
tefois il crut qu'HÉRODOTE, en traduisant 7upo)fj.tç par xaVoç xàyaOo; aurait 
confondu le terme égyptien signifiant « homme » avec un autre signifiant 
« facientem quod justumest». M. Wiedemann {Herodots zweites Buch, 
p. 5o9-5io), également frappé de ce que la traduction grecque dit plus que 
le mot égyptien, songe à l'expression pa-remâ, « l'éminent » . Il semble 
toutefois que la première étymologie doive seule être retenue, car elle seule 
satisfait aux deux sens qu'exige le passage d'HÉRODOTE. Piromis avec le 
sens d'« homme » est nécessaire, puisque les prêtres égyptiens opposaient 
des filiations purement humaines à la généalogie prétendument divine 
d'HÉcATÉE (M. Wiedemann, il est vrai, soutient que l'intention du récit 
dliLaoDOTE n'est pas celle-là parce que les Egyptiens auraient admis qu'un 
homme pût naître d'un dieu; mais, Hérodote se fût-il trompé, le sens du 



202 CHAPITRE IV. — HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : LES VILLES 

Leur mythologie justifiait cet orgueil : c'était en Egypte que 
les dieux s'étaient manifestés, sur l'Egypte qu'ils avaient 
régné avant les dynasties humaines, des légendes couraient 
sur leurs faits et gestes, légendes dont une partie nous est 
parvenue (1). Aussi les informateurs d'Hérodote ont-ils eu 
raison de lui dire que les dieux avaient exercé le souverain 
pouvoir sur les Egyptiens antérieurement aux pharaons. — 
Le dernier de ces rois divins fut-il Horos, comme l'indique 
l'historien ? Les nombreux mythes relatifs à ce dieu ne nous 
le font pas clairement entendre ; néanmoins il nous apparaît 
partout en fait comme l'ancêtre direct des rois historiques. 
D'après le protocole, le roi d'Egypte s'appelait Horou, V Ho- 
rou vivant, roi du nord et du sud; le signe de Tépervier 
Horou le représentait hiéroglyphiquement dans la fonction 
grammaticale du pronom delà première personne; comme 
Horou il était fils de Râ, et par l'intermédiaire d'Horou il 
tenait de ses ancêtres divins son trône et son empire (2). — 
Cet Horou se confondit de bonne heure avec l'Horou fils 
d'Isis; les mythes solaires et les mythes osiriens se péné- 
trèrent intimement : Horou dut venger sur Sit la mort de son 
père Osiris et recouvrer par les armes son royaume ; comme 
l'apprit et le rapporte Hérodote, il ne monta sur le trône 
qu'après avoir mis fin à la domination de (Sit-) Typhon (3). 

passage est certainement celui qu'on vient de dire, et du reste il n'y pas 
erreur: voir ci-dessous, p. 2o3, 206, note 1); c'est une condition essen- 
tielle à laquelle ne répondent pas les autres étymologies proposées. D'autre 
part, pour la raison indiquée ci-dessus dans le texte, le mot piromis a pu 
devenir naturellement le litre d'honneur signalé par l'auteur grec. Un tel 
phénomène n'est pas sans exemple : « Le bas latin baro, ou barus, désigne 
dans les lois germaniques, la loi Salique, la loi des Ripuaires, la loi des 
Lombards, un homme, soit libre, soit esclave. Plus tard, dans la littérature 
des xii e et xme siècles, on attribue le nom de bers ou baron à un homme 
distingué par sa bravoure ou sa noblesse. La Chanson de Roland appelle 
Charlemagne// ber; cette qualification est appliquée dans d'autres poèmes 
aux saints et même au Christ... » (M. Prou, art. Baron dans la Grande 
Encyclopédie). 

(1) Voir à ce sujet Maspero, Hist. anc, I, p. i58 sqq. — (2) Cf. C. Sour- 
dille, Hérodote et la religion de l'Egypte : comparaison des données..., 
p. 110. — (3) D'après la version rapportée par Hérodote (III, 5), il se serait 
retiré dans le lac Serbonis, Voir à ce sujet C. Sourdille, 1. 1., p. 107, 190. 



§ V. THÈBES. — 5. HÉRODOTE DANS LE TEMPLE d'aMON 203 

— Une dernière donnée est d'une exactitude à première vue 
contestable : les prêtres thébains, d'après l'historien, n'ad- 
mettaient pas qu'un homme pût tirer son origine d'une di- 
vinité. Pourtant une légende rapportait que les trois pre- 
miers rois de la V e dynastie avaient dû leur naissance à Râ 
et à la femme d'un de ses prêtres; d'après des bas-reliefs du 
temple de Déîr-el-Bahari, situé précisément en face de Thè- 
bes, la reine Hatshopsouitou naquit d'Amon et de la reine 
Ahmasi; d'après un bas relief de Louxor, tout près de Kar- 
nak, Aménophis III eut pour père Amon et pour mère la 
reine Moutemouaou ; enfin il est probable qu'Amon donna 
pour fils à la reine Moutnozmit le roi Harmhabi(l). Toutefois 
il importe de remarquer que l'enfant n'est jamais ici qu'un 
futur pharaon ; or le pharaon était par nature, non pas un 
homme, mais un dieu ; il élevait parfois des temples à sa 
propre divinité, et c'était tout un culte que le cérémonial de 
cour. Loin de justifier quelque défiance, la donnée de l'his- 
torien prouve simplement les connaissances exactes de ses 
informateurs. 

Ainsi tous les renseignements qu'Hérodote dit avoir reçus 
dans le temple de Zeus nous apparaissent, au point de vue 
égyptien, d'une remarquable et, il faut bien le dire, d'une 
exceptionnelle justesse. A les considérer en eux-mêmes, 
rien ne semble s'opposer à ce qu'ils aient eu véritablement 
pour auteurs les « prêtres thébains ». Mais la difficulté déjà 
signalée subsiste insurmontable : Hérodote n'a sûrement pas 
eu des prêtres proprement dits pour informateurs (2). Tou- 
tefois auprès et au-dessous de ce haut sacerdoce pullulaient 
les domestiques et les ouvriers du temple, petites gens qui 
n'avaient pas les mêmes raisons de se tenir à l'écart : sont-ce 
là ceux à qui Hérodote accorde le titre de prêtres thébains? 
Il est difficile de le croire (3). Le voyageur grec eût sans 

(i) Cf. C. Sourdille, l. 1., p. 55 (-56), note 4- — (2) Voir plus haut pages 
178-180 et notes. — (3) Je reprends ici brièvement pour la clarté de l'expo- 
sition quelques-unes des considérations que j'ai déjà fait valoir plus haut, 
page 89 note 1, et auxquelles il y a lieu de se reporter. 



204 CHAPITRE IV. HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE *. LES VILLES 

doute été mieux renseigné sur un certain nombre de points : 
il eût connu le palais d'Amon d'une manière moins som- 
maire, il n'eût pas débité cette fable du dieu couvert d'une 
peau de bélier, il n'aurait pas avancé que le temple conte- 
nait la statue du dieu à la manière des temples grecs, il 
n'eût pas nié absolument la présence de femmes dans le ser- 
vice des temples égyptiens. Faut-il recourir aux drogmansPIl 
ne peut s'agir d'interprètes amenés par lui de la Basse Egypte, 
car ou ils lui auraient servi simplement d'intermédiaires 
pour converser avec les bas prêtres, et nous retombons dans 
l'hypothèse ci-dessus écartée, ou Hérodote se serait mépris 
sur leur compte au point de leur attribuer un caractère sacer- 
dotal, ce qui est en dehors de toute vraisemblance. Il n'ap- 
paraît pas non plus que le voyageur ait connu à Thèbes des 
gens de cette sorte, quand l'accès des édifices religieux, — 
et il n'y avait rien d'autre qu'on y pût aller visiter, — était 
interdit aux profanes, quand les Grecs ne voyageaient encore 
dans ces contrées que pour les besoins de leur commerce, 
quand on voit Hérodote lui-même muet sur les monuments, 
absolument muet sur les annales d'une cité qui remplit de sa 
splendeur vingt siècles d'histoire. Ainsi donc ni les prêtres 
proprement dits, ni la domesticité du temple, ni les drog- 
mans ne peuvent être les « prêtres thébains » dont notre 
auteur invoque ici le témoignage. 

Mais la véritable qualité de ceux-ci s'aperçoit à de certains 
indices. C'est avec une insistance singulière qu'Hérodote 
dénonce le ridicule d'Hécatée se vantant à Thèbes, devant les 
prêtres de Zeus, de compter un dieu pour le seizième de ses 
ancêtres, et qu'il rappelle la réponse opposée à cette pré- 
tention par les mêmes personnages (1). Dans sa pensée, cette 

(i) II, i43 : « Autrefois, à Thèbes, comme l'historien Hécatée racontait 
sa généalogie et faisait remonter sa famille à un dieu seizième de ses 
ancêtres, les prêtres de Zeus en agirent avec lui comme ils en agirent avec 
moi, qui ne racontais point ma généalogie. M'ayant conduit dans le tem- 
ple, qui est grand, ils dénombrèrent en me les montrant des colosses de 
bois. . . Comme [donc] Hécatée racontait sa généalogie et faisait remonter 
sa famille à un dieu seizième de ses ancêtres, ils lui réfutèrent cette 



§ V. THERES. — 5. HÉRODOTE DANS LE TEMPLE d'aMON 205 

insistance tend à nous bien convaincre qu'il tient des prêtres 
eux-mêmes le fait qu'il raconte. Nous devons l'en croire, à 
moins de supposer arbitrairement qu'il ait fait passer avec la 
plus impudente effronterie ses moindres préventions avant 
le souci de la vérité, et qu'en lisant son ouvrage nous nous 
mouvons dans une atmosphère de mensonge. Au reste, si 
Hécatée s'est vanté dans quelque endroit de ses œuvres 
d'une généalogie divine, ce n'est assurément pas chez lui 
qu'Hérodote en a trouvé une réfutation aussi catégorique (l). 
Or il serait fort étrange que des Egyptiens eussent gardé 
aussi vif le souvenir du géographe milésien, quand après 
tout la venue d'un Grec à Thèbes ne pouvait passer aux 
yeux des Egyptiens comme un événement bien consi- 
dérable, et quand Hécatée n'était pas un personnage si 
important qu'on eût dû l'y recevoir avec des égards parti- 
culiers. Seuls des compatriotes pouvaient avoir conservé 
du passage du voyageur une impression aussi durable, 
et nous sommes ainsi amenés à voir dans ces «prêtres thé- 
bains», non des Egyptiens, mais des Grecs. Une influence 
grecque se révèle encore dans le récit d'Hérodote par ce 
souci de dénier à tout homme une généalogie divine. Sans 
doute il a pu poser une interrogation précise, sans doute 
aussi il a donné de lui-même aux renseignements reçus une 
forme systématique et absolue (2), mais enfin la réponse, en 

généalogie par ce dénombrement, n'admettant pas sa thèse, qu'un dieu 
eût engendré un homme: et ils la réfutèrent de la façon suivante... » 

(i) C'est pourquoi il paraît absolument impossible d'admettre que la réfuta- 
tion rapportée par Hérodote ait figuré dans un ouvrage d'HÉCATÉE, contrai- 
rement à l'opinion de K. Mùller: « Narravit haec haud dubie Hecataeus 
in descriptione Thebarum, se genus suum derivavisse a diis per quatuor- 
decim avos, sacerdotes negavisse hominem gigni a deo suosque ipsorum 
avos laudavisse, quos trecentos et quadraginta quinque numeraverint » 
(Mùller-Didot, Fragmenta historié, graec, I, Heeataei fragm. 276, p. 19). 
Il est invraisemblable qu'HÉCATÉE ait pris plaisir à réfuter de façon aussi 
péremptoire une généalogie dont, semble-t-il, il était si fier ; d'autre part 
Hérodote donne clairement à entendre que les prêtres de Thèbes furent à 
ce sujet ses informateurs, ce qu'il n'eût sans doute pas fait, s'il s'était 
contenté, au vu et au su de tout le monde, de reproduire la donnée de son 
prédécesseur. Là où il lui a fait des emprunts directs, il a omis de le 
nommer. — (2) Voir plus haut, pages 198, 199-201. 



206 CHAPITRE IV. HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE ! LES VILLES 

ce qu'elle a d'essentiel, suppose encore chez les informa- 
teurs une adaption trop étroite à la mentalité de notre au- 
teur pour que nous l'attribuions aux Egyptiens. La question 
en effet relevait d'une ordre d'idées qui leur était complète- 
ment étranger : la notion de héros n'était pas égyptienne, 
elle était purement grecque (1). Ce sont donc des gens d'o- 
rigine grecque à qui Hérodote s'est adressé ici, et on ne 
s'étonnera plus qu'ils aient laissés notre auteur si peu ins- 
truit des choses du temple, si mal documenté sur le culte, 
et si fort ignorant des événements d'un prestigieux passé. 
Gomment a-t-il pu les présenter comme des « prêtres » thé- 
bains ? On a dit plus haut (2) pourquoi il reconnut un carac- 
tère sacerdotal à ceux qui le renseignèrent sur l'oracle de 
Zeus et les légendes manifestement grecques relatives à cet 
oracle ; il faut penser, et c'est une conclusion qui n'a rien 
d'étrange, qu'il a qualifié du même nom les mêmes infor- 
mateurs. 

Ainsi, dans le texte ici étudié, rien ne saurait faire légiti- 
mement douter qu'Hérodote soit allé jusqu'à Thèbes. Il y a 
plus: la remarquable, l'exceptionnelle justesse des rensei- 
gnements qu'on y trouve, — et ils comptent parmi les rares 
qui dans l'œuvre de l'historien intéressent le fond même de 
la religion égyptienne, — est un argument positif en faveur 
de la réalité de ce voyage. En effet Thèbes est dans la Haute 
Egypte. Or c'est dans la Basse Egypte surtout, à Naucratis, 
à Memphis, à Sais, à Bubastis, à Buto, qu'avec le temps les 
Grecs se répandirent; c'est là que, vivant en colonies nom- 
breuses ou du moins en groupes compacts, souvent en rela- 
tion pour les besoins de leur commerce avec la mère patrie, 



(i) Il n'y a pas de héros dans le panthéon égyptien en ce sens que les 
Égyptiens ne connaissaient pas de personnages qui auraient dû à leur 
naissance un rang subalterne dans la hiérarchie divine. C'est la mécon- 
naissance de ce point de vue qui a fait parfois contester la donnée d'HÉRo- 
dote que « les Égyptiens n'accordaient aucun culte aux héros » (II, 5o). 
Voir à ce sujet G. Sourdille, Hérodote et la religion de l'Egypte : compa- 
raison des données..., p. 55 (-56), note 4. 

(2) Voir plus haut, page i83-r8Q. 



§ V. THKBES. 5. HÉRODOTE DANS LE TEMPLE d'aMON 207 

nous les voyons conserver toute leur puissante individua- 
lité ethnique, leur manière particulière de sentir et de pen- 
ser; c'est là que, moulant les conceptions religieuses des 
Égyptiens dans les formes de leur propre esprit, ils cons- 
truisirent ce singulier système, — car il y eut véritable- 
ment système, — dont les traces sont visibles chez Hérodote, 
et qu'ils ont considéré comme l'expression de la religion 
authentiquement, exclusivement égyptienne (1). Mais cet état 
de choses ne pouvait remonter bien loin; un tel syncrétisme 
avait mis à profit, en l'altérant, tout un travail antérieur: 
avant la traduction grecque de la légende osirienne, avant la 
répartition pythagoricienne des individualités divines dans 
les différents cycles, il avait bien fallu que, en dehors de tout 
système, quelques-uns au moins des dieux grecs eussent été 
assimilés à des dieux égyptiens. Certains indices montrent 
que les premières générations helléniques implantées en 
Egypte virent plus clair que les générations suivantes. Ainsi 
Hérodote ne connait Horos que dans son rôle subalterne de 
fils d'Isis et d'Osiris (2) : cet Horos n'a rien à voir avec 
l'Apollon grec auquel nous le trouvons identifié; c'est même 
là une des plus criantes assimilations. Mais à côté de cette 
conception, égyptienne du reste, d'Horos, il y en avait une 
autre dont Hérodote n'a rien, absolument rien su : concep- 
tion plus ancienne et qui joua un rôle beaucoup plus con- 
sidérable. C'était celle d'Haroïri, « Horou l'aîné », qui, se 
confondant avec Râ le Soleil, en accomplissait chaque jour 
la course sous le nom de Râ Harmakhouiti, « Râ- Horos des 
deux horizons » (3) : voilà l'Horos dans lequel les premiers 
Grecs d'Egypte ont eu raison de reconnaître leur Apollon. 
Pourquoi ceux-ci prirent-ils de la religion égyptienne des 
connaissances à certains égards plus exactes que leurs suc- 
cesseurs? C'est que, moins nombreux, ils s'étaient fondus 



(i) Cf. plus haut, pages i57-i58. 

(2) Voir à ce sujet G. Sourdillk, Hérodote et la religion de l'Egypte: 
comparaison des données..., p. 109, 116. 

(3) Voir à ce sujet C. Sourdille, 1. 1., p. ii2-u3. 



208 CHAPITRE IV. HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : LES VILLES 

plus facilement dans la population indigène; perdant ainsi 
une grande partie de leur individualité originelle, ils s'étaient 
fait des croyances du pays une idée moins subjective et par 
conséquent plus juste. Au temps d'Hérodote, ces conditions 
cfui n'existaient plus dans l'Egypte du Nord, on devait les 
retrouver encore dans l'Egypte du Sud. Là en effet, à cause 
de la difficulté relative des communications, de la moindre 
densité de la population, des moins grandes ressources d'un 
sol plus restreint, et aussi des dévastations de la guerre (1), 
la contrée n'offrait pas tant d'attirance aux Grecs, avant tout 
commerçants et pressés de s'enrichir. Ils y formaient donc 
des colonies moins nombreuses, et leur individualité ne s'y 

(i)Sur l'état de Thèbes à l'époque cTHérodote, voir Maspero, Hist. anc, 
III, p . 802 ; cf. Mallet, Les premiers établissements des Grecs en Egypte, 
p. 43i-432. Toutefois il ne faut pas s'exagérer l'importance de ces dévasta- 
tions en ce qui concerne les monuments. Il n'est pas probable que les 
Assyriens et les Perses les aient endommagés aussi gravement que le sup- 
pose M. Mallet, et que déjà les maisons aient été « bâties et réparées avec 
des pierres prises aux édifices en ruine ». Il est vraisemblable qu'HÉRODOTE 
eût fait allusion à un état de choses aussi particulier s'il en avait fait la 
constatation. D'autre part il fut sûrement désireux de voir l'intérieur d'un 
temple égyptien (cf. notamment II, i38, où il a visiblement profité de ce 
que le temple de Bubastis était en contre-bas pour en décrire une partie ; 
i55, où il dit à propos du temple de Léto : « De toutes les choses qui me 
Jurent visibles la plus étonnante etc.. »); il aurait, semble-t-il, profité 
d'une occasion aussi favorable de contenter sa curiosité, ce qu'il n'a sûre- 
ment pas fait. Enfin si, des trois invasions assyriennes (Asarhaddon en 670, 
cf. Maspero, Hist. anc. y III, p. 372-373; Assourbanabal en 668, cf. Mas- 
pero, 1. 1., p. 384-387, et en 664, cf. Maspero, 1.1., p. 399-400), la dernière 
fut particulièrement désastreuse pour Thèbes, il ne paraît pas que l'enlè- 
vement de quelques obélisques et le pillage qui eut lieu alors aient suffi à 
mettre les monuments « en ruine ». En tout cas l'activité des rois saïtes, 
qui presque tous travaillèrent plus ou moins à Thèbes, répara en grande 
partie ces déprédations. Quant aux Perses, ni un texte précis, ni le carac- 
tère de leur domination, ni les circonstances ne laissent supposer qu'ils 
aient été à Thèbes des démolisseurs. Deux de leurs monarques, il est vrai, 
se distinguèrent par leurs violences en Egypte ; mais les dégâts que Cam- 
byse aurait commis à Thèbes ne nous sont révélés que par une légende 
d'époque postérieure (Strabon, XVII, 1. 46; Diodore, I, 46), lorsque l'esprit 
populaire, éminemment simplificateur, eut pris l'habitude de mettre sur 
le compte de ce seul monarque toutes les déprédations dont les monuments 
portaient les traces: ainsi Pausanias (I, 4 2 - 3) déclare que Cambyse avait 
mutilé la statue de Memnon, laquelle fut détruite probablement par le 
tremblement de terre de l'an 27. En ce qui concerne Ochos, ses fureurs 
s'exercèrent surtout dans le Delta; et du reste il est postérieur à Hérodote. 



§ V. THÈBES. — CONCLUSIONS 209 

rafraîchissait pas à un flot toujours renouvelé de compatrio- 
tes : c'est pour eux que Parrivée d'un voyageur grec qui ne 
fût pas poussé par un esprit exclusivement mercantile était 
un sujet d'étonnement, et c'est sans doute pourquoi la venue 
d'Hécatée à Thèbes laissa dans leur esprit un souvenir qui 
vivait encore quand notre auteur y passa (1). Ces Grecs, fon- 
dus plus intimement qu'ailleurs dans le gros de la popula- 
tion, pouvaient mieux connaître non-seulement la langue, 
mais encore les croyances des indigènes, et ayant perdu 
davantage de leur mentalité propre, étaient moins capables 
de les déformer. Cette exactitude supérieure au point de vue 
égyptien et ces traces relativement faibles de mentalité grec- 
que, voilà justement ce que nous présentent les renseigne- 
ments dont nous nous occupons ici : c'est donc dans la Haute 
Egypte, n'en eût-il pas lui-même indiqué le lieu d'origine, 
et plus précisément, puisqu'il nous l'assure, à Thèbes, qu'Hé- 
rodote les a le plus vraisemblablement reçus. 



Voilà terminé le long examen des textes d'Hérodote qui 
concernent Thèbes. Il en ressort les conclusions suivantes. 

1° Il ne suffit pas que le nom de Thèbes figure dans telle ou 
telle donnée de l'historien pour que nous la déclarions origi- 
naire de cette cité. Le périmètre de la Thébaïde, le contin- 
gent militaire fourni par elle, les distances qui séparent la 
ville soit de la mer ou d'Héliopolis, soitd'Eléphantine, soit des 
Oasis libyennes, l'expédition de Gambyse contre les Ammo- 
niens et les Ethiopiens, le rôle d'« Oasis » comme « île des 
Bienheureux » et sa colonisation par des Samiens, la distinc- 
tion établie entre Zeus thébain et Zeus libyen, la coutume 
des sectateurs d'Amon de s'abstenir des béliers et des brebis, 
la légende de Zeus se montrant à Hérakles revêtu de la toison 



(i) Hérodote (III, i3g), en rapportant que beaucoup de Grecs vinrent 
avec Cambyse en Egypte, indique clairement que le plus grand nombre 
avait pour but d'y faire le commerce, et que la minorité seule y avait été 
conduite par le désir de voir le pays. 

C. SOURDILLE. 14 



210 CHAPITRE IV. HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : LES VILLES 

d'un bélier, ce sont autant de points sur lesquels il ne 
paraît pas qu'Hérodote ait été informé à Thèbes même. On 
remarquera que la plupart de ces données intéressent la 
géographie, la religion, l'histoire d'une manière assez géné- 
rale pour que la connaissance n'en ait pas été limitée à une 
localité particulière. Ce n'est pas à dire que notre auteur 
n'ait pu avoir aucune conversation sur quelques-uns de ces 
sujets dans la cité d'Amon : il déclare s'y être rendu préci- 
sément pour voir si les propos des prêtres s'y accorderaient 
avec ceux des prêtres de Memphis et d'Héliopolis (1). Mais 
un tel contrôle suppose nécessairement qu'il avait été au 
préalable renseigné dans l'Egypte du Nord, et comme nous 
tentons ici de déterminer s'il alla bien dans l'Egypte du Sud, 
ces renseignements ne sauraient entrer en ligne de compte 
dans la présente étude. Au reste il appert de l'examen qui 
précède, à savoir des circonstances qui les expliquent ou des 
erreurs qu'ils manifestent, que pour le plus grand nombre 
ce contrôle fut inexistant, et que c'est ailleurs exclusivement 
qu'il en faut rechercher l'origine. Hérodote n'ayant laissé 
entendre nulle part d'où il les tenait, une pareille constata- 
tion n'a rien qui soit de nature à surprendre. 

2° Mais ce ne sont pas là les seules informations de l'his- 
torien grec où le nom de Thèbes intervient. Or pour toutes 
les autres une origine thébaine est vraisemblable. Elle est 
vraisemblable pour les données qui concernent les croco- 
diles et les cérastes « inoffensifs » vénérés à Thèbes, parce 
que cette origine explique le mieux la précision de la pre- 
mière et l'inexactitude de la seconde. Pareillement elle est 
vraisemblable pour les renseignements relatifs au climat du 
pays, à l'oracle de Zeus, au grand temple du même dieu et 
à ce que le voyageur y apprit, simplement parce que cette 



(i) II, 3. Toutefois la plupart des points sur lesquels les prêtres des trois 
cités furent d'accord, ou sur lesquels porta le contrôle d'HÉRODOTE, sont 
vraisemblablement énumérés dans les chapitres qui suivent immédiate- 
ment, surtout le cbap. 4> qui commence ainsi: « Quant aux choses humai- 
nes, ils me dirent tous unanimement... » Voirci-dessus, p. 68 sqq. 



§ V. THEBES. CONCLUSIONS 211 

origine est possible. En effet pour ces derniers renseigne- 
ments le témoignage d'Hérodote est formel : c'est à Thèbes 
même qu'il les a obtenus ; il suffît donc qu'il ait pu en fait les 
y obtenir pour que nous n'ayons pas le droit de récuser sa 
parole. Or on a montré ci-dessus quel concours de circons- 
tances a pu l'amener à dire qu'il ne pleut absolument jamais 
dans la Haute Egypte, comment la présence à Thèbes de 
Grecs, fondus jusqu'à un certain point dans la population in- 
digène, explique la mention d'un oracle de Zeus, celle de prê- 
tresses et de prêtres thé bains, l'origine thébaine attribuée 
aux oracles de Zeus libyen et de Zeus dodonéen, en même 
temps que les traces de mentalité grecque perceptibles dans 
certaines données au reste remarquablement justes sur la 
mythologie égyptienne. 11 y a plus : un certain nombre de ces 
informations, notamment les dernières, nous sont apparues 
telles à la critique, qu'elles nous détermineraient à croire à 
elles seules, Hérodote eût-il été muet sur leur lieu d'origine, 
qu'il est véritablement remonté jusque dans la Haute Egypte, 
et même précisément à Thèbes. Le caractère purement local 
que présentent la plupart d'entre elles ne saurait que con- 
firmer cette conclusion. 

3° Si nous devons croire d'après des données positives 
d'Hérodote qu'il a fait le voyage de Thèbes, son silence sur 
un certain nombre de points, quelque inexplicable qu'il ait 
pu paraître, n'est capable à aucun degré de démontrer qu'il 
ne l'a pas accompli. Mais ce silence n'est pas inexplicable. 
Voici sur quoi il a semblé particulièrement étrange. 

A. Aujourd'hui le touriste le moins avisé ne passerait pas 
à Thèbes sans visiter, sur la rive droite du Nil : le temple de 
Louxor et le grand temple de Karnak ; sur la rive gauche : les 
temples funéraires de Sétoui I er (1), d'Hatshopsouitou (2), de 
Ramsès II (3), des Thoutmosisetde Ramsès III (4), ainsi que 

(i) Temple de Gournah. — (2) Temple de Déîr el-Bahari. — (3) Rames- 
séum, appelé autrefois Memnonium. C'est le monument d'OsymandiasdeDio- 
doke (voira ce sujet Lktronne, Œuvres choisies, éd.Fa^nan, I re série, Egypte 
ancienne, I, p. 222-283). — (4) Ce sont les deux temples de Médlnet Habou. 



212 CHAPITRE IV. — HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : LES VILLES 

les fameux colosses cTAmenothès III, dits de Memnon, qui, 
hauts de vingt mètres, flanquaient l'entrée du temple du 
même Pharaon (1). Et nous savons qu'à l'époque d'Hérodote 
les temples et chapelles funéraires étaient autrement nom- 
breux. « Un écrivain, dit-on, qui a manifesté une admiration 
aussi extravagante pour le Labyrinthe serait encore tombé 
bien plus fort en extase devant les merveilles de Thèbes. Le 
récent déblaiement du temple de Louxor, opéré par M. Mas- 
pero, nous a révélé sa magnificence malgré son état présent 
de ruine... Et le voyageur arrivant par le fleuve était obligé 
non-seulement de passer, mais encore de séjourner sous ses 
murs mêmes, il ne pouvait pas ne pas l'observer et l'admi- 
rer » (2). — B. D'autre part « aucun des rois mentionnés par 
Hérodote n'est mis par lui en rapport avec Thèbes... Si Hé- 
rodote y était allé, il aurait entendu parler des rois thébains, 
comme il a entendu parler des rois memphites et saïtes, et 
les grands monuments auraient été décrits avec les noms 
de ces rois que les guides y auraient rattachés » (3). Bien 
plus, « tandis qu'il nous parle de tout ce qu'Amasis fit à Sais 
et à Memphis, il ne dit pas un mot des restaurations faites 
par ce prince à Karnak » (4). — G. Enfin l'hippopotame, 
qu'Hérodote déclare sacré seulement à Paprémis, était sacré 
aussi à Thèbes (5); et « les seules fêtes égyptiennes con- 
nues de lui, et dont il nous a laissé la description, étaient 
célébrées exclusivement dans les villes du Delta » (6). 

L'état de choses par lequel on a expliqué plus haut certai- 
nes données positives d'Hérodote explique également son 
silence. 

A. Les ruines actuelles nous permettent de prendre des 
temples égyptiens une connaissance que les plus anciens 
voyageurs grecs n'en ont pu avoir. Ces temples ne présen- 

(i) Il n'y a pas lieu de parler ici du temple de Déîr el-Médîneh, qui, 
étant d'époque ptoiémaïque, est postérieur à l'époque d'HÉRODOTE. 

(2) A. H. Sayce, The season and e.ctent of the travels of Herodotos in 
Egypt, dans le Journal of Pkilology, XIV (i885), p. 262-263. 

(3)Id., 1.1., p. 268. — (4) M., 1. 1., p. 264. 

(5) Id., ibid. —(6) Id., 1.1., p. 265. 



§ V. THESES. — CONCLUSIONS 213 

taient aux regards qu'une suite de murailles, écran de pierre 
protégeant de la curiosité profane la sainteté du lieu. En 
outre tout l'édifice était entouré à distance d'un énorme mur 
de briques qui ne laissait guère apercevoir que le sommet 
des pylônes. L'entrée de cette enceinte n'était sans doute 
pas toujours interdite à l'élément laïque, ni même celle de 
la première cour péristyle ; mais les gens du commun, a 
fortiori les étrangers, n'y pouvaient certainement pas péné- 
trer en tout temps et à volonté : ce qu'Hérodote sait du temple 
égyptien montre qu'il n'en a vu qu'exceptionnellement les 
abords immédiats. A ceux qui les considéraient de l'extérieur, 
ces monuments n'offraient donc qu'une apparence uniforme, 
et il était impossible d'en remarquer quoi que ce fût, à moins 
qu'on ne se contentât d'en distinguer la masse plus ou moins 
considérable, ou de noter à leur sujet une impression d'en- 
semble forcément imprécise. C'est pourquoi, sur le plus 
grand nombre, par impossibilité d'en rien dire là où il igno- 
rait le nom de la divinité adorée, Hérodotea gardé le silence. 
B. A Thèbes, comme dans les autres cités de l'Egypte, les 
monuments étaient à peu près exclusivement d'ordre reli- 
gieux, et l'on vient de rappeler qu'il n'était guère possible à 
l'étranger d'en prendre une idée nette et exacte. Il n'y avait 
donc alors rien qui fût de nature à y attirer normalement de 
simples touristes (1) : cette sorte de voyageurs n'apparaîtra 
que plus tard, quand la politique suivie par les Ptolémées 
aura peu à peu atténué l'exclusivisme du sacerdoce égyptien. 
Si, au témoignage d'Hérodote, il s'était formé une classe 
d'interprètes en Egypte (2), c'était assurément dans le Delta. 
Là les Grecs abondaient pour les besoins de leur commerce; 
toutefois, entre deux affaires, accessoirement, parce qu'ils 

(i) Hérodote nous dit bien que, parmi les nombreux Grecs qui suivirent 
Cambyse en Egypte, quelques-uns n'avaient pour but que de voir le pays 
(III, 13g). Mais c'était surtout la Basse Egypte qui attirait les Grecs; au 
reste le seul fait que ces simples touristes aient cru devoir accompagner 
l'armée pour satisfaire leur curiosité indique qu'en temps normal les 
voyageurs de cette sorte étaient assez rares. 

(2)11, 154. 



214 CHAPITRE IV. HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : LES VILLES 

étaient d'esprit curieux, ils se promenaient autour d'un ou 
deux monuments (1) et à l'occasion se faisaient conduire 
aux plus prochaines pyramides, en écoutant des légendes 
appropriées. Il n'en pouvait être de même à Thèbes; pour 
des raisons déjà indiquées (2), les Grecs qui hasardaient un 
si lointain voyage étaient relativement peu nombreux, et 
comme ils n'espéraient pas y voir quelque monument ana- 
logue aux pyramides dont la forme seule pût satisfaire leur 
curiosité, ils n'avaient sûrement pas pour but d'y contempler 
des temples où leur présence n'était pas admise. Il ne s'est 
donc pas développé à Thèbes à cette époque une classe de 
gens destinés à renseigner des touristes sur les particula- 
rités delà ville, son histoire ou ses légendes. Les informa- 
teurs d'Hérodote, tels qu'ils nous apparaissent à travers ses 
données, furent des Grecs établis dans le pays, égyptianisés 
dans une certaine mesure, et plus précisément des prêtres 
d'un oracle grec, peu soucieux, en tout cas ignorants des 
annales gravées sur les pierres de temples à peu près inac- 
cessibles. Voilà pourquoi notre auteur n'a mentionné aucun 
des grands pharaons thébains en tant que thébains, et pour- 
quoi les constructions ou réparations faites à Thèbes parles 
rois mêmes dont il a parlé n'ont pas été connues de lui. 

G. Si les monuments dont nous allons admirer aujourd'hui 
les ruines sur le site de l'ancienne Thèbes étaient, en leurs 
parties essentielles, inabordables au temps d'Hérodote, — 
on a dit plus haut le peu qu'il aperçut du grand temple 
d'Amon, le seul dont il a eu la chance de franchir quelques 
pylônes (3), — si d'autre part on n'y rencontrait pas, comme 

(i) Encore les drogmans qui les conduisaient se montraient-ils peu 
informés sur les temples. AMemphis, qui regorgeait de ces édifices, Héro- 
dote a décrit, le plus souvent au moyen de vagues épithètes, l'extérieur du 
temple d'Héphœstos (II, 99, 101, 108, 110, 121, i3(3, i53, 176); il a donné 
quelques détails sur la « cour » d'Apis (II, i53); il a mentionné un temple 
d'Isis (II, 176; cf. 122?) et un temple des Gabires (III, 37); au sujet du 
téménos de « Protée » il fut laissé dans une telle ignorance, qu'il a pu y 
supposer le culte d'Hélène, fille de Tyndare (II, 112). 

(2) Voir plus haut, p. 208. 

(3) Voir plus haut, p. 193-196. 



§ V. THÈBES. — CONCLUSIONS 215 

dans les villes souvent visitées du Nord, des ciceroni prêts 
à promener et à renseigner tant bien que mal des étrangers, 
le voyageur grec ne dut pas rester à Thèbes pendant bien 
longtemps. Cette supposition a été faite, ilestvrai, qu'Hécatée, 
plus heureux, y avait trouvé assez d'informateurs, et fait un 
séjour d'une durée suffisante, pour pouvoir ensuite décrire 
la ville avec quelque détail (1). Mais cette vieille hypothèse, 
toujours répétée, n'est qu'une erreur. Aucun témoignage de 
l'antiquité, aucun fragment même d'Hécatée — dont nous 
n'avons rien sur Thèbes (2) — ne lui donnent le moindre 
appui, et comme elle a pour unique but d'expliquer le silence 
d'Hérodote, lequel, on vient de le voir, s'explique d'une 
autre manière, elle manque à la fois de base et de raison 
d'être. Elle s'écroule d'ailleurs sous le poids de ses invrai- 
semblances. Hécatée a écrit sa Description de la terre en 
deux livres, dont l'un traitait de l'Europe, et l'autre de l'Asie, 
de l'Egypte et de la Libye (3) : est-il possible que, dans des 
limites aussi étroites, il ait parlé de Thèbes, du reste bien 
déchue alors de sa splendeur, avec l'ampleur qu'on suppose? 
La brièveté, la sécheresse des fragments qui nous sont par- 
venus de lui ne décèlent-ils pas une manière de procéder 
toute différente ? Hérodote, dit-on, n'a pas voulu refaire la 

(i) Heeren (Ideen ilber die Politik, den Verkehr und den Handel der 
vornehmesten Vôlker der alten Welt,\, 2, p. 207) : « Si Hérodote nous avait 
dit sur l'histoire de Thèbes tout ce qu'il aurait pu nous en dire, combien 
nous serions mieux renseignés ! C'est un fait remarquable qu'étant allé à 
Thèbes, comme il l'affirme, il ne nous a rapporté à peu près rien des 
monuments et pas beaucoup plus de l'histoire de cette ville. Si son pré- 
décesseur, Hécatée de Milet, qui a vu et décrit Thèbes peu de temps avant 
lui, fut la cause de ce fait, que pouvons-nous souhaiter, sinon que celui- 
ci eût bien du plutôt ne pas écrire ! » Cette hypothèse est regardée comme 
« assez vraisemblable » par les auteurs de la Description de l'Egypte (Anti- 
quités : Descriptions, t. I, petit in-folio, 1809 : Description générale de 
Thèbes, p. o4; cf. p. 280). Gutschmid (Philologus, X [i855], p. 53o) l'a com- 
battue comme ne s'accordant pas avec le caractère des fragments d'HÉcv- 
tke, et soupçonne dans l'esprit de son auteur quelque confusion entre 
Hécatée de Milet et Hécatée d'Abdère. 

(2) Le seul fragment qu'on lui attribue sur Thèbes est tiré du texte 
d'HÉRODOTE où son nom est cité (II, i43) ; mais cette attribution est sans 
doute une erreur ; voir plus haut, p. 2o5 et note 1. 

(3) Voir Mùller^Didot, Fragm. historié, graec, I, p. xi. 



216 CHAPITRE TV. — HERODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : LES VILLES 

description déjà faite par le géographe milésien : celui-ci 
n'a-t-il donc décrit que cette seule ville, après tout secon- 
daire, et a-t-il laissé de côté les villes si florissantes du Delta, 
notamment Memphis, la capitale, sur lesquelles Hérodote 
nous a renseignés? D'autre part si Hécatée avait trouvé à 
Thèbes des informateurs plus ou moins professionnels, il 
n'aurait pas manqué d'entendre parler, à propos des monu- 
ments, d'un grand nombre de rois thébains, et il en eût fait 
mention dans son ouvrage : faut-il supposer qu'Hérodote, 
qui n'a pas dit un mot de ces pharaons thébains, les plus 
grands de l'Egypte, ni des pharaons du Nord dans leurs 
rapports avec Thèbes, ni d'une tradition thébaine quelconque 
ayant rapport à l'histoire, ait de parti pris faussé son récit 
pour ne pas marcher sur les brisées de son prédécesseur ? 
N'est-il pas évident que, pour cette partie extrêmement impor- 
tante des annales égyptiennes, il n'a rien tiré non-seulement 
de ses propres recherches, mais encore d'aucune œuvre 
antérieure à lui? En réalité, et ce n'est pas le moindre argu- 
ment qu'on puisse faire valoir contre la théorie incriminée, 
Hécatée n'a rien écrit de ce que Ton prétend parce qu'il a 
éprouvé à s'informer les mêmes difficultés, signalées plus 
haut, qu'Hérodote a éprouvées lui-même. Une autre suppo- 
sition tendrait à faire croire que notre auteur, en dépit de 
ces difficultés, eut tout loisir d'obtenir à Thèbes les rensei- 
gnements désirables : il aurait été incomplet simplement 
parce qu'au moment de rédiger ses notes, un plus grave sujet 
aurait subitement dirigé d'un autre côté ses préoccupa- 
tions (1). Pour abattre cette hypothèse, il suffit, entre autres 
raisons, de remarquer encore une fois que le silence de l'his- 
torien ne s'explique que par l'ignorance. N'hésitons pas à 
l'admettre : Hérodote a été peu renseigné sur la cité d'Amon, 

(i) Hachez, De Herodoti itineribus et scriptis, p. 75 : « Nec dubium est, 
quin de Assyria et de superiore /Egypte- plus sciremus, si qualem Thucy- 
dides, successorem habuisset. Nam ne de Thebis quidem accuratius expo- 
suit, nimirum, quia impendente bello Peloponnesiaco ad bella Persica 
describenda aggredi maluit. » Le moins qu'on puisse dire de cette hypo- 
thèse, c'est qu'on n'aperçoit pas ce qui a pu la susciter. 



§§ VI-VII. KT.ÉPHANTINE. SYENE 217 

ses monuments, ses traditions, et il n'a pu l'être davantage. 
Une promenade dans la voie triomphale située au sud du 
grand temple, peut-être une visite à l'antre de l'oracle, et 
quelques conversations, voilà qui dut suffire à lui apprendre 
ce qu'il nous rapporte de cette localité : après quoi rien 
n'était plus de nature à l'y retenir. Il n'est dès lors pas éton- 
nant qu'il n'ait pas eu l'occasion d'y remarquer tel détail, 
comme le culte rendu aux hippopotames, lorsqu'il s'en pré- 
sentait un, d'assister aux processions solennelles se dérou- 
lant à de certains jours dans la ville et hors de la ville vers 
les temples voisins, enfin de signaler telles autres particu- 
larités que le hasard seul pouvait offrir à sa vue, et sur les- 
quelles les circonstances n'ont ni fixé sa curiosité ni provoqué 
ses questions. Son silence n'est donc pas une raison de nier 
la réalité de son voyage; il s'explique tout naturellement, et 
précisément par l'état de choses que ses données nous révè- 
lent : comme conclusions dernières, il faut tenir qu'Hérodote 
a véritablement vu Thèbes, mais qu'il n'y a fait — nécessai- 
rement — qu'un bref séjour. 

Jj§ VI-VII. — Éléphantine. Syène. 

Eléphantine était située près des cataractes (1), à dix huit 
cents stades de Thèbes (2) et à vingt jours de Sais (3). Elle 
appartenait à l'Egypte, dont elle était la dernière ville au sud : 
Hérodote insiste avec force sur ce point, car « les Ioniens » 
voulaient que sous le nom d'Egypte on comprît le seul Delta. 
Ils avaient tort, assure l'historien, qui adopte le sentiment 
ainsi formulé par Zeus Ammon : « Sont Egyptiens tous ceux 
qui, habitant au-dessous d'Éléphantine, boivent aux eaux du 
Nil » (4). 

Hérodote affirme être allé jusque-là (5). On a contesté, il est 
vrai, l'authenticité du seul passage où cette affirmation soit 



(i)II, 17. -(2)II, 9 .-(3) II, i 7 5. 
(4)11, i5-i8. -(5)11, 29. 



218 CHAPITRE IV. HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : LES VILLES 

produite, mais la critique du texte a démontré péremptoire- 
ment qu'il est bien de l'historien lui-même (1) ; par consé- 
quent nous devons croire qu'il a vu Eléphantine, à moins 
qu'on ne prouve qu'il nous a induits en erreur. 

Cette preuve, on a prétendu dès l'antiquité la rencontrer 
dans les données suivantes : « De tous les Égyptiens, les 
Libyens et les Grecs avec qui je suis entré en conservation, 
aucun ne se flattait de connaître les sources du Nil, si ce n'est, 
en Egypte, à Sais, le trésorier d'Athèna. Mais je crus qu'il 
plaisantait quand il m'affirma qu'il en avait une exacte con- 
naissance. Voici son récit. Il y a deux montagnes terminées 
en pointe entre la ville de Syène en Thébaïde et Eléphan- 
tine ; elles sont nommées Grôphi et Môphi. Les sources du 
Nil, qui sont des abîmes, coulent du milieu de ces montagnes ; 
la moitié de l'eau se dirige vers l'Egypte et au nord, l'autre 
moitié vers l'Ethiopie et le sud. Que ces sources sont des 
abîmes, c'est, ajoutait le Saïte, ce que Psammétichos voulut 
éprouver : il y fit jeter un cable long de plusieurs milliers de 
brasses, mais ce cable n'en atteignit pas le fond. Voilà ce 
que le trésorier me révéla, si du moins son récit est exact. A 
mon sens, il y aurait en cet endroit des tourbillons violents 
et un remous produits par l'eau déferlant contre les [dites] 
montagnes : c'est ce qui empêcherait la sonde d'aller jusqu'au 
fond » (2). Il est possible que cette fausse théorie des sources 



(i) M. Sayce (The ancient Empires of the East, Herodotos T-TII, p. i3g, 
n. 7 du ch. 29, 1. II) observe que les mots aÙTértry]? eXôcov, par lesquels 
Hérodote affirme être allé jusqu'à Eléphantine, font partie d'un passage 
« omis par un manuscrit, et, pour la sauvegarde d'Hérodote, il faut espé- 
rer qu'ils ne se trouvaient pas dans le texte original, car ils ne peuvent 
être exacts. » M. A. Croiset (La véracité d'Hérodote, dans la Revue des 
études grecques, 1888, p. 159-160) fait très justement remarquer que le 
groupe de mots 'EXscpavnvY); nôlioç, est répété deux fois à une ligne d'inter- 
valle, et que c'est précisément entre ces deux groupes identiques que se lit 
le passage incriminé; c'est pourquoi « le manuscrit qui supprime cette 
phrase a tort; ce sont les autres qui ontraison... L'omission d'une phrase 
comprise entre deux mots ou deux groupes de mots semblables est une 
faute des plus fréquentes,... l'œil du copiste saute facilement du premier 
groupe au second, et... une omission de ce genre ne prouve absolument 
rien. » — (2) II, 28. 



§§ VI-VII. KLKPHANTINE. SYÈNE 219 

du Nil, déjà traitée de sornette par Strabon qui du reste la 
reproduit assez infidèlement (1), repose sur une interprétation 
inexacte d'une donnée égyptienne (2) ; mais il suffit de cons- 
tater ici ce fait brutal que, entre Syène, aujourd'hui Assouân, 
et l'île d'Eléphantine située en face, le bras du Nil, large de 
150 mètres tout au plus, ne présente ni montagnes ni abîmes. 
Or voici la très claire argumentation que, au II e siècle de 
notre ère, le rhéteur yElius Aristide a dirigée à ce propos 
contre la véracité d'Hérodote : « Ce que j'avance, je ne l'ai 
pas entendu dire; je sais exactement, pour l'avoir vu, qu'É- 
léphantine est située aux Cataractes mêmes, qu'entre Syène 
et Eléphantine il n'y a que le courant du fleuve, ces deux 
villes se trouvant sur chacune des rives. Si donc Hérodote 
était allé jusqu'à Eléphantine, comme il l'a déclaré, est-il 
possible d'abord qu'il eut raconté le propos d'autrui sur des 
choses qu'il aurait vues, en second lieu qu'il eût rapporté de 
telles faussetés? En effet, en faisant son enquête sur les 
anciennes sources du Nil, après avoir dit que personne 
n'avait rien pu lui en apprendre de vrai, n'a-t-il pas pourtant 
écrit ces mots : « Je tiens du scribe... » et cela, d'un scribe 
saïte quand il s'agissait de choses d'Eléphantine? D'autre 
part, après avoir reproduit ce discours (s'il ne croyait devoir 
rien taire de ce qu'il avait ouï dire), y aurait-il opposé une 
réfutation différente de celle que je viens d'indiquer? A la 
vérité il dit bien que le scribe lui avait paru plaisanter, mais 
c'est sur des choses qu'il aurait dû réfuter, et il a omis de le 
faire... N'étant pas allé à Eléphantine et n'ayant rien appris de 
net sur ce sujet, il a fait usage de ce récit, qui aux gens cré- 

(i) Stkabon, XVII, i. 52 : « Entre autres nombreuses sornettes (uo>Xà... 
fkvapovmv) que débitent Hérodote et C'e,... ils disent que les sources du 
Nil se trouvent près des îles voisines de Syène et d'Eléphantine (elles sont 
nombreuses)... » L'expression « îles voisines de Syène et d'Eléphantine » 
fait disparaître la plus grande difficulté du texte d'HÉRODOTE. 

D'après M. Maspero (Les sources du Nil d'après le prêtre de Sais, 
dans Etudes de mythoL et d'archéol. égypt., III, p. 382-889), Hérodote a 
pris pour un renseignement géographique un renseignement purement 
mythologique. Cf. D-umichkn, Geschichte Aegyptens, p. 3; Wiedemann, 
Herodots zweites Bach, p. n 5, n. 2. 



220 CHAPITRE IV. — HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : LES VILLES 

dules offre du charme, et aux sceptiques une référence» (1). 
Les deux arguments ici présentés sont de valeur très iné- 

(i) JEhivs Aristide, éd. Jebb, t. II, p. 344-345; éd. Bruno Keil (1898), t II, 
Aîyj7moç, ch. 5o-52. Le sens général du passage est assez clair, mais le 
détail en est difficile à préciser, et il ne paraît pas qu'il ait été exactement 
saisi même par le dernier éditeur. Voici la partie délicate du texte grec, 
dans lequel j'intercale des lettres pour marquer les divisionsqui me sem- 
blent se correspondre : E! toivuv 'HpoSoxo; elç 'EXecpavTÎvr)v ttoô' rjxev, <o<nrep 
ei'pyjxev, ed)' qtuùç (A) upàitov [xàv àxorjv ôtriyetro 7cspi wv elôev, (B) stusiO ' ourto 
^£u8ï}, (-) uxjze (A) 7rpà)TOV [xev Tze.pl râv àp^atav uriytov tou NstXov £v)tgW, xaf 
9^0-aç oùôevôç 7tto àX^ôèç àxoua-ou, àXXà x6§£ (xèv rjxouaa tou ypatxjxaTtaTOU ypà^ac, 
xal Tauxa tou èv tô> SaïTixâi v6[xw rapi twv èv 'EXecpavTÎVY) <C; Keil >> (B) 7^ (jlvy|- 
<rd>eîç,eî jj-Yjôev (ov r,xou<7£v el^s atwu^aat, [<>]> introduit à tort par Keil] aXXoiç 
av v} toutoiç oiç eyo) vuv £i7iov èXÉy^oiç èrel tov Xdyov yprjTaa-Gai ; (ch. 52 éd. 
Keil) vuv 8s çy)(ti [xèv wç 7rcu'Ç£iv aùrw Soxoî?) ô ypa[A|J.aTio"TY)Ç, 81' <ov 8' £txbç rjv 
èXéy^etv, xai àu£Xi7r£v... àXX', etc. » Voici d'autre part la traduction latine de 
l'édition Jebb : « Jam si Herodotus unquam Elephantinem, ut ait, venisset, 
num et ex auditu narraret ea quae viderat, et falsa; sicut et de antiquis 
Nili fontibus inquirens, ac nondum se veritatem cognovisse confessus, 
hoc de scriba se audivisse scriberet, idque in Saitide praefectura de 
rébus ad Elephantinem conspicuis; nec si nihil, quod audiverat, poterat 
tacere, iisdem, quibus nos, argumentis eum sermonem refutaret? Nunc 
autem ut ridiculum sibi videri scribam testatur,ita, quibus eum debebat 
refellere, praetermittit... » Cette traduction, qui notamment ne tient pas 
compte de tous les mots (par ex. à'XXoiç r]) et introduit devant yp^aaaOai une 
négation absente du texte grec (nec... refutaret), est imparfaite au point 
d'être parfois incompréhensible. En réalité, comme l'indique le jeu des 
lettres A et B, la phrase commençant par £06' Ô7cw; se décompose en deux 
parties distinctes ; ces deux parties sont reprises successivement après 
wot£, qui, dépendant de l'ensemble de la proposition précédente, en intro- 
duit l'explication: (A) wctte... ypâd/at, « (A. aurait-il invoqué le témoignage 
d'autrui) de manière à écrire, se. en écrivant [comme il l'a fait]...»; 
(B) wot£... àv... xpyjaarrôat, « (s'il voulait à toute force répéter ce qu'on lui 
avait dit, B. est-il possible qu'il ait rapporté de pareilles faussetés) de 
telle sorte qu'il les aurait réfutées, se. en les réfutant [s'il est vrai qu'il l'ait 
fait] (par d'autres arguments que les miens). » Le vuv 81 qui suit se relie 
très étroitement à la proposition infinitive qui précède immédiatement : 
« (aurait-il fait usage d'une autre réfutation que la mienne [seule admis- 
sible] ?) A la vérité [et c'est là pour Aristide la réfutation différente de la 
sienne dont aurait fait usage Hérodote] il a bien dit que le scribe lui 
avait paru plaisanter [mais cette réfutation ne signifie rien, car il fallait 
nier le fait]... » C'est pour n'avoir pas compris cette suite du discours que 
Keil a récemment introduit dans le texte ^ devant aXXoiç, ce qui n'offre 
aucun sens, à moins d'introduire en même temps — ce qu'il n'a pas 
fait (mais ce qu'a fait Jebb dans la traduction latine) — la négation 
\j.r\ devant le verbe ; le sens alors serait le suivant : « aurait-il dit 
des choses si fausses de telle sorte qu'il «'eût pas fait usage, se. sans 
faire usage soit (r,) d'autres arguments, soit des miens ? » Mais ces 
changements dans le présent texte sont philologiquement et logiquement 
illégitimes. 



§§ VI-VII. ÉLÉPHANTINE. SYKNE 221 

gale. Hérodote aurait-il rapporté le récit du trésorier saïte 
s'il était allé jusqu'à Eléphantine ? Sans aucun doute, car il 
tenait, — Aristide le reconnaît spontanément, — à répéter 
tout ce qu'il avait entendu dire; c'était chez lui plus qu'une 
habitude, c'était un parti pris : « Qu'on attribue de l'impor- 
tance, déclare-t-il quelque part» à de tels propos, s'il se 
trouve des gens pour les croire dignes de foi ; pour moi j'ai 
pour principe, dans toute mon histoire, d'écrire ce que j'en- 
tends raconter à chacun » (1). Ainsi le premier argument ne 
porte guère. Il n'en est pas de même de l'autre : si Hérodote 
est allé jusqu'à Eléphantine, il a constaté qu'entre cette île 
et Syène il n'existe ni abîmes ni montagnes; s'il l'a constaté, 
se peut-il qu'il ait reproduit le récit du trésorier, et qu'il l'ait 
discuté, sans lui opposer un formel démenti? 

Pour concilier sur ce point le silence et la bonne foi du 
voyageur trois explications ont été jusqu'ici proposées 

A. — L'une ne reconnaît pas le problème. Suivant son 
auteur, « près de Syène, de gros blocs de granit rouge s'avan- 
cent des deux rives dans le lit du fleuve en déterminant un 
étroit passage, à travers lequel le Nil se précipite en un cou- 
rant rapide » (2). Ainsi Hérodote aurait critiqué le récit du 
trésorier saïte dans toute la mesure possible, car il n'aurait 
pas eu à nier des faits aussi réels que l'existence des rochers 
et la force du courant. Cette explication ne saurait être 
admise. Les blocs qu'on aperçoit aux basses eaux entre 
Assouân et Eléphantine sont d'une importance relativement 
si minime, qu'ils deviennent pour la plupart invisibles à 
l'étiage moyen du fleuve; ils sont loin d'avoir la masse de 
ces « rochers à pic et de ces grosses pierres» dont l'historien 
grec signale la présence sur le Haut Nil (3); a fortiori ne con- 
vient-il pas de considérer deux d'entre eux comme des « mon- 
tagnes terminées en pointes ». 

B. — D'autres regardent la critique faite par Hérodote 

(i) II, 123. Cf. déclaration analogue VII, i52. 

(2) Stein (sans doute d'après Brugsch),^ Herod., II, 28. 19. 

(3) II, 29. 



222 CHAPITRE IV. HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE ! LES VILLES 

comme suffisante, quand même dans le récit du prêtre de 
Sais la description du pays serait complètement inexacte. 
« Avec une réserve qui lui est ordinaire, Hérodote, dit-on, 
n'a pas manqué de laisser entendre qu'il n'était pas la dupe 
du personnage qui lui avait conté ces merveilles; cette dé- 
fiance ne se (bndait-elle pas précisément sur la connaissance 
directe qu'il avait des lieux?» (1). Cette hypothèse est fort 
ancienne, puisque déjà le rhéteur Aristide a cru nécessaire 
de la combattre, comme on l'a vu plus haut, en déclarant 
qu'elle ne justifie pas chez l'historien l'absence de toute 
réfutation. Mais, pour plus de précision, examinons le texte 
lui-même d'Hérodote : il montre exactement les limites de 
sa crédulité. Après avoir parlé de ces abîmes dont Psammé- 
tichos n'aurait pu sonder la profondeur, il ajoute: «Voilà ce 
que le trésorier me révéla, si du moins son récit est exact. 
A mon sens, il y aurait en cet endroit des tourbillons vio- 
lents et un remous...; c'est ce qui empêcherait la sonde 
d'aller jusqu'au fond ». Hérodote n'a donc pas cru aux deux 
abîmes d'où jaillirait le Nil. D'ailleurs il savait que, pendant 
douze schènes à remonter au-dessus d'Eléphantine, le cou- 
rant descendant était assez fort pour que les bateaux dussent 
être péniblement tirés à la cordelle (2) : il ne croyait donc 
pas non plus « que la moitié de l'eau se dirigeât vers l'Ethio- 
pie et le sud ». Mais d'autre part, selon lui, « il y aurait eu, 
à l'endroit [des prétendues sources], des tourbillons violents 
et des remous produits par Feau déferlant contre les mon- 
tagnes)) ; il s'agit ici, en toute certitude, des deux montagnes 
en pointe qui auraient été situées entre Éléphantine et Syène, 
les seules dont il soit question dans tout le passage. Héro- 
dote en a donc admis l'existence, au moins comme possible. 
Ainsi son scepticisme ne s'étend pas à tout le récit du saïte, 
ce qui du reste est évident par le seul fait qu'il le discute, 

(i) Am. Hauvette, Hérodote historien des guerres médiques, p. 16-17. C'est 
également l'opinion de M. Mallet, Les premiers établissements des Grecs en 
Egypte, p. 4°9> n °te 1. 

(2) II, 29. 



§§. VI-VII. ÉLKPHANTINE. SYENE 223 

mais seulement à ce qui en est a priori invraisemblable, et 
la question demeure entière : se peut-il qu'il soit allé à 
Éléphantine et qu'il ait admis l'existence en ce lieu de deux 
montagnes qui n'y existent pas? 

C. — Aussi la dernière réponse faite à cette question pré- 
sente-t-elle ce caractère particulier qu'elle modifie l'une des 
données du problème. Ce n'est pas à l'actuelle Eléphantine 
qu'Hérodote aurait songé, c'est à l'île de Philae, soit que son 
texte doive êtrecorrigé(l), soit qu'il ait été amené à confondre 
les deux îles l'une avec l'autre (2). Laissons de côté l'opinion 
d'après laquelle les deux rochers dont il parle se trouveraient 
à la troisième cataracte (3), ou plus avant encore dans l'inté- 
rieur de l'Afrique (4) : quelle vraisemblance qu'il faille les 
chercher dans un espace délimité — si l'on peut dire — 
d'un côté par Syène, et de l'autre par des points situés à des 
centaines de kilomètres au sud dans le centre africain ? Pour 
revenir à Philae, notons tout d'abord que l'hypothèse ne 
résout pas en fait le problème. Dans l'étendue de cinq ou 
six kilomètres qui sépare Syène de cette île, où trouve-t- 
on les deux montagnes dont il est question dans le récit 
d'Hérodote ?« Ce sont, dit-on, les deux montagnes libyque et 
arabique, qui entre, Philae et Syène, se rapprochent en effet 
l'une de l'autre » (5). Pour réfuter cette opinion, il suffit de 
considérer que les montagnes où le Nil aurait pris sa source 
s'appelaient « Grôphi » et « Môphi », que par là notre auteur 



(i) C'est la solution suggérée incidemment par M. A. Croiset (La véra- 
cité d'Hérodote, dans la Revue des études grecques, 1888, p. 161, note l\). 

(2) Cette opinion a été développée par Jomard, dans la Description de 
l'Egypte, Antiquités'. Descriptions, I, ch. 2, Description de Syène et des 
Cataractes, p. 18-19, et surtout ch. 3, Description de Vîle d' Eléphantine, 
p. 18-19. 

(3) A. H. Sayge, Herodotos I-III, p. i38, n. 5 du chap. 28: « Krôphi et 
Môphi sont sans doute une réminiscence des deux pics qui surplombent 
la troisième cataracte, et qu'on peut apercevoir du rocher d'Abousir à la 
seconde cataracte. » 

(4) Je ne connais cette opinion que par l'ouvrage de M. Wiedemann, 
Herodots zweites Buch, p. i\l\, avec cette référence : « Livingstone, Letzte 
Reise, I, 396, II, 59 ». 

(5) Jomard, 1.1., Description de Syène et des Cataractes, p. 19. 



224 CHAPITRE IV. — HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE I LES VILLES 

a désigné des montagnes qu'il n'a pas mentionnées ailleurs ; 
enfin que les qualifications « libyque » et « arabique » ne 
s'appliquent pas à « deux montagnes terminées en pointe », 
mais à deux chaînes, et même à des chaînes qui sont ici, la 
libyque surtout par le fait des coulées de sable, particulière- 
ment continues. 

En second lieu l'hypothèse manque de base. On prétend 
que, si, « au temps de Strabon et d'Aristide, le nom à 1 Élé- 
phantine appartenait exclusivement à l'île qui est en face de 
Syène,. . . il n'en était pas de même au temps d'Hérodote,... 
c'était un nom générique et commun à plusieurs îles, notam- 
ment à l'île de Philae » (1). Et voici comment onle démontre. 
Philae est un mot dont la terminaison est grecque ; le nom 
antique devait être fil, « qui veut dire éléphant dans les an- 
ciennes langues orientales » ; ainsi Philae et Éléphantine 
auraient étymologiquementle même sens; si Philae a la ter- 
minaison du pluriel, c'est qu'on aurait appelé de la sorte 
toutes les îles de la cataracte, « parce qu'elles ont une exis- 
tence semblable et commune » ; « les Grecs auront [plus tard] 
laissé le nom antique à celle de ces îles qui était à deux 
lieues de Syène, la plus célèbre par ses monuments et par 
son culte ; et pour distinguer l'île en face de Syène, ils au- 
ront traduit en grec son nom générique » (2). Il n'est plus 
permis aujourd'hui de s'attarder à ces considérations. Le 
mot fil peut bien signifier « éléphant » en arabe, il n'est pas 
égyptien. Dans cette dernière langue «éléphant» se disait 
abou, et c'était justement le nom de l'île que les Grecs ont 
appelée Éléphantine. Quant au mot Philae, il est la trans- 
cription du mot égyptien Pdilak, Pilak (p-aa-lek), « l'île de 
Lak » (3). Ainsi tombe l'argument fondamental tiré de l'éty- 
mologie. En fait, pour l'antiquité pharaonique, Pilak et Abou 



(i) Jomard, 1. 1., ibid., p. 18. 

(2) Jomard, 1.1., Description de Vile d' Eléphantine, p. 18. 

(3) M. Wiedemann, Herodots zweites Buch, p. 121, a déjà expressément 
remarqué que le mot arabe fit, « éléphant », n'a rien à faire avec l'éty- 
mologie du mot Philae. 



§§ VI-VII. KLKPHANTTNE. SYÈNE 225 

ont toujours été deux îles distinctes, celles que les Grecs ont 
respectivement désignées sous les noms de Philae et d'Elé- 
phantine. L'antiquité classique ne les a pas confondues davan- 
tage. On invoquerait en vain l'autorité de Pline, qui place 
Philae en face de Syène (1): on avoue en effet qu' « au temps 
de Strabon et d'Aristide, le nom d'Eléphantine appartenait 
exclusivement à l'île qui est en face de Syène » ; or Strabon 
vécut sensiblement à l'époque de Pline et eut sur lui l'avan- 
tage d'avoir visité les lieux (2). Au reste, si le compilateur 
s'est mépris sur le site de Syène, il n'a pas confondu les 
deux îles, car il connaît également Eléphantine, qu'il place 
précisément plus au nord (3). L'hypothèse ici contestée man- 
que donc de base, comme fondée sur des faits inexacts : si 
Hérodote s'était trompé sur l'île à laquelle on attribuait ce 
nom d'Eléphantine, il aurait commis une erreur qu'un voyage 
dans le pays lui aurait sûrement épargnée, et l'on conclurait 
à bon droit qu'il a menti en déclarant être allé jusque-là. 

Enfin une preuve qu'il n'a sûrement pas nommé Eléphan- 
tine pour Philae se tire de son texte lui-même. C'est bien 
Eléphantine qu'il a écrit dans le passage incriminé : Strabon 
au premier siècle avant notre ère lisait ainsi (4), et aucune des 
règles de la critique des textes n'autorise à soupçonner ici 

(i) Pline, Hist. nat., V, ch. io s. f. Cf. Jomard, 1. 1., ibid., p. 19. Je ne 
crois pas, contrairement à ce que semble penser M. Wiedemann (Herodots 
zweites Buch, p. 1 14) ? qu'on puisse rien tirer pour le sujet qui nous 
occupe du témoignage du mathématicien Timée cité par Pline [ibid.) ; 
suivant Timée, « le Nil sortirait d'une source appelée Phiala, coulerait 
dans un lit souterrain, etc. » On a supposé qu'il fallait comprendre ici par 
Phiala l'île de Philae (Wiedemann, ibid.), mais le fait est d'autant moins 
certain que Pline connaît ailleurs le nom de Philae (ibid., s. f.), et qu'on 
ne pouvait guère admettre près de cette île un cours souterrain du fleuve. 
Je pense qu'il faut reporter Phiala beaucoup plus au sud ; on croyait alors 
que le Nil, suivant les recherches du roi Juba, après avoir pris sa source 
en Mauritanie, courait plusieurs fois sous les sables avant d'atteindre 
l'Ethiopie (voir à ce sujet Pline, ibid., init.). 

(2) Voir Strabon, XVII, i. notamm. 49 et 5o. 

(3) Pline, Hist. nat., V, ch. 10, fin. Sans doute il place l'île, qu'il appelle 
« Elephantis », à quatre milles en deçà de la dernière cataracte (près de 
6 kilomètres), mais ce n'est pas la seule erreur qu'il ait commise sur la 
topographie de l'Egypte. 

(4) Strabon, XVII, 1. 52. Voir plus haut, p. 219, n. 1. 

C. SOURDILLE. 15 



226 CHAPITRE IV. — > HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : LES VILLES 

quelque altération : au reste, Hérodote n'a fait mention de 
Phike nulle part dans son ouvrage, à moins que ce ne soit sous 
le nom de Tachompso (1). Or il a indiqué très clairement où 
il plaçait Eléphantine : « A partir d' Eléphantine en remontant, 
le pays est élevé ; il est nécessaire par là d'attacher de chaque 
côté du bateau une corde comme on en attache aux bœufs, 
et de le tirer de la sorte... Ce lieu a quatre jours de navi- 
gation; le Nil y est tortueux comme le Méandre, et pen- 
dant douzes chênes il faut naviguer comme je viens de le 
dire... »(2). Ainsi, pour lui, Eléphantine se trouvait tout au 
nord de la première cataracte, où elle se trouve en effet; il 
ne l'a donc pas confondue avec Philse, située presque à l'ex- 
trémité opposée. Il en résulte que dans sa pensée les deux 
montagnes en pointe dont avait parlé le Saïte étaient bien 
placées entre File que nous appelons encore aujourd'hui 
Eléphantine et la ville de Syène, et la question demeure 
toujours entière : Hérodote a-t-il pu aller jusque là et admet- 
tre en ce lieu l'existence de deux montagnes qui n'y existent 
pas? 

D. — Les trois solutions proposées laissent donc le pro- 
blème en l'état. Mais l'examen de divers textes de notre 
auteur en suggère une quatrième, qui concilie ces deux ter- 
mes en apparence contradictoires : la possibilité de l'erreur 
qui lui est imputée et la réalité de son voyage. 

Hérodote, on vient de le voir, ne nous a pas laissé ignorer 
la situation exacte qu'il prêtait à Eléphantine. Si l'on cherche 
maintenant ce qu'il nous a rapporté de Syène, on constate 
avec étonnementque mention n'en est faite qu'une seule ibis 
dans tout son ouvrage; encore n'est-ce point dans un passage 
où il parle en son propre nom, mais uniquement dans le 
récit relatif aux sources du fleuve, mis dans la bouche du 

(i) II, 29. L'identité de Tachompso et de Philae est soutenue par M. Wie- 
demann, Herodots zweites Buch, p. 121-122., chez qui on trouvera la biblio- 
graphie de la question. On reconnaît généralement Tachompso dans l'île 
de Derâr (ég. Kemsa), devant le village actuel de Maharrakeh, au 23 e pa- 
rallèle, à six kilom. au sud de Dakkeh (anc. Pselkhis). 

(2) II, 29. 



§§ VI-VII. ÉLÉPHANTINE. SYENE 227 

trésorier saïte (1). Nulle part ailleurs il n'en est nommément 
question. Ce silence est fort étrange : Syène est en face 
d'Eléphantine, et comme la distance qui les sépare n'est 
que de 150 mètres, on ne peut visiter l'une sans pour le moins 
apercevoir l'autre. Hérodote serait-il passé près de Syène 
sans s'en douter ? 

Il y a lieu de le croire. Parlant des réparations exécutées 
par ordre d'Amasis au temple d'Athèna à Sais, l'historien 
raconte que ce pharaon y avait fait amener d'Eléphantine non- 
seulement les pierres les plus considérables, mais encore un 
énorme naos monolithe, au transport duquel deux mille 
bateliers avaient été occupés pendant deux ans (2). Or ce 
n'est pas dans la petite île d'Eléphantine, c'est à Syène que se 
trouvaient — et que se voient aujourd'hui, à l'est et au sud 
d'Assouân, — les fameuses carrières d'où, pendant des siè- 
cles et des siècles, on a tiré le beau granit rouge nommé pré- 
cisément syénite, de son principal lieu d'origine. Cette con- 
fusion entre Syène et Éléphantine est-elle possible? Elle a 
paru si grave, qu'un critique a prétenduy trouver une preuve 
manifeste qu'Hérodote n'avait pas voyagé par là (3). L'objec- 
tion n'a pas déportée: la méprise n'est qu'apparente puisque 
les Egyptiens eux-mêmes ont nommé parfois le granit 
« pierre d'Eléphantine » (4). Pendant presque toute l'antiquité 
pharaonique, c'est l'île, avec son temple de Khnoumou, qui fut 
vraiment le centre de l'activité du pays, la capitale du premier 
nome; toutefois, séparée de la rive droite du Nil par un 
étroit espace, elle avait poussé de bonne heure sur la terre 
ferme un prolongement, un faubourg: c'est ce faubourg qui 
prit le nom particulier de Souanou, — la Syène des Grecs, 
l'Assouân moderne, — sans cesser pendant longtemps d'être 
considérée comme faisant partie politiquement de la ville 



(i) II, 28. —(2) II, i 7 5. 

(3) A. H. Sayce, The season and extent of the travels of Herodotos in 
Egypt, dans le Journal of Philolog y, XIV (i885), p. 271-272. 

(4) C'est ce qu'a déjà fait remarquer M. Wiedemann, Herodots zweites 
Bach, p. 119, où l'on trouvera quelques références à des textes égyptiens. 



228 CHAPITRE IV. — HÉRODOTE DAftS LA HAUTE EGYPTE I LES VILLES 

même d'Eléphantine, et sans doute sans cesser définitive- 
ment d'en porter le nom. Aujourd'hui qu'Éléphantine délais- 
sée, occupée seulement par quelques villages de Barbarins, 
n'est plus qu'une annexe d'Assouân, par un phénomène 
inverse, c'est elle qui a pris, chez les indigènes, le nom de 
la ville voisine devenue plus importante (1). On comprend 
de la sorte qu'Hérodote ait pu être amené à dire Eléphantine 
là où il convenait dans une certaine mesure de dire Syène. Si 
maintenant de ce fait nous rapprochons cet autre signalé ci- 
dessus, à savoir que le nom de Syène intervient une seule 
fois dans son ouvrage, et encore dans un récit où son expé- 
rience personnelle est nettement mise hors de cause, nous 
arriverons à ce résultat singulier mais exact : il ne s'est pas 
douté que dans ce faubourg il avait sous les yeux la localité 
dont il est question dans le récit du Saïte. Cette manière de 
voir est confirmée par la qualification qu'il donne à Eléphan- 
tine : pour lui c'est toujours et exclusivement une ville (2). 
Pourquoi, objecte-t-on, dire une ville quand il s'agit d'une 
île? n'est-ce pas là encore une preuve que l'historien n'a pas 
visité la Haute Egypte (3) ? A cette réflexion il a été répondu, 
à très juste titre, que dans l'île il y avait une ville du même 
nom (4); mais cette constatation est peut-être insuffisante, 
car enfin il n'est pas naturel qu'ayant parlé quinze fois d'Elé- 
phantine, notre auteur n'ait pas une seule fois fait mention 
de l'île. En réalité s'il s'est exprimé ainsi, c'est qu'il n'a cru 
pouvoir le faire autrement : il n'a eu en vue spécialement ni 
l'île, ni son quartier transnilotique, il a désigné l'ensemble 



(i) Eléphantine s'appelle aujourd'hui Gêzîret Assouân, « l'île d'As- 
souân ». 

(2) Il a nommé quinze fois Eléphantine : II, 9, 17, 18, 28, 29 (deux fois), 
3o (trois fois), 3i, 09, 17.5 (deux fois); III, 19, 20; dix fois il l'a désignée 
expressément comme ville, et cinq fois sans aucune qualification (II, 28, 
3o [deux fois], 3i; III, 20); nous ne sommes donc pas autorisés à croire 
qu'il l'ait connue autrement que comme ville. 

(3) A. -H. Sayce, Journal of Philology, XIV (i885), p. 271 ; id., Herodotos 
I-III, p. 139, note 7 du ch. 29. 

(4) A. Croiset, La véracité d'Hérodote, dans la Revue des Etudes grec- 
ques, 1888, p. 1G1 ; cf. Wiedkmann, Herodots zœeites Buch, p. 118-119. 



§5 VI-VII. ÉLÉPHANTINE. SYENE 229 

constitué par ces deux parties à sa connaissance pareille- 
ment dénommées, la ville d'Eléphantine. 

Hérodote n'a donc pas su que la ville appelée « Syène de 
Thébaïde » par le trésorier d'Athèna n'était autre que la 
localité sans aucun doute aperçue par lui en face de Vile 
-d'Eléphantine. Il en résulte nécessairement que, dans sa pen- 
sée, Syène se trouvait ailleurs. En quel endroit? Il n'importe 
pas essentiellement ici de le déterminer (1). Remarquons 
seulement qu'Éléphantine était pour lui et est bien réelle- 
ment à l'extrémité septentrionale de la cataracte, qu'il a par 
suite nécessairement supposé Syène plus au sud, mais à une 
courte distance. Elle se trouvait encore ainsi dans la « Thé- 
baïde », c'est-à-dire dans Y Egypte supérieure : si Zeus Am- 
mon avait déclaré qu'apppartenaient à l'Egypte tous ceux qui 
buvaient aux eaux du Nil au-dessous d? Eléphantine (2), l'ora- 
cle, en s 'exprimant de la sorte, avait moins songé à la der- 
nière localité qu'à la dernière cité importante, à la capitale 
du premier nome, car, au témoignage de notre auteur, encore 
à douze schènes au-dessus, l'île de Tachompso était habitée 
pour moitié par des Egyptiens (3). La conclusion est facile à 
tirer. Si Hérodote n'a pas opposé au scribe de Sais un démenti 
formel, s'il a discuté son récit, du reste avec beaucoup de 
bon sens, en se contentant d'en rejeter les parties non pas 
effectivement fausses mais seulement invraisemblables, ce 
n'est pas qu'il ait menti en affirmant être allé jusqu'à Éléphan- 
tine; c'est que, n'étant pas allé au-delà, et s'étant mépris sur 
le site de Syène qu'il aperçut sans le savoir, il n'a pu invo- 
quer le témoignage de sa propre expérience (4). 

De la sorte disparaît la grande raison pour laquelle on a 
nié la réalité de son voyage jusqu'à la cataracte; de la sorte 
disparaissent également les deux raisons accessoires par où 

(i) Il suffit en effet qu'il n'ait pas cru avoir vu Syène, pour qu'il n'ait 
pu contrôler les assertions du prêtre saïte. 

(2) II, 18. — (3) II, 29. — (4) La méprise s'explique d'autant mieux que, 
d'après l'itinéraire qui sera fixé au dernier chapitre du présent ouvrage, sa 
conversation avec le Saïte a eu lieu seulement après son voyage en Haute 
Egypte. 



230 CHAPITRE IV. — HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : LES VILLES 

l'on a prétendu appuyer la même thèse : à savoir la méprise 
par l'effet de laquelle il a mentionné les carrières d'Éléphan- 
tine au lieu des carrières de Syène, et la désignation d'Elé- 
phantine comme « ville » et jamais comme « île ». Il reste 
encore, contre la réalité du voyage, un argument qui ne sem- 
ble pas avoir été invoqué, mais qui, à première vue, ne man- 
que pas d'une certaine force. 

Hérodote s'est vivement intéressé au Nil ; notamment il 
s'est enquis du cours du fleuve dans la région située immé- 
diatement au-dessus d'Eléphantine, et il en a décrit d'après 
ouï-dire la physionomie (1). Or Eléphantine est à la cataracte, 
elle en est la partie la plus septentrionale ; la cataracte 
s'étend sur une longueur qui ne dépasse guère cinq ou six 
kilomètres, et pour en parcourir à pied les abords d'un bout 
à l'autre, quatre heures suffisent largement, y compris le 
temps du retour. N'est-il pas étrange que le voyageur, dési- 
reux comme il le fut de raconter le spectacle singulier offert 
par le Nil en cet endroit, et après avoir tant fait que de venir 
si loin, se soit contenté d'interroger sur ce qu'il lui était si 
court et si facile de connaître par lui-même ? 

La réponse qui saute à l'esprit tout d'abord, c'est que la 
dernière garnison perse se trouvait à Eléphantine (2) et 
qu'au-delà le pays, où rôdaient déjà des Ethiopiens no- 
mades (3), n'était plus sûr. Toutefois cette réponse n'est 
guère satisfaisante, car la protection de la garnison perse 
s'étendait bien aux environs immédiats de la ville. La véri- 
table raison pour laquelle Hérodote n'alla pas plus au sud 
est plutôt la suivante: il a été induit en erreur sur l'étendue 
de la cataracte. D'après son témoignage, pour en effectuer la 
traversée, — navigation au reste dangereuse, — il ne fallait 
pas moins de quatre jours; le parcours en était de douze 
schènes, soit de 128 kilomètres (4). On comprend qu'ainsi in- 
formé, Hérodote, qui en somme était non pas un explorateur 

(i) II,2 9 . - (2) II, 3o. - (3) II, 29. 

(4) Ibid. Le schène comprenait 60 stades (Hérod., II, 6) de 177 mètres 60 
(voir ci-dessus, pages 106-107). 



§§ VI-VI1. ÉLÉPHANTINE. SYENE 231 

mais un historien, ait reculé devant un voyage difficile dans 
un pays fort éloigné de l'Egypte, où son histoire n'avait rien 
à gagner, où en tout cas la protection des Perses ne pouvait 
plus être pour lui d'une efficacité absolue. 

Dans ces conditions, il n'est pas assuré qu'il soit descendu 
à Syène même, c'est-à-dire sur la rive droite du fleuve, en 
face de l'île, car il aurait sans doute été conduit à jeter un 
coup d'oeil sur les premiers rochers de la cataracte, et une 
courte excursion lui aurait permis d'être moins dépendant 
du témoignage d'autrui. Remarquons en outre qu'il n'a 
nommé les « pierres d'Éléphantine » qu'à propos de sa visite 
à Sais (1), enfin que, s'il avait pris langue à Syène, il est 
assez vraisemblable qu'il n'eût pas ignoré le nom particu- 
lier de ce faubourg. Nous sommes ainsi amenés à penser 
qu'il ne séjourna pas longtemps à Éléphantine. L'examen de 
ses données au point de vue de leur origine ne fait que con- 
firmer cette conclusion. 

Il n'en est guère que trois en effet qui paraissent provenir 
de là. 

D'après notre auteur, les crocodiles n'étaient pas sacrés par 
toute l'Egypte. Les riverains du lac de M œris et les Thébains 
leur rendaient un culte, mais les gens d'Eléphantine les 
pourchassaient et ne craignaient pas d'en manger la chair (2). 
Si ces derniers sont les seuls nommément désignés parmi 
les contempteurs des crocodiles, quand en réalité la même 
répulsion se manifestait aussi ailleurs (3), c'est que vraisem- 
blablement l'historien a obtenu ce renseignement à Eléphan- 
tine même. 

Il y a lieu de reconnaître la même origine à cette donnée 
que les Perses tenaient garnison à Éléphantine. Ce n'est pas 
qu'Hérodote n'ait pu recevoir cette information en quelque 
autre endroit, notamment à Memphis ; mais il semble bien 
ne l'avoir rapportée qu'après en avoir constaté personnelle- 



(i) II, i 7 5. -(2)11,69. 

(3) Voir Wiedemann, Herodots zweiles Bach, p. 3oo-3o2. 



232 CHAPITRE IV. HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : LES VILLES 

ment l'exactitude. Parlant des Egyptiens qui passèrent en 
Ethiopie, il s'exprime en ces termes : « Sous le règne de 
Psammétichos, des Egyptiens avaient été mis en garnison 
dans la ville d'Eléphantine contre les Ethiopiens, à Daphnae 
pélusienne contre les Arabes et les Assyriens, enfin à Maréa 
contre la Libye. Encore maintenant les Perses ont des gar- 
nisons dans les mêmes places où il y en avait sous Psam- 
métichos, car il y a des garnisons perses à Eléphantine et à 
Daphnae » (1). Puisque les Perses avaient des troupes dans les 
lieux mêmes où Psammétichos en avait posté, pourquoi 
omet-il de citer Maréa? Si l'on considère que ni son témoi- 
gnage ni son itinéraire ne nous permettent de croire qu'il se 
soit rendu à Maréa, tandis qu'il déclare expressément être 
allé à Daphnae et à Eléphantine, on croira qu'il a nommé seu- 
lement ces deux villes parce que là seulement il s'est rendu 
compte par lui-même que les Perses y tenaient réellement 
garnison (2). 

Enfin Hérodote a décrit le Nil depuis la première cata- 
racte jusqu'au pays des Automoles, c'est-à-dire pendant un 
espace de quatre mois de navigation et de route, au milieu 
duquel se rencontrait la grande ville de Méroé(3). Sans entrer 
dans le détail, on peut dire que, si les différentes distances 
supputées par lui ne nous fournissent pas des points de 
repère suffisamment précis, du moins sa description rend 
assez exactement différents aspects du Nil vers la première 
cataracte et à partir de la seconde (4). C'est à Eléphantine, 

(i) II, 3o. 

(2) Stein et Krall expliquent autrement ce passage cTHérodote. Voir la 
discussion instituée plus haut à ce sujet, p. 3, note l\. 

(3) II, 2 9 -3i. 

(4) La première cataracte est probablement la partie qu'HÉRODOTE a dé- 
crite d'Eléphantine à Tachompso. — A partir de la seconde jusqu'à la cin- 
quième le Nil est encombré d'îles et de gros rochers, notamment dans la 
« Vallée des pierres » (Batn el Hadjar) de Ouady Halfa à Dal-Narou (cf. 
Caillaud, Voyage à Méroé et au fleuve Blanc, I, p. 32.8-358). Le cours du 
fleuve de la cinquième cataracte au gros village de Chendy, dans les envi- 
rons duquel se trouvait Méroé (à mi-distance entre le point où l'Atbarah 
se jette dans le Nil et Khartoum), est beaucoup plus facilement nayigable 
(cf. les cartes de Caillaud, Voyage à Méroé, Atlas, II, pi. XLV-L). Ainsi 



§§ VI-VII. ÉLÉPHANTINE. SYKNE 233 

où passaient nécessairement les caravanes arrivant du sud 
et de Méroé, où Ton pouvait rencontrer des Ethiopiens no- 
mades (1) habitués à se déplacer dans les régions traversées 
par le fleuve, d'où Cambyse fit venir des Ichthyophages sa- 
chant la langue éthiopienne (2), que l'historien a été le plus 
probablement renseigné sur le cours supérieur du Nil et les 
pays riverains. 

De tout le reste il a été instruit ailleurs. Il n'était assuré- 
ment pas nécessaire de se rendre à Eléphantine, bien con- 
nue pour être l'extrémité méridionale de l'Egypte, afin d'en 
savoir la distance de Sais (3) ou même de Thèbes (4). C'est à 
Sais qu'il a été renseigné non-seulement sur les prétendues 
sources du Nil qui jailliraient de la première cataracte (5), 
mais encore sur les carrières d'Eléphantine utilisées par 
Amasis (6). C'est aussi dans la Basse Egypte qu'il entendit 
parler des Ichthyophages, à propos de l'expédition de Cam- 
byse en Ethiopie (7), qu'il apprit le détail même de cette 
expédition (8), ainsi que la fuite sur le Haut Nil des Egyp- 
tiens abandonnés par Psammétichos (9). — En somme les 
informations dont il fut redevable à son voyage de la cata- 
racte se réduisent à peu de chose et n'exigèrent pas de bien 
longues enquêtes. Si l'on considère en outre qu'il n'a vrai- 
semblablement pas franchi le bras étroit du fleuve qui sépa- 
rait l'île delà terre ferme, que de l'île elle-même il n'a rien 
mentionné, ni même le grand dieu Khnoumou, ni même le 
grand temple, on est forcé d'admettre que son séjour à Elé- 
phantine dut être d'une extrême brièveté. Apparemment 
Thèbes fut l'objectif principal de son voyage en Haute Egypte; 



s'expliquent sommairement ces données cTHérodote que le Nil n'est pas 
navigable pendant quarante jours, et le devient douze jours avant Méroé. 

(i) 11,29. — (2)HI, 19» 20. 

(3) II, 175. — (4) H, 9; cf. ci-dessus, page i63. 

(5) II, 28. — (6) II, i 7 5. 

(7) m > J 9> 20. 

(8) III, 17-26. Voira ce sujet plus haut, p. i65. 

(9) L'histoire du règne de Psammétichos a été connue d'HÉRODOTE dans 
le Delta. Voir plus haut, p. 181 et note l\. 



234 CHAPITRE IV. — HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE : LES VILLES 

mais comme la cataracte en était relativement proche eu 
égard au chemin déjà effectué, il entreprit d'y faire une très 
rapide excursion non pour y obtenir des informations préci- 
ses, mais afin de pouvoir dire qu'il avait parcouru l'Egypte 
dans toute sa longueur. 



CHAPITRE V 



CONCLUSIONS 



Un rapide résumé des pages précédentes permettra tout à 
la fois de fixer les résultats principaux auxquels a conduit la 
présente étude et de dégager certaines conclusions nou- 
velles. 

Durée du séjour (1). — Hérodote est allé en Egypte. Il n'a 
pas connu la vallée du Nil dans la période antérieure à celle 
de l'inondation : il ne nous a rien rapporté de cette période, 
sauf un renseignement inexact qui ne paraît pas appuyé sur 
son expérience personnelle. Du reste la description du 
pays plongé sous les eaux, celle de l'itinéraire de Ganope à 
Memphis par Naucratis et les pyramides, la mention d'Hé- 
liopolis placée sur le cours du fleuve, les données relatives 
au lac de Mœris, les particularités du site de Memphis ne 
s'expliquent que par la période de l'inondation. Et même 
cette description du site de Memphis, ville où il séjourna 
relativement longtemps, par où il dut passer à plusieurs 
reprises, montre que c'est principalement, sinon exclu- 
sivement, en cette saison qu'il visita la vallée du Nil. Il est 
vraisemblable, d'après certains détails se rapportant aux 
semailles ou à des plantes aquatiques, qu'il était encore 
dans le Delta au moment où le fleuve rentrait dans son lit. 

(i) Résumé du chapitre I er , p. 5-28. 



236 



CHAPITRE V, 



CONCLUSIONS 



Mais il apparaît bien que son séjour en Egypte ne dura guère 
au-delà de cette époque ; autrement, il eût été moins silen- 
cieux, en tout cas plus exact sur les productions agricoles 
du pays; surtout il n'aurait pas écrit que la pluie y est in- 
connue et que les saisons y sont sans variation. En définitive, 
il est arrivé en Egypte pendant la pleine inondation, donc 
vers la fin de juillet au plus tôt ; il a vu Memphis pour la der- 
nière fois avant que les eaux en eussent quitté le voisi- 
nage immédiat, donc au milieu d'octobre au plus tard ; il 
était dans le Delta au moment où le fleuve abandonnait la 
plaine, donc vers la fin d'octobre et dans le cours de novem- 
bre ; enfin il a quitté la vallée du Nil très certainement avant 
la saison d'hiver, donc sûrement avant décembre. Gomme on 
a établi qu'il n'a fait qu'un seul voyage en Egypte, c'est donc 
quatre mois au maximum, et très vraisemblablement un peu 
moins, qu'y a duré son séjour. 

La Basse Egypte (1). — De la Basse Egypte Hérodote a nom- 
mé vingt-sept localités, si nous négligeons Érythré Bôlos, « la 
Terre rouge », qui semble n'avoir eu d'existence que dans 
un conte (2). Les sites de ces différentes villes sont aujour- 
d'hui déterminés, les uns, avec précision et certitude, la 
plupart des autres, d'une manière approximative ou proba- 
ble. Toutefois, contrairement à l'usage et peut-être contrai- 
rement même à la pensée d'Hérodote, la Vigie de Persée, 
localité la plus occidentale de l'Egypte d'après les Ioniens, 
a été placée ici non pas au voisinage immédiat d'Abouqîr, 
sur l'ancienne branche canopique, mais à une cinquantaine 
de kilomètres plus à l'est, là où Strabon la plaçait, à savoir 
tout à l'embouchure de la branche bolbitine (3). Quant à 
Buto d'Arabie et à Paprémis, les sites en sont générale- 
ment considérés comme inconnus. Pour le problème relatif 
à Buto d'Arabie, il y a lieu de proposer une solution toute 
nouvelle : cette cité se trouvait sans doute un peu à l'est de 



(i) Résumé du chapitre II, p. 29-99. 

(2) Voir plus haut, p. 96-97. — (3) /rf., p. 58-6o. 



HERODOTE DANS LA. .BASSE EGYPTE 237 

« Patumos, ville d'Arabie» (Tell el-Maskhoûtah), aux environs 
du lac Timsah, dans une région autrefois très fertile; ce fut 
là le terme des voyages d'Hérodote dans cette partie de 
l'Egypte (1). Quant à Paprémis, c'était une ville importante 
dans le voisinage immédiat de Péluse : il apparaît que Péluse, 
au temps d'Hérodote, était un comptoir purement grec de 
fondation récente, situé entre le Nil pélusien à l'ouest et 
Paprémis tout proche à l'est ; peu à peu le comptoir de- 
vait rejoindre la cité, et au temps de Strabon, comptoir et 
cité ne devaient plus former qu'une ville de vingt stades de 
tour: Péluse des Grecs, Pérémoun des Coptes, Farama des 
Arabes (2). 

Ces points fixés, les localités du Delta nommées par Héro- 
dote se classent de la manière suivante : 1° — entre la fron- 
tière occidentale et le Nil — Maréa, Apis, Momemphis, Canope 
et ses Tarichées, Anthylla, Archandropolis, Naucratis, Ker- 
kasore, Memphis ; 2° — entre la branche canopique et la bran- 
che sébennytique — Atarbéchis, Saïs,Siuph, Buto, Chemmis 
(île), la Vigie de Persée, Busiris;3° — entre la branche sében- 
nytique et la branche pélusienne — Mendès, Anysis, les Tari- 
chées de Péluse; 4° — entre la branche pélusienne et les li- 
mites orientales de l'Egypte — Héliopolis, Patumos, Buto 
d'Arabie, Bubastis, Daphnae, les Camps (Stratopeda), Péluse 
et Paprémis. Toutes ces villes ne représentent pas nécessai- 
rement des étapes du voyage d'Hérodote : Maréa, Apis, Mo- 
memphis, Siuph, la Vigie de Persée, Mendès, Anysis ne 
paraissent pas avoir été visitées par lui. Présumablement, 
c'est à Memphis et à Sais qu'il s'est surtout arrêté ; à Buto- 
Chemmis, Naucratis, Bubastis il a demeuré uncertain temps; 
à Canope, Atarbéchis, Busiris, Héliopolis, Buto d'Arabie, 
Daphnae, les Camps, Péluse, Paprémis son séjour a été de 
courte durée; il n'a guère fait que passer devant Anthylla, 
Archandopolis, Kerkasore, Patumos (3). Un certain nombre 

(i) Voir plus haut, p. 76-83. — (2) Id. 9 p. 90-96. 

(3) Voir dans le chapitre II les articles consacrés à chacune de ces diffé- 
rentes villes. 



238 CHAPITRE V. — CONCLUSIONS 

de cités, dont les noms ne sont pas mentionnés directement; 
sont évoquées dans son ouvrage par les adjectifs qui en déri- 
vent; ces adjectifs désignent soit des branches du Nil (sében- 
nytique, bolbitine), soit des nomes (aphthite, tanite, athri- 
bite, pharbaithite, thmouite, onuphite, myekphorite). Al'exa- 
men, il y a lieu de reconnaître là des renseignements re- 
cueillis tels quels et en bloc, ils ne sont pas les résultats 
immédiats d'une enquête personnelle, aussi n'avons-nous 
aucune raison de croire que l'historien ait visité les villes 
correspondantes (1). 

La Haute Egypte: description générale (2). — Les données 
d'Hérodote relatives à la Haute Egypte apparaissent telles, 
que, nonobstant son affirmation, on a pu nier déjà au début 
de l'ère chrétienne qu'il y eût voyagé. On ne saurait pourtant 
appuyer cette thèse sur des évaluations inexactes de distan- 
ces : ces évaluations sont imparfaites par cela seul qu'elles 
sont énoncées en stades, et du reste elles n'ont pas été établies 
par le voyageur lui-même (3). On a incriminé sa bonne foi 
en lui attribuant cette déclaration qu'il n'y a pas de brises 
sur le Nil : il a dit simplement et clairement qu'il ne souf- 
flait pas de vents dans le sens du Nil, et il est bien vrai qu'en 
été les vents du sud sont extrêmement rares en Egypte (4). 
La description proprement dite de la région est d'explica- 
tion incomparablement plus ardue ; il faut l'avouer, à pre- 
mière vue elle semble absolument déconcertante. Dans la 
réalité des faits, à partir du Delta, l'Egypte n'est qu'une 
étroite bande de terre bordée à l'est par la chaîne arabique 
et à l'ouest par la chaîne libyque. Ces deux chaînes, toujours 
visibles du Nil, se rapprochent déplus en plus à mesure que 
l'on remonte vers le sud. A l'ouest seulement l'Egypte pré- 
sente un territoire extérieur à cette bande : c'est le Fâyoum, 
vaste oasis dont le milieu est à la hauteur d'El-Wasta, 
à 96 kilomètres, — une journée de navigation d'Hérodote, — 

(i) Voir plus haut, p. 97-98. — (2) Résumé du chapitre III, p. ioo-i45. 
(3) Sur ces deux points voir plus haut, p. 102-110. — (4) Voir plus haut, 

p. IIO-III. 



HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE 239 

au-dessus du Delta. Or Hérodote a dit, suivant l'interpré- 
tation commune, que la chaîne arabique, contrairement à la 
chaîne libyque, cesse de remonter vers le sud pour prendre 
la direction définitive d'une ligne est-ouest, alors que la pré- 
sence des deux chaînes est l'obsession d'un voyage sur le Nil; 
il a dit que l'Egypte, d'abord étroite, redevient large à quatre 
jours de navigation au-dessus d'Héliopolis, quand au con- 
traire la vallée en remontant diminue de plus en plus de 
largeur; il a dit que la Haute Egypte, jusqu'à trois jours au- 
dessus du lac de Mœris était un don du fleuve au même titre 
que le Delta, quand d'une part toute la terre arable de la vallée 
est un apport des eaux, et que d'autre part le Delta seul est 
un empiétement sur la mer; il a dit que la largeur de la 
vallée et de l'inondation était au minimum de 35 kilomètres 
et demi, et au maximum de plus de 192 de chaque côté du 
fleuve, quand la distance maxima entre les deux chaînes n'at- 
teint jamais, il s'en faut de beaucoup, 35 kilomètres, et qu'elle 
n'est parfois que la largeur du fleuve. Pour concilier cette 
description avec la réalité, les commentateurs ont été ame- 
nés à donner à certaines paroles de l'historien un sens inad- 
missible, ils ont même modifié son texte ; ces remèdes n'ont 
pas suffi, il a fallu excuser le voyageur sur un défaut de 
mémoire, ou lui prêter une théorie géographique qu'il n'eût 
pas gardée quatre jours après avoir commencé de remonter 
le Nil au-dessus d'Héliopolis. Et tout cela n'a pas suffi encore ; 
il est telles données qu'on s'est résigné tacitement à laisser 
sans commentaire ou sans signification précise. Faut-il donc 
suivre le sentiment de ceux qui, accusant Hérodote de men- 
songe, nient la réalité de son voyage au-delà du Fayoum ? 

Voici, succinctement rappelés, les principaux résultats 
auxquels ont conduit à ce sujet, dans la présente étude, des 
rapprochements de textes et l'examen des lieux. Il faut, 
semble-t-il, attribuer à notre auteur une conception de la 
Haute Egypte toute différente de celle qu'on a imaginée jus- 
qu'ici. Pour lui, comme pour Zeus Ammon dont il invoque 
le témoignage, l'Egypte comprenait tout ce que le Nil, par- 



240 CHAPTTHK V. — CONCLUSIONS 

venu à son plus haut niveau, arrosait au-dessous d'EIéphan- 
tine (1). En conséquence, au sud de la bifurcation du Nil, elle 
était bornée à l'est par la chaîne arabique, qui, suivant lui, ne 
s'élargissait pas, comme on le lui fait dire, de façon à attein- 
dre en Abyssinie deux mois de chemin vers l'orient, mais 
s" infléchissait brusquement vers l'est, comme elle le fait réel- 
lement, à la hauteur de la pointe du Delta, et plus précisé- 
ment près « des carrières où furent prises les pierres des 
pyramides » (2). A l'ouest, et parallèlement, remontait une 
autre chaîne « appelée libyque » : qualificatif dont Hérodote 
niait la justesse. A ses yeux, celle-ci ne délimitait l'Egypte 
que jusqu'à quatre jours de navigation au-dessus d'Héliopo- 
lis. En effet jusque-là, le Nil ne présentant aucun embran- 
chement à droite ou à gauche, le champ de l'inondation, c'est- 
à-dire l'Egypte, lui paraissait comprendre uniquement le sol 
enserré par les deux montagnes. Mais à partir de ce point la 
chaîne, sans changer de direction, se trouvait débordée par 
une extension vers l'ouest du territoire égyptien, et de la 
sorte appartenait à l'Egypte. Cette extension était constituée 
par le Fayoum, car c'est bien à quatre jour d'Héliopolis qu'il 
a placé la latitude septentrionale du lac de Mœris, auquel il 
a prêté une longueur, du nord au midi, très supérieure à 
204 kilomètres. L'erreur sur la situation du lac, placé ainsi 
au moins trois jours trop au sud, est surprenante; elle s'ex- 
plique pourtant. Juste à l'endroit indiqué par notre auteur 
s'ouvre, sur la rive gauche du fleuve, un important canal, 
véritable fleuve lui-même, l'actuel Bahr Yousouf : ce canal 
a de tout temps conduit les eaux du Nil au Fayoum et 
alimenté le grand lac dont le Birket-Qouroun est aujour- 
d'hui le reste. Hérodote a cru qu'il se dirigeait à peu près 
droit à l'ouest, quand dans la réalité, après s'être écarté du 
fleuve, il a la plus grande partie de sa course dirigée vers le 
nord : voilà pourquoi, selon lui, l'Egypte, d'abord étroite, 
devenait large à quatre jours de navigation au-dessus d'Hé- 

(i) II, 18. — (2) Voir plus haut, p. n4-i20. 



HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE 241 

liopolis (1). La terre enserrée par le Nil et le Bahr Yousouf 
est nécessairement limoneuse, comme celle du Delta et au 
môme titre: voilà pourquoi, — le Bahr Yousouf étant le pre- 
mier bras du fleuve qu'on rencontre en remontant, — 
l'Egypte était, suivant les « prêtres », un don du fleuve jus- 
qu'au lac de Mœris. Mais à 280 kilomètres environ, c'est-à- 
dire, d'après le compte d'Hérodote, à trois jours de naviga- 
tion plus au sud, vers Farchout, s'ouvre un second canal, 
appelé généralement Sohagîyeh, et plus précisément, de son 
origine à Sohag, canal de Bahgoûrah ; c'est là que pour la pre- 
mière fois depuis son entrée en Egypte le grand fleuve se 
divise en deux : telle est la raison pour laquelle Hérodote, rec- 
tifiant logiquement la donnée des prêtres, a dit que l'apport 
du fleuve commençait trois jours plus au sud (2). Bien que le 
Bahr Sohagîyeh, comme le Bahr Yousouf, se dirige vers le 
nord, le voyageur grec lui a prêté la même direction vers 
l'ouest ; toutefois il l'a cru de longueur moindre, car il n'a con- 
nu qu'un seul cours d'eau établissant une communication 
entre le lac et le fleuve : c'est en pensant à l'une et à l'autre de 
ces dérivations qu'il a prolongé la largeur maxima de l'Egypte 
à deux journées, « tantôt. plus, tantôt moins » , à l'ouest. S'il la 
prolongeait également loin à l'est, c'était sans aucun doute à 
cause du canal de Nécos et de Darios reliant le Nil au golfe ara- 
bique, seul canal qui se détache du Nil de ce côté (3). Quant au 
minimum de plus de 35 kilomètres attribué à la largeur de la 
vallée, l'explication en est plus difficile à surprendre. Elle 
ne repose pas sur une conception topographique particulière. 
Suivant toute vraisemblance, Hérodote n'a estimé la distance 
qu'au jugé en remontant le fleuve; d'autre part il a eu l'œil 
dérouté par une optique nouvelle ; surtout il s'est laissé 
inconsciemment entraîner à l'exagération par l'opinion cou- 
rante, — dont il est possible de reconnaître plus que des 
traces dans son œuvre, — que l'Egypte, bornée à l'est par le 
golfe arabique, était large : voilà pourquoi, dans l'impréci- 

(i) Voir plus haut, p. i2o-i33. — (2) Id., p. i33-i35. — (3) Ici., p. i35-i3q. 

C. SOURDILLE. 16 



242 CHAPITRE V. — CONCLUSIONS 

sion foncière de ses moyens d'évaluation, il a enflé son 
chiffre jusqu'à l'extrême limite compatible avec la vue directe 
du pays (1). 

La Haute Egypte : les villes (2). — Parmi les villes appar- 
tenant à la Haute Egypte ou en dépendant, il n'y a pas lieu 
de compter « Oasis », — El-Khargeh, — « habitée par des 
Samiens de la tribu eschrionienne ». En vertu de sa théorie 
sur l'étendue de l'Egypte, Hérodote Ta sûrement attribuée 
à la Libye. Au reste il n'y a pas apparence qu'il s'y soit 
rendu (3). 

— La ville la plus occidentale qu'il ait mentionnée en 
territoire égyptien au-dessus du Delta est donc « la Ville des 
Crocodiles », l'ancienne Shodit, dont les ruines gisent au 
nord de Médinet el-Fayoum. Il affirme avoir vu le Laby- 
rinthe, qui n'en était éloigné que d'une douzaine de kilomè- 
tres ; mais la raison pour laquelle il est présumable qu'il a 
visité la ville est autre. Il a, semble-t-il, aperçu de loin les 
deux colosses qui, d'après son témoignage, se dressaient en 
plein milieu du lac de Mœris. Comme ces colosses, situés à 
sept kilomètres au nord de Shodit (à Biahmou), n'étaient pas 
visibles du Labyrinthe, c'est-à-dire d'une distance à vol d'oi- 
seau de seize kilomètres, il a dû, s'il les a vus, approcher 
assez près de la cité des Crocodiles pour qu'on puisse croire 
qu'il a poussé jusque-là (4). 

— De « la ville d'Hermès » (Hermopolis) il ne nous a rien 
dit, sinon qu'on allait de toute l'Egypte y ensevelir les ibis. 
Le renseignement est inexact; mais le voyageur n'a pu le 
recueillir que dans le voisinage de cette ville. Dans le voi- 
sinage seulement : le fait que le nom en est jeté une fois par 
hasard dans un chapitre relatif à la sépulture des animaux, 
— le silence extrêmement remarquable de l'écrivain sur 
Hermès-Thot, qui fut l'une des plus grandes divinités égyp- 
tiennes, et dont les Grecs firent un cas tout particulier, — la 



(i) Voir plus haut, p. 1 39-145. — (2) Résumé du chapitre IV, p. 146-234. 
(3) Voir plus haut, p. i40-i47- — (4) Id.,$. i^-i^q. 



HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE 243 

situation de la localité à six kilomètres du Nil — font pré- 
sumer qu'Hérodote a remonté le cours du fleuve sans s'y 
arrêter (1). 

— Ce qu'il rapporte de Chemmis, — aujourd'hui Akhmîm, 
— « près de Néapolis », est à première vue, le mot n'est pas 
trop fort, à ce point stupéfiant, qu'on a prétendu y trouver 
une des preuves de sa mauvaise foi : il aurait menti en pré- 
tendant avoir recueilli de la bouche des Égyptiens de Chem- 
mis la légende, grecque jusque dans le moindre détail, de 
Persée et de ses ancêtres grecs. L'examen des hypothèses 
proposées et du texte a conduit ici à cette solution que les 
informateurs d'Hérodote furent bien des habitants de Chem- 
mis, mais des Grecs établis dans cette ville. S'il les a décla- 
rés égyptiens et non pas spécialement grecs, la présente 
étude en a indiqué la raison. Les Grecs, interprétant, alté- 
rant, développant sous l'influence de leurs idées et de leur 
mentalité particulières les quelques traits extérieurs qu'ils 
pouvaient remarquer de la religion égyptienne, ont cru re- 
constituer ainsi la véritable religion de l'Egypte ; alors il 
leur est apparu qu'entre cette religion et la leur, à la condi- 
tion d'élaguer de celle-ci certaines fictions de leurs poètes, 
il n'y avait aucune différence spécifique, sans s'apercevoir 
que ce qui, dans la religion égyptienne reconstituée par eux, 
était grec, y avait été inconsciemment introduit par eux tout 
d'abord. Cette conviction fut aussi celle d'Hérodote ; c'est 
pourquoi il ne pouvait pas attribuer ses renseignements ex- 
clusivement aux Grecs de Chemmis : il aurait ainsi établi 
entre eux et les Égyptiens, au point de vue religieux, une 
distinction qu'il n'a certainement pas admise (2). 

— Quant à la localité appelée « Néapolis », près de la- 
quelle il place Chemmis, il ne nous a pas semblé que ce fût 
là soit l'une des villes actuelles de Qénéh ou de Qouft, à 143 
et 163 kilomètres plus au sud, soit un quartier grec de 
Chemmis même ; le site en doit être plutôt cherché là où 

(i) Voir plus haut, p. i4g-i5i. — (2) Ici., p. i5i-i5g. 



244 CHAPITRE V. CONCLUSIONS 

s'éleva plus tard la célèbre Ptolémaïs d'Hermias, dans le voi- 
sinage immédiat de la petite localité nommée Souit par les 
Egyptiens, à dix kilomètres seulement au sud d'Akhmîm. 
En tout cas il est douteux qu'Hérodote y ait fait quelque sé- 
jour (1). 

— De toutes les villes de la Haute Egypte, Thèbes est assu- 
rément celle dont le nom se rencontre le plus souvent dans 
l'œuvre de notre auteur. On s'est appuyé à tort à la fois sur 
ce qu'il nous en a rapporté et sur ce qu'il ne nous en a pas 
dit pour nier la réalité de son voyage au-delà du Fayoum. 
Sans doute toutes les données où le nom de Thèbes paraît 
ne proviennent pas nécessairement de là. Le périmètre de la 
Thébaïde, le contingent militaire qu'elle fournissait, les dis- 
tances qui séparaient la ville soit de la mer ou d'Héliopolis, 
soit d'Eléphantine, soit des oasis libyennes, l'expédition de 
Gambyse contre les Ethiopiens et les Ammoniens, le rôle 
d'cc Oasis » comme « île des Binheureux » et sa colonisation 
par des Samiens, la distinction établie entre Zeus thébain 
(Amoun) et Zeus Ammon (de Libye), la coutume des secta- 
teurs du premier de s'abstenir des béliers et des brebis, la 
légende de Zeus se montrant à Héraklès revêtu de la toison 
d'un bélier, ce sont autant de points sur lesquels il ne nous 
a pas semblé qu'Hérodote ait été renseigné à Thèbes même. 
Mais pour le reste il en va tout autrement. Le reste, à laisser 
de côté quelques menus détails, ce sont les données rela- 
tives à l'oracle de Zeus thébain, à son temple, et à ce que le 
voyageur y apprit. Quoi qu'il ait dit, et pourtant sans que sa 
bonne foi puisse être mise en doute à cet égard, ce ne sont 
pas de véritables « prêtres » thébains, ce ne sont pas non 
plus les bas prêtres de la domesticité des temples ni les 
drogmans qui ont dû, ici du moins, être ses informateurs : 
il apparaît bien qu'il y eut à Thèbes, à cette époque, des élé- 
ments grecs fondus jusqu'à un certain point dans la popula- 
tion indigène, et un oracle d'origine grecque dans lequel le 

(i) Voir plus haut, p. i5q-i6i. 



HÉRODOTE DANS LA HAUTE EGYPTE 245 

vent semble, d'après un fragment d'Hellanicos, avoir été 
l'instrument de la divination. Ainsi c'est parce qu'il y avait 
à Thèbes un oracle grec que l'historien y a signalé un « man- 
téion » de Zeus ; c'est parce que le procédé de divination 
était grec qu'« il se trouvait à peu près le même qu'à Do- 
done », c'est parce que la légende était grecque qu'elle attri- 
buait à des prêtresses thébaines la fondation des oracles de 
Zeus dodonéen et de Zeus Ammon (libyen); enfin c'est parce 
qu'à cet oracle d'une divinité assimilée à une divinité égyp- 
tienne était attaché, on Ta vu, une sorte de sacerdoce grec 
d'origine, qu'Hérodote a invoqué le témoignages de prêtres 
de Zeus thébain. D'autre part, avec quelques-uns de ces 
prêtres il a pénétré dans une partie du grand temple d'Amon, 
non pas dans la cour précédant la salle hypostyle, mais très 
probablement dans cette voie triomphale qui, au sud, abou- 
tissait au dixième pylône. Si l'on ne tient pas compte de 
certaines affirmations trop absolues, dont l'explication d'ail- 
leurs laisse intacte la probité du voyageur, des découvertes 
récemment opérées à Karnak ont rendu vraisemblable Texis- 
dans le temple des statues qu'il déclare y avoir considérées. 
Les renseignements rapportés par lui à la même occasion 
sur certains points de la mythologie égyptienne sont d'une 
particulière, d'une remarquable exactitude : les très faibles 
traces de mentalité grecque qu'ils manifestent établissent 
une présomption de plus qu'ils proviennent directement de 
la Haute Egypte (1). 

Les lacunes qui, dit-on, révéleraient à elles seules qu'Hé- 
rodote n'est pas allé jusqu'à Thèbes se concilient facilement 
avec la réalité de son voyage en cette ville. Ce qu'il sait des 
temples égyptiens montre qu'il'n'en a vu qu'exceptionnelle- 
ment les abords immédiats; des monuments de ce genre il 
n'a généralement et uniformément aperçu que les hautes 
murailles, enveloppées elles-mêmes à distance d'un énorme 
mur de briques : voilà pourquoi il n'a signalé à Thèbes, et 

(i) Voir plus haut, p. 161-211. 



I 

246 CHAPITRE Y. — CONCLUSIONS 

encore d'une manière extrêmement sommaire, que le temple 
d'Amon. Pour des raisons diverses, notamment parce que 
l'accès des édifices thébains, à peu près tous d'ordre reli- 
gieux, était interdit aux profanes, et que rien d'autre à cette 
époque ne pouvait attirer de ce côté un flot renouvelé de 
touristes, il ne s'était pas alors constitué dans cette cité une 
classe d'interprètes-ciceroni destinés à expliquer les monu- 
ments, à raconter leur histoire, celle de leurs fondateurs et 
de leurs restaurateurs : voilà pourquoi Hérodote n'a parlé 
ni des grands pharaons thébains en tant que thébains, ni des 
pharaons du Nord dans leurs rapports avec Thèbes, ni d'une 
tradition thébaine quelconque ayant rapport à l'histoire. On 
a prétendu, il est vrai, qu'Hécatée avait pu se procurer des 
informations de cette nature et que son récit aurait préci- 
sément dispensé notre auteur de traiter le même sujet. Cette 
hypothèse, à l'examiner de près, se heurte à des objections 
insurmontables, dont la moindre est qu'elle ne repose sur 
rien. En réalité, les lacunes signalées sont en quelque sorte 
des lacunes nécessaires : Hérodote n'a pas parlé davantage 
parce que les circonstances s'opposaient à ce qu'il fût mieux 
renseigné; c'est pourquoi, s'il apparaît comme certain qu'il 
a vu Thèbes, nous devons penser qu'il n'eût pas de raison 
d'y demeurer bien longtemps (1). 

— On a cru trouver également dans ce qu'Hérodote rap- 
porte d'Eléphantine et de Syène des preuves contre la réa- 
lité de son voyage dans la Haute Egypte. S'il était allé, 
comme il l'affirme, jusqu'à Eléphantine, pourquoi rappor- 
terait-il, d'après un prêtre de Sais, que le Nil a ses sources 
dans deux montagnes pointues situées entre Eléphantine et 
Syène? En effet aurait-il parlé d'après ouï-dire de choses 
qu'il aurait vues lui-même, et n'aurait-il pas constaté qu'entre 
les deux localités, séparées par un bras du fleuve large à 
peine de cent cinquante mètres, il n'y a pas de montagnes? 
En outre, aurait-il mentionné les carrières d'Eléphantine au 

(i) Voir plus haut, p. 211-217. Cf. p. 189, n° 1, 



ITINÉRAIRE PRÉCIS d'hÉRODOTE 247 

lieu des carrières de Syéne? et n'aurait-il pas observé qu'É- 
léphantine est non pas une « ville », comme il l'appelle, mais 
une ile? On peut même ajouter à ces reproches : pourquoi 
a-t-il fait inexactement et surtout en invoquant le témoignage 
(f autrui la description de la première cataracte, quand trois 
ou quatre heures suffisent, y compris le temps du retour, 
pour en parcourir complètement les abords? Un minutieux 
examen a conduit ici aux conclusions suivantes. Hérodote 
est bien allé à Eléphantine, mais il n'a pas su que la localité 
située en face sur la rive droite était Syène, et c'est pourquoi 
il na pas opposé au récit du prêtre saïte le témoignage de 
sa propre expérience. En réalité Syène n'était encore à ce mo- 
ment qu'un faubourg transnilotique de la ville située dans 
l'île d'Éléphantine ; pour porter un nom spécial, ce quartier 
n'en était pas moins considéré comme faisant partie de la 
ville elle-même : voilà pourquoi d'une part Hérodote ne pou- 
vait pas nommer « île » une « ville » qui en fait n'était pas 
bornée à l'île, et pourquoi d'autre part les carrières de Syène 
étaient nécessairement, comme les appelaient parfois les 
Egyptiens eux-mêmes, les carrières d'Éléphantine. Enfin il 
y a lieu de penser que, trompé par un faux renseignement 
attribuant à la cataracte environ 128 kilomètres de longueur, 
il ne s'en est pas donné le spectacle, qu'il n'a pas même pris 
pied à Syène, que, des différentes données où se ren- 
contre le nom d'Eléphantine, à peine quelques-unes provien- 
nent directement de là, en un mot que son séjour y a été 
d'une extrême brièveté (1). 

Itinéraire précis d'Hérodote. — Hérodote a vu l'Egypte de 
Canope à Péluse et de la Méditerranée à la première cata- 
racte. On peut maintenant, en s'appuyant sur un certain 
nombre de résultats de la présente étude, déterminer quel y 
fut son itinéraire, c'est-à-dire dans quel ordre exact il en 
parcourut les différentes parties. 

Quand on considère d'ensemble les villes de la Basse 

(i) Voir plus haut. p. 217-234. 



248 CHAPITRE ' V. CONCLUSIONS 

Egypte où il parait s'être arrêté (1), on s'aperçoit tout de 
suite qu'elles constituent plusieurs groupes nettement tran- 
chés : l'un à l'ouest de la branche canopique, un autre un 
peu à l'est de la même branche, un troisième le long de la 
branche pélusienne, auquel se rattachent Patumos et Buto 
d'Arabie; seule la ville de Busiris appartient au centre du 
Delta. En ce qui concerne le groupe le plus occidental, on 
doit croire que l'itinéraire décrit par Hérodote de Ganope à 
Memphis par Naucratis et les pyramides fut effectivement le 
sien (2). Nous sommes assurés qu'il l'a suivi non du sud au 
nord, en partant de l'Egypte, mais du nord au sud, en y 
arrivant, car cet itinéraire n'était possible, d'après son 
témoignage exprès (3), que pendant la pleine inondation, et 
c'est vers la fin de novembre, au moment où cet état de cho- 
ses n'existait plus, qu'il a quitté le pays (4). S'il a tenu cette 
route, il n'a visité les villes situées à l'est de la branche 
canopique qu'après avoir atteint Memphis, par conséquent 
en descendant du sud au nord. Il n'est pas admissible en effet 
que pour se rendre à Memphis par Naucratis et les pyramides 
il ait passé tantôt sur une rive tantôt sur l'autre, car on ne 
s'expliquerait pas qu'au-dessus de Naucratis il fût revenu 
sur la rive gauche, où il n'avait rien à voir, où en tout cas il 
n'a rien visité (5). Du fait qu'il n'est pas arrivé en Egypte 
par l'est, il résulte nécessairement qu'il n'a pas suivi la 
branche pélusienne du nord au sud; c'est dans le sens con- 
traire qu'il a parcouru la région, en se rendant à Péluse et à 
Paprémis, par où il est sorti de l'Egypte. Reste la ville de 
Busiris, complètement isolée au milieu du Delta. Pourquoi 
cet isolement? Hérodote n'a sûrement pas fait en cette ville 
un voyage spécial, car l'examen des données qui la concer- 
nent montre qu'il s'y est à peine arrêté (6). Voici l'explication : 
Si de Buto-Chemmis, point extrême de son itinéraire sur la 
droite de la branche canopique, on trace une ligne jusqu'à 

(i) En voir la liste plus haut, p. 99. — (2) Voir plus haut, p. 8-9, 
(3) II, 97. Cf. ci-dessus, p. 8. — (4) Voir plus haut, p. 17-20. 
(5) Voir plus haut, p. 41-42. — (6) Id., p. 61 63. 



ITINÉRAIRE PRÉCIS d'hÉRODOTE 249 

Bubastis, première ville de son itinéraire sur la branche 
pélusienne (i), on constate que cette ligne passe justement par 
Busiris : l'arrêt de notre auteur à Busiris ne fut donc que 
l'étape intermédiaire entre les deux itinéraires partiels qu'on 
vient d'indiquer, et qui sont de la sorte étroitement liés l'un 
à l'autre. Il apparaît de là que, sauf les villes sises à l'ouest 
delà branche canopique, à savoir Canope et Naucratis, toutes 
les villes du Delta visitées par lui l'ont été de suite jusqu'à 
la dernière, qui fut Péluse, par conséquent dans la dernière 
partie de son voyage, et postérieurement à son séjour dans 
la Haute Egypte. 

C'est sur son voyage en Haute Egypte que s'est greffée 
son excursion au lac de Mœris. Tout d'abord il s'y est rendu 
non pas directement de Memphis, mais en descendant le 
Bahr Vousouf depuis l'endroit où ce canal prend sur le Nil, 
en face du Gébel Abou Féida : ainsi s'expliquent, comme on 
l'a montré plus haut, l'erreur par laquelle il a cru que le 
territoire égyptien s'élargissait à quatre jours au-dessus 
d'Héliopolis, et d'une manière générale à peu près toutes les 
erreurs qu'il a commises dans la description de la Haute 
Egypte (2). Mais par où est-il revenu du lac au Nil ? A con- 
sulter la carte, il semble évident qu'il a dû continner à des- 
cendre le même canal pour regagner Memphis. Mais ce n'est 
là qu'une évidence trompeuse : quelque étrange, quelque 
inconcevable que le fait puisse paraître, il est retourné sur 
ses pas vers le sud pendant plus de 200 kilomètres pour 
reprendre le cours du Nil au point précis où il l'avait quitté. 
Hérodote n'a sûrement pas parcouru la partie du Bahr 
Yousouf qui se dirige, au nord du lac, du côté de Memphis. 
S'il l'avait parcourue, il n'eût pas dit que sept jours de navi- 

(i) Très sensiblement au-dessus de Bubastis, à la bifurcation du Nil, 
c'est-à-dire à la naissance même de la branche pélusienne, se trouve Hélio- 
polis. Mais cette ville avait été l'objet d'un voyage spécial de la part d'HÉ- 
rodote (II, 3), qui du reste était encore passé par là lors de son retour de 
la Haute Éçypte, pour aller visiter les villes situées à l'est de la branche 
canopique.il n'y a donc pas lieu de supposer qu'il s'y soit rendu une troisième 
fois. — (2) Voir plus haut, p. i3i sqq. 

C. SOURDILLE. 16* 



250 CHAPITRE V. — CONCLUSIONS 

gation étaient nécessaires pour aller de la mer au lac (l) r 
quand par ce chemin, à compter d'après ses propres mesu- 
res, quatre jours devaient suffire (2) ; il n'eût pas cru que le 
canal se dirigeait droit vers l'ouest, quand la direction géné- 
rale en était réellement vers le nord (3) ; il n'eût pas avancé 
que le Nil coule dans un seul lit depuis les cataractes jusqu'à 
Kerkasore (4), quand en pleine inondation le Bahr Yousouf 
aurait dû rejoindre le canal allant de Memphis à la mer par 
les pyramides (5) ; il n'eût pas affirmé que, suivant la période 
de l'année, l'eau coulait par un canal unique soit du fleuve 
dans le lac soit du lac dans le fleuve (6), quand une issue 
du flot vers le nord ne lui eût pas permis de croire à un 
reflux (7). Cette dernière considération nous dénonce la 
raison pour laquelle Hérodote, voyageant par eau (8), a 
suivi pour revenir du Fayoum un itinéraire en apparence 
aussi anormal : les Egyptiens ayant sans aucun doute utilisé 
le lac comme régulateur de l'inondation (9), la partie du 
Bahr Yousouf qui alimentait l'immense réservoir ne pou- 
vait être laissée, au moins en toute saison, en communication 
directe avec celle qui se déversait dans la vallée, il y avait 

(i)ll,4. 

(2) Hérodote compte i5oo stades de la mer à Héliopolis (H, 7), et 54o 
stades par journée de navigation en Egypte (d'après II, 9 ; voir plus haut, 
p. n4, n. 1). 

(3) Voir plus haut, p. i3i-i32. — (4) II, 17; cf. plus haut p. 137. 

(5) Il s'agit du canal par lequel Hérodote s'est rendu de C'anope à 
Memphis en passant par les pyramides (II, 97-98). Voir plus haut, p. 8-9. 
- (6) II, i49- 

(7) Ce reflux ne pouvait se produire dans la réalité : il aurait fallu 
que depuis l'endroit où le Bahr Yousouf se branche sur le Nil, à plus de 
200 kilomètres au sud, jusqu'au lac, la pente de la vallée eût été à peu 
près insensible. Cette erreur est un indice de plus qu'HÉRODOTE a prêté 
au Bahr Yousouf une direction générale vers l'ouest (cf. ci-dessus p. i3i- 
i3 2 ). 

(8) Voir plus haut, p. i35, n. 3. 

(9) Cf. Strabon, XVII, 1.37; Diodore, I, 52. Hérodote n'a pas parlé de 
cette utilisation, mais il a dû la connaître, car il rapporte que le lac avait 
été creusé de main d'homme (II, i49)- La donnée est inexacte (voir ci-des- 
sus, p. i3-i5); toutefois les Egyptiens ont sûrement entrepris des travaux 
pour tirer parti de cet immense réservoir. Diodore (I, 62) parle d'écluses 
qu'on ouvrait à grands frais pour répartir les eaux sur les terres; de ces 
écluses Hérodote n'a pas dit un mot. 



ITINÉRAIRE PRÉCIS D'HERODOTE 251 

sûrement entre elles solution de continuité. Ce n'est pas 
que la partie inférieure du canal, qui longeait la chaîne liby- 
que par derrière Memphis, restât à sec durant la période de 
l'inondation, mais le niveau des eaux devait y être sensi- 
blement moins élevé que dans la partie supérieure : si Mem- 
phis se trouvait alors dans une sorte d'île artificielle (1), 
c'est que le Nil débordait sur la vallée avoisinante un peu 
au-dessus de cette ville. Dans ces conditions Hérodote n'a 
pas pu se rendre directement du Fayoum à Memphis : voilà 
pourquoi, pour revenir au Nil, il a fait exactement en sens 
inverse le chemin qu'il avait déjà parcouru. 

Il est possible maintenant de déterminer sur la carte son 
itinéraire entier avec une précision absolue. 

Hérodote est arrivé en Egypte par Canope. Sans s'arrêter 
autrement dans cette ville, il s'est rendu à Naucratis par 
Anthylla et Archandropolis, où il n'a probablement pas pris 
pied. Après avoir séjourné à Naucratis, il a suivi un canal cou- 
rant à l'ouest de la branche canopique, et il a gagné ainsi 
Memphis non par Kerkasore et la pointe du Delta, mais par 
les pyramides (2). De toutes les villes d'Egypte c'est Mem- 
phis qui l'a retenu le plus longtemps. De là descendant un 
peu au nord, il a entrepris une excursion spéciale à Hélio- 
polis (3), où il ne semble pas toutefois avoir fait un long 
séjour. Il est revenu ensuite da/is la direction de Memphis 
et a effectué son voyage dans la Haute Egypte. En remontant 
alors le cours du fleuve il a passé non loin de la « ville d'Her- 
mès » (Hermopolis), sans doute sans s'y rendre ; il s'est arrêté 
à Ghemmis et peut-être un instant à Néapolis. Sa principale 
étape fut celle de Thèbes ; il faut reconnaître pourtant qu'elle 
dut être assez courte. De Thèbes il a poussé jusqu'à Elé- 
phantine, qu'il n'a guère fait que toucher, et il a repris en 
sens inverse le trajet qu'il venait d'accomplir. C'est sur ce 
voyage, soit à aller, soit plutôt au retour, que s'est greffé son 
voyage au lac de Mœris et au Fayoum : arrivé à la hauteur du 

(i) Voir plus haut, p. 10-12. — (2) Voir plus haut, p. 8-9. — (3) II, 3. 



252 CHAPITRE V. CONCLUSIONS 

Gebel Abou Féida, il a descendu le grand canal — l'actuel 
Bahr Yousouf — qui arrose cette partie de l'Egypte (1), et 
s'est rendu ainsi à la « Ville des Crocodiles ». Il est remar- 
quable qu'il a suivi la même route pour en revenir. Le voyage 
de la Haute Egypte terminé, il a entrepris la visite du Delta. 
Par Atarbéchis vraisemblablement, il a gagné Sais, où il est 
demeuré un temps relativement long, puis, plus au nord, 
Buto et Chemmis. Coupant alors droit au sud-est par Busiris, 
il atteignit près de Bubastis le canal de la mer Erythrée : il 
le suivit jusqu'aux environs de l'actuel lac Timsah, jusqu'à 
Buto (d'Arabie), en passant devant Patumos. Par le même 
chemin il revint à Bubastis ; après s'y être quelque peu arrêté, 
il descendit la branche pélusienne en visitant Daphnae, lés 
Camps (Stratopeda), enfin Péluse avec Paprémis, dernière 
station de son voyage en Egypte. 

Brièveté du voyage d'Hérodote. Ses conséquences. Véracité 
du voyageur. — Les dates extrêmes du séjour d'Hérodote 
dans la vallée du Nil ont été le commencement d'août d'une 
part, et la fin de novembre de l'autre; parce que ce sont là 
des dates extrêmes, les quatre mois qu'elles déterminent doi- 
vent être réduits vraisemblablement à trois mois et demi en- 
viron. Pour accomplir l'itinéraire ci-dessus décrit ce fut un 
temps en vérité très restreint. Quand on n'a pas lu les rela- 
tions des voyageurs qui ont visité l'Egypte avant le milieu du 
xix e siècle, on se fait malaisément une idée des difficultés de 
toute nature auxquelles l'étranger se trouvait en butte dans 
un tel pays, et des pertes de temps qui en résultaient. A 
terre, c'était, non pas une fois, mais à maintes reprises, la 
recherche d'interprètes, d'une barque et d'un personnel, la 
discussion des conditions du transport, l'achat de provisions, 
Pacquisition de produits d'échange; sur le fleuve, c'était la 
violence du courant, les caprices du vent, parfois les échoua- 
ges; toutes difficultés qui s'aggravaient encore d'incidents 
dus au hasard ou à la malveillance. Accorder à Hérodote 

(i) Voir plus haut, p. i3i-i32. 



BRIÈVETÉ DU VOYAGE d'hÉRODOTE 253 

quarante jours pour se rendre de Memphis à Eléphantine, 
vingt-deux jours pour effectuer le même trajet en sens in- 
versent dix pour l'excursion au Fayoumparle BahrYousouf, 
c'est supposer qu'il s'est constamment trouvé dans des cir- 
constances favorables, c'est aussi lui attribuer au plus une 
douzaine de jours répartis dans ses différents arrêts en Haute 
Egypte, et trois ou quatre jours passés en tout au Laby- 
rinthe et à la « Ville des Crocodiles » (1). Pourtant cela fait 
un total de soixante-douze jours, c'est-à-dire à peu près deux 
mois et demi. Que reste-t-il pour la navigation de Ganope à 
Memphis, pour les stations relativement longues faites à Nau- 
cratis, à Memphis, à Sais, pourla visite de maintes autres loca- 
lités du Delta, pour la lointaine excursion de Buto d'Arabie, 
bref pour les huit ou neuf cents kilomètres parcourus dans la 
Basse Egypte par des modes de transport nécessairement 
lents ? Il reste au plus cinq ou six semaines, dont quatre 
ou cinq se sont écoulées du dernier tiers d'octobre à la fin 
de novembre (2) : c'est peut-être une huitaine de jours consa- 



(i) Cf. Maspero, Histoire ancienne, in-12, 7e édition. (1905), p. 802- 
8o3 : a Le trajet du Caire à Assouân exige un mois seulement, si 
l'on a bon vent et si l'on marche sans s'arrêter plus qu'il n'est strictement 
nécessaire afin de renouveler les provisions. Pococke, ayant quitté le Caire 
le 6 décembre 1787, vers midi, était à Akhmîm le 17 du même mois, repar- 
tait le 28, arrivait le i3 janvier 1738 àThèbes, où il séjournait jusqu'au 17, et 
abordait le portd'Assouàn le 20 février au soir. Total : quarante-cinq jours 
dont quatorze passés à terre. Si le journal de voyage d'un contemporain 
d'Alexandre était parvenu jusqu'à nous, nous y lirions sans doute des 
dates semblables... La meilleure partie du temps se perdait en allées d'un 
point vers une autre; la nécessité de profiter d'un bon vent obligeait les 
voyageurs à négliger plus d'une localité intéressante. Dans les quelques 
endroits où le patron de la barque consentait à s'arrêter, la population 
était hostile au Grec. » S'il suffit à CAiLLAUDde 3i jours pour faire le même 
trajet (du 27 juillet au 27 août 1820, Caillaud, Voyage à Méroé et au Fleuve 
Blanc, I, p. 271-276), c'est qu'il s'arrêta fort peu en route, qu'il voyagea 
parfois de nuit, et qu'à partir de Daraou, le vent et le courant étant con- 
traires, il fit route à dos de chameau. Obligé de rentrer précipitamment 
au Caire, il fit la descente du Nil en 19 jours (du i er au 19 septembre, 
id., 1. 1., p. 279-284), en voyageant autant que possible même la nuit, non 
sans courir des dangers. Enfin pour gagner de nouveau Assouàn, il dut, 
surtout à cause des calmes, mettre près de deux mois (du 27 septembre 
au 24 novembre, id., 1. 1., p. 289-300). 

(2) Il en résulte que c'est vers le début de novembre qu'HÉnoDOTE a se- 



254 



CHAPITRE V. CONCLUSIONS 



crés à Memphis, six ou sept à Sais, et à coup sûr sensible- 
ment moins — deux ou trois en moyenne — partout ailleurs. 
Qu'on tienne compte maintenant des moments fatalement 
perdus pour les raisons signalées tout à l'heure, qu'on songe 
notamment au temps nécessaire pour prendre langue avec 
des inconnus dans tant de localités diverses, à l'indifférence 
ou même à l'hostilité des indigènes, on comprendra combien, 
sur nombre de points, les enquêtes du voyageur ont dû être 
brèves et superficielles. En vérité, ni la durée de son séjour 
aux bords du Nil, ni la qualité de ses informateurs ordinaires, 
Grecs ou demi-Grecs qui pullulaient alors dans le Delta, ne 
lui ont permis de prendre contact avec la véritable civilisa- 
tion égyptienne, et d'abjurer d'une manière sensible cette 
mentalité grecque naturellement si tenace et si exclusive (1) : 
même aujourd'hui, encore que le sens du relatif soit incompa- 
rablement plus développé que dans l'antiquité, quelle idée 
personnelle se pourrait-on faire, dans de tellesconditions, de 
la civilisation indigène ? Au reste ce n'est pas là nier la va- 
leur de l'ouvrage d'Hérodote, c'est simplement la déplacer (2). 
Quant aux choses qu'il s'agissait non plus de comprendre 
mais uniquement de voir, par une autre conséquence d'un 
voyage aussi rapide qui laissait sans contrôle et le témoi- 
gnage d'autrui et ses propres présomptions, Hérodote devait 
être fatalement conduit tantôt à des généralisations tantôt à 
des limitations excessives. Les exemples se présentent en 
foule ; que deux ou trois suffisent. Croyons, non pas que tous 
les ibis, mais que des ibis recevaient la sépulture à Hermo- 
polis (3); croyons, non pas que l'Egypte ne produisait pas de 

journé à Sais. Ce résultat concorde justement avec le fait que l'historien 
assista à une partie des grandes fêtes d'Osiris à Sais (voir plus haut, 
p. 61-62), car ces fêtes avaient lieu au mois de Khoïak, c'est-à-dire en 
novembre, ou vers novembre — les fluctuations du calendrier égyptien 
ne permettant pas une détermination plus précise. 

(1) Cf. C. Soukdille, Hérodote et la religion de l'Egypte : comparaison 
des données..., p. 381-890. 

(2) C'est ce qui sera montré dans le second volume de l'ouvrage précité 
de C. Sourdille sur Hérodote et la religion de l'Egypte; cf. plus haut, 
p. i57-i58, — (3) II, 67. 



LA VÉRACITÉ l^HERODOTE 255 

vin, mais qu'on importait du vin en Egypte (1); d'autre part 
croyons que l'hippopotame était sacré à Paprémis, mais non 
qu'il Tétait là seulement (2); croyons qu'à Sais on voyait non 
pas le tombeau, mais un tombeau d'Osiris (3) : bref, dans ce 
domaine des faits, accordons généralement une valeur cer- 
taine à ceux qui ne dépassent pas la portée d'une observa- 
tion strictement personnelle, et réduisons à un fait particu- 
lier et précis les données qui vont visiblement au-delà. A ce 
titre encore et à cette condition, l'œuvre d'Hérodote a une 
grande importance, si du moins elle est sincère. Dès l'anti- 
quité la bonne foi du voyageur n'a pas été moins contestée 
que celle de l'historien : notamment on a refusé, on refuse de 
croire à tout ce qu'il nous a rapporté de la Haute Egypte. A 
vrai dire, ce n'est pas sans un étonnement pénible, ni même 
sans une sourde irritation, que se lisent d'abord ces passages 
où le silence de l'auteur ne choque pas moins que ses pa- 
roles; mais en partant de cette hypothèse que ses données 
reposent sur quelque chose de réel, et en recherchant à 
quelle réalité elles ont pu correspondre, on a cru arriver 
dans le présent ouvrage à quelques solutions générales qui 
remplissent les conditions des différents problèmes, qui dé- 
terminent un état de choses rendu vraisemblable par des do- 
cuments d'autre nature ou d'autre origine, et qui, justifiant 
l'hypothèse initiale, justifient en même temps Hérodote du re- 
proche de mauvaise foi. Si quelque illusion s'est fait jour dans 
un travail aussi ardu, peut-être valait-il mieux, en l'absence 
de documents décisifs, s'attarder à vouloir comprendre que 
se presser d'accuser. En fait, dans les très nombreuses don- 
nées qui ont été examinées ici, il est loisible de remarquer 
parfois de la part de notre auteur soit une adaptation du té- 
moignage d'autrui à ses idées préconçues, à ses déductions 
personnelles (4), soit même une certaine préoccupation de 
donner le change sur la nature et la variété de ses sources ; 

(i) II, 77. Voir plus haut, p. 33, !\o ; cf. Wiedemann, Herodots zweites 
Buch, p. 172 sqq. 

(2)11, 71. — (3) If, 170. Cf. plus haut, p. 02. — (4) Cf. plus haut, p. 198-201. 



256 CHAPITRE V. — CONCLUSIONS 

mais pas une seule fois là où il a dit : « J'ai vu », il n'a fallu 
reconnaître qu'il nous a sciemment induits en erreur. Quand 
la vanité ou l'intérêt ont faussé tant de relations du même 
genre, quand tant de voyageurs se sont fiés et se fient au pro- 
verbe « a beau mentir qui vient de loin », l'éloge est moins 
négatif, moins insignifiant qu'il ne paraît à première vue, 
et c'est assurément un des titres d'Hérodote à notre estime 
que de l'avoir mérité. 






TABLE DES MATIÈRES 



PRELIMINAIRES f . 1-4 

CHAPITRE PREMIER. — Durée du voyage d'Hé- 
rodote en Egypte 5-28 

Régime du Nil, p. 5-6. — Hérodote et la période antérieure à 
l'inondation, p. G-7. — Hérodote et la période de l'inonda- 
tion, p. 7~i5. — Hérodote et l'arrière-saison de l'inondation, 
p. i5-i 7. — Hérodote et les productions de l'Egypte, p. 17-18. 
— Hérodote et le climat de l'Egypte, p. 18-20. — Voyage 
unique d'Hérodote en Egypte, p. 21-28. 

CHAPITRE II . — Hérodote dans la Basse Egypte 29-99 

% I. Villes situées entre la frontière occidentale et le 

Nil 31-46 

1. Maréa, 2. Apis, p. 3i-34. — 3. Momemphis, p. 34. — 4- Canope 
et les Tarichées de Canope, p. (34-37. — 5. Anthylla, 6. Ar- 
chandropolis, p. 37-38. — 7. Naucratis, p. 38-4i . — 8. Kerka- 
sore, p. 4*-4 2 - — 9- Memphis, p. 4 2_ 46- 

§ IL Villes situées entre la branche canopique et la 

branche sébennytique 47-63 

10. Atarbéchis, p. 47*48. — n. Sais, p. 48-54- — I2 « Siuph, p. 54- — 
i3-i4- Buto et Chemmis (île), p. 54-58. — i5. La Vigie de 
Persée, p. 58-6o. — 16. Busiris, p. 6o-63. 

% III. Villes situées entre la branche sébennytique et 

la branche pélusienne 63-68 

17. Mendès, p. 63-66. — 18. Anysis, p. 66-67. — -9- Les Tarichées 
de Péluse, p. 67 68. 



258 TARLE DES MATIERES 

$ IV. Villes situées entre le Nil et la frontière orien- 
tale de l'Egypte 68-96 

20. Héliopolis, p. 68-73. — 21-22. Patumos, Buto (d'Arabie), 
p. 73-84. — 23. Bubastis, p. 84-86. — 24-25. Daphnae pélu- 
sienne, Les Camps (Stratopeda), p. 87-88. — 26-27. Pé- 
luse et Paprémis, p. 88-96. 

Sur Erythré Bôlos, p. 96-97. — Villes mentionnées par Héro- 
dote au moyen d'adjectifs, p. 97-98. — Récapitulation, 
P- 99- 



CHAPITRE III. — Hérodote dans la Haute 

Egypte : Description générale 100-145 

La question du voyage d'Hérodote dans la Haute Egypte, p. 100- 
102. 

§ I. Évaluation des distances 102-110 

Sur le stade d'Hérodote, p. 102-107. — Sur l'inexactitude des 
mesures rapportées par Hérodote, p. 107-110. 

§ IL Absence de vents provenant du Nil 110-111 

§ III. Description proprement dite de la Haute- 
Egypte 112-145 

Les données, p. 112-114. — i° La direction de la chaîne arabi- 
que, p. 1 14-120. — 2 Si l'Egypte redevient large à quatre 
jours au sud d'Héliopolis, p. 1 20-1 33. — 3° Si jusqu'à trois 
journées au sud du lac de Mœris l'Egypte est de même 
nature que le Delta, p. i33-i35. — 4° Sur les largeurs 
maxima et minima de la vallée du Nil, p. i35-i45. 



CHAPITRE IV. — Hérodote dans la Haute 

Egypte : Les Villes 146-234 

| I. La « Ville des Crocodiles » 147-149 

§ II. La « Ville d'Hermès » 149-151 

§| III-IV. Chemmis (de Thébaïde) et Néapolis . . . 151-161 

§ V. Thèbes. 161-217 

1. Le Nome (Périmètre, p. 161-162. — Contingent militaire, 

p. 162). 

2. La Ville (Distances de Thèbes à Héliopolis, à la mer, à Élé- 

phantine, p. i63. — L'absence absolue de pluie à Thèbes, 
p. i63-i65. — Cambyse à Thèbes, « Oasis », p. i65-iyi). 



TABLE DES MATIERES 259 

S. La religion et le culte à Thèbes {Distinction entre Zens 
thébain et Z eus A /union, p. 172. — La légende et le culte 
de Zens thébain, p. 172-174. — Les crocodiles vénérés à 
Thèbes, p. 17/j. — Les serpents à cornes vénérés à Thèbes, 

p. i 7 4'i7 5 )- 

4- L'oracle de Zeus thébain (Les données, p. 1 70-176. — La posi- 
tion de la thèse, p. 176-178. — L'origine dodonéenne des 
données n'est pas vraisemblable, p. 178. — L'origine thé- 
baine. des données doit être acceptée comme un fait, 178- 
182. — L'origine thébaine des données se concilie avec leur 
caractère grec, p. 18 2- 18 g). 

5. Le temple de Zeus thébain et ce qu'Hérodote y apprit (Les 
données, p. iQO-192. — Hérodote n'a pu prendre du temple 
qu'une idée très imparfaite, p. ig2-ig5. — Dans quelle 
partie du temple il a pénétré et ce qu'il y a vu, p. ig5- 
ig8. — Nationalité de ses informateurs, p. igg-2og). 

Conclusion (Les données qui ne sont pas originaires de Thèbes, 
p. 2og-2io. — Les données originaires de Thèbes, p. 210- 
211. — Le silence d' Hérodote : A sur les monuments, B sur 
l'histoire, G sur différentes particularités du culte public, 
p. 211-217). 

%% VI-VII. Éléphantine. Syène 217-234 



CHAPITRE V. — Conclusions 235-256 

Durée du séjour, p. 235-236. — La Basse Egypte, p. 236-238. — 
La Haute Egypte : description générale, p. 238-242. — 
La Haute Egypte : les villes, p. 242-247. — Itinéraire pré- 
cis d'Hérodote, p. 247-2,52. — Brièveté du voyage d'Héro- 
dote; ses conséquences; véracité du voyageur, p. 252-256. 



TABLE DES MATIERES 257-259 



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DT Sourdille,^ Camille 

62 La durée et l 1 étendue du 

S7 voyage d'Hérodote en 

Egypte